L'ère du réseau

Tribune de Genève

(TG, 2-3 mai 1998)

 

 

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Les océans d'information qui nous submergent risquent à terme de poser des problèmes d'ordre "écologique" mais aussi de finalité économique

 

La menace de krach sériel peut à tout instant se déclencher.

 

Les données numériques forment un océan de symboles, la matière première que raffinent des messageries en tous genres.

 

L'information électronique est bel et bien en train de supplanter la monnaie

 

 

 

 

 

 

 

Après presque trois décennies d'existence, Internet n'en est pourtant qu'à ses premières expressions. Le réseau est un modèle d'auto-organisation, ses évolutions sont aléatoires et donc non prédictives; néanmoins, quelques observations convergent et permettent tout de même l'esquisse d'un bilan d'étape.

Tout d'abord, la surprise aura été ce non-événement : les grands groupes de la communication et de l'électronique n'ont pu mettre la main sur le réseau. L'OPA tant annoncée n'a pas eu lieu. Le cyberespace n'est pas devenu cet hypermarché mondial que certains appelaient de leurs voeux. Malgré la présence publicitaire,le réseau assure le libre-passage sur la quasi totalité de cet espace virtuel.

On peut expliquer ces paradoxes non marchands de la mondialisation. Le cyberespace est en réalité un champ d'expérimentation pour la nouvelle économie digitale: commerce en ligne, télébanking et téléphonie via Internet sont au stade du banc d'essai.

Et c'est en réalité l'intranet qui génère actuellement les plus grands chiffres d'affaire. L'intranet est un réseau privé utilisant les mêmes protocoles techniques et logiciels que l'Internet mais opérant uniquement dans le cadre de l'entreprise; il relie par un accès privilégié les employés, les clients et fournisseurs réguliers. L'intranet permet d'intégrer en un seul tissu les différents âges et strates de l'équipement informatique d'une entreprise tout en assurant une grande sécurité à la circulation de données qui sont protégées de l'extérieur par un système de "coupe-feu" (firewall). De gigantesques intranets dotés de larges bandes passantes relient de la sorte des entreprises transnationales qui ont trouvé là un moyen de capitaliser les immenses gisements d'information dormant dans leurs banques de données et autres centres documentaires.

Le trafic sur Internet souffre d'un encombrement chronique. Pour améliorer la qualité de la transmission, et en attendant la généralisation de la fibre optique, des réseaux de satellites à orbite basse seront mis en service dès 2001. Ils décupleