(Rabat,
26 août 1994)
Sur le plan
interne, le pays connaît une guerre avec le Sud chrétien
et animiste
Sur
le plan externe, le pays fronde habilement tout en alternant
avec une diplomatie de la séduction
Que
ce soit vis-à-vis du panarabisme ou du panislamisme, le
Soudan s'affiche comme un de leur plus ardent défenseur
En
usant de leur influence au sein de l'internationale des islamistes,
les autorités soudanaises espèrent en contrepartie,
rentrer dans le giron des États-Unis
Le
scandale du Sudangate éclaire de façon crue le
"modèle islamique" prôné par Tourabi |
Le Soudan est une terre réputée
pour sa civilisation originale ainsi que pour l'hospitalité
et la bienveillance de son peuple. Ce pays, l'un des plus grands
d'Afrique, a la particularité de cultiver avec raffinement
identité noire, arabité et islamité. Traversé
par le Nil, le Soudan se situe dans une zone géographique
où s'articulent différents ensembles de l'Afrique
et du Machreq, d'où sa tradition de terre d'asile. Sur
les 4 millions de réfugiés que comptait l'Afrique
en 1989, le Soudan en accueillait le quart. Au niveau politique,
les Soudanais ont vécu une phase de grande répression
durant le règne de Numeiry. En 1985, ce dernier est renversé
à la faveur d'une grève générale
suivie d'une intervention militaire. Mais ce n'est que depuis
cinq ans, à l'occasion d'un second coup d'État
militaire, que le pays semble se stabiliser. Il a fallu un certain
temps pour se rendre compte de la réalité politique
soudanaise, car là, l'expérience est "simulée"
sur un double registre. En façade, l'armée est
aux commandes, en contrechamp les frères musulmans du
Front National Islamique (FNI) tissent leur projet de société.
L'État est volontairement laissé entre les mains
des militaires, tandis que la société civile est
organisée par le FNI sous la direction de son leader Hassan
Tourabi. Ce dernier, bien que n'ayant aucun rôle officiel,
est en fait la conscience politique du pays. Cet équilibre
savamment dosé, dont aurait pu s'inspirer un pays comme
l'Algérie, se présente comme le modèle à
suivre de société islamiste. Au voisinage d'une
puissance militaire régionale comme l'Égypte et
en contrepoids de l'emprise financière des États
du Golfe, le Soudan voudrait s'imposer comme puissance politique.
Le pays a clairement affiché ses velléités
d'indépendance, ce qui fut couronné par une période
d'autosuffisance alimentaire. Au vu des indicateurs de croissance
à deux chiffres de l'année 1992-93, les observateurs
économiques n'ont pas manqué de saluer la performance.
Sur le plan interne, le pays connaît une guerre avec le
Sud chrétien et animiste. L'origine du conflit remonte
à la période coloniale, mais depuis dix ans il
est régulièrement réactivé de l'extérieur
selon les enjeux géopolitiques du moment. Sur le plan
externe, le pays fronde habilement tout en alternant avec une
diplomatie de la séduction. Preuve en est la visite du
Pape en 1993 venu s'entretenir de la situation des chrétiens
au sud du pays. La rencontre avec les autorités vaticanes
succédait à une période de forte tension,
concomitante de l'opération "Restore Hope" en
Somalie, où avait été sérieusement
envisagée l'éventualité d'une intervention
"humanitaire" menée par les Américains
au Sud Soudan. Mais le cours imprévu des événements
à Mogadiscio différait à jamais ce scénario.
Auparavant, le Soudan s'était montré franchement
réfractaire au nouvel ordre international instauré
avec la guerre du Golfe. Ainsi la solidarité avec l'Irak
fut totale et celle-ci s'est traduite par un haut niveau de coopération
en cours jusqu'à présent. Cela est valable, bien
que dans une moindre mesure, pour le Yémen. Quant à
l'embargo contre la Libye, le Soudan refuse, du moins en théorie,
son application. Mais le plus important est le rôle que
les autorités de Khartoum jouent parmi les différents
mouvements islamistes arabes. Les pays occidentaux, États-Unis
et Grande-Bretagne en tête, ont vite fait de présenter
Khartoum comme capitale mondiale de l'intégrisme et du
terrorisme. Mais la réalité est beaucoup plus complexe.
Les autorités soudanaises se taillent un rôle à
la mesure de leurs ambitions de modérateurs des forces
politiques et de médiateurs des conflits. Quitte à
mal se faire voir lorsque se réunissent à Khartoum
tout ce que compte le monde arabo-musulman comme mouvements rebelles
et comme diplomaties dures.
Que ce soit vis-à-vis du panarabisme ou du panislamisme,
le Soudan s'affiche comme un de leur plus ardent défenseur.
Tout citoyen arabe ou musulman est libre d'y venir sans visa
aucun, et de s'y installer aussi longtemps qu'il le désire.
Telle est la propagande officielle.
Mais depuis quelques mois, il était de plus en plus perceptible
que le Soudan voulait rompre, désormais à n'importe
quel prix, son isolement international. Bien avant que l'affaire
Carlos n'éclate, des signaux clairs étaient envoyés
à l'adresse des occidentaux, en premier lieu aux Américains,
attestant de l'utilité de la carte soudanaise dans le
règlement d'un dossier brûlant et surtout imprévisible,
l'Algérie. En effet, les vues de Washington sur cette
question divergent de celles de Paris, mais elles coïncident
tout à fait avec le scénario que Khartoum peut
aider à mettre en place : celui d'un dialogue entre militaires
et islamistes algériens. Ainsi cet été a
été rythmé par les déclarations américaines
qui exhortent de plus en plus le gouvernement algérien
à s'entendre avec le FIS. Les Français, quant à
eux manifestent leur désaccord avec la ligne américaine
et parlent de soutenir coûte que coûte l'économie
algérienne. Tandis que les Soudanais agitent le spectre
d'un scénario à l'iranienne, au cas où la
radicalisation des islamistes algériens se poursuivrait,
d'où leur appel à une solution politique négociée
et non plus sécuritaire. En usant de leur influence auprès
des islamistes algériens, (ce qui coïncide avec le
point de vue américain), les autorités soudanaises
espèrent en contrepartie, rentrer dans le giron des États-Unis,
bénéficier des crédits internationaux et
surtout se voir exclues de la fameuse liste des pays qui soutiennent
le terrorisme.
D'autre part, il faut aussi considérer la normalisation
des relations entre pays arabes et Israël qui progresse
à vive allure. Il est maintenant acquis que l'Irak devra
ébaucher un accord avec Israël, s'il veut espérer
voir lever son blocus. Le Soudan, déjà passablement
isolé, ne veut pas être en reste. Le rapprochement
avec les Occidentaux passe par l'alignement sur la nouvelle carte
du Moyen-Orient. Dans un article intitulé "le nouveau
réveil de l'Islam" conjointement publié aux
États-Unis et en France, Hassan Tourabi déploie
tout son charme intellectuel pour convaincre . Il fustige l'expérience
iranienne anti-occidentale, et fait l'apologie de l'expérience
ultra libérale de la Malaisie. Il constate étrangement
que la "diffusion de la conscience islamique a été
plus tardive en Afrique du Nord, puis au Sud du Sahara, peut-être
pour des raisons linguistiques et du fait de la difficulté
d'accéder aux sources du droit islamique" ! (sic).
Nonobstant, l'idéologue soudanais (de loin le leader islamiste
le plus cultivé du monde arabe) poursuit et sous-entend
que le rôle de l'Islam peut être comparable à
celui du "puritanisme en Amérique lorsqu'il s'est
agi de civiliser cette terre sauvage". Enfin il conclut
que "l'Occident n'est pas un ennemi pour nous". Le
message est clair et on pourrait le résumer ainsi : différents
par leur culture, les Musulmans "éclairés"
ne divergent pas fondamentalement des Occidentaux, plutôt
que de confrontation, cherchons la coopération. C'est
vraisemblablement dans le cadre de cette perspective "civilisationnelle"
qu'est annoncé le Sudangate.
L'affaire Carlos entame non seulement la réputation du
régime soudanais, mais elle est en train d'éclabousser
différents services du gouvernement français sur
les douze dernières années. Mis sous les verrous,
Carlos est réactivé, à son insu, telle une
véritable bombe politique. Les dessous et les remous de
l'affaire, au fur et à mesure qu'ils sont exposés
par la presse internationale, démontrent si besoin est
que les motivations des uns et des autres restent fort éloignées
de la lutte contre le terrorisme international. On peut tout
de même s'étonner de l'erreur d'appréciation
des stratèges de Khartoum. Est-ce une manière de
jouer en mode mineur et passager les Français contre les
Américains avec la crise algérienne pour toile
de fond ? Cela n'est pas vraiment porteur. D'autant qu'un procès
spectaculaire de Carlos n'intéresse pas grand-monde en
Occident, surtout à l'heure d'accords de paix où
les États signataires sont d'anciens commanditaires du
"bras armé de la Révolution Arabe". Seul
un personnage politique aussi "typique" que le ministre
français de l'Intérieur (qui fait actuellement
du "délit de faciès" une de ses options
sécuritaires) peut y trouver momentanément matière
à exulter...
Quant à l'image du Soudan, il est incontestable qu'elle
pâtira de ce lâchage politique. Récemment
interrogé sur le choix d'un pays d'accueil avant que les
autorités françaises ne l'expulsent, le président
de la Fraternité algérienne en France (proche du
FIS), assigné à résidence, précise
qu'il cherche un "pays sûr" et qu'en conséquence,
"ce ne sera pas un pays arabe". L'opinion publique
arabe n'a d'ailleurs pas totalement évacué de sa
mémoire ceux qui ont voué leur action violente
contre le sionisme et au service de la libération de la
Palestine. Elle ne comprendrait pas pourquoi juger Carlos et
ses pairs sans que soient jugés les responsables des massacres
qui jalonnent l'histoire des Palestiniens, de Deir Yassine à
la mosquée Ibrahim. Et comment oublier Sabra et Chatila
?
Tout comme en son temps le scandale de l'Irangate avait terni
l'image de la révolution de Khomeyni, le scandale du Sudangate
éclaire de façon crue le "modèle islamique"
prôné par Tourabi. Par ses tenants et ses aboutissants,
l'affaire Carlos jette donc un discrédit sur le Soudan,
terre d'asile, et n'honore pas forcément la France, État
de droit.
Réda Benkirane
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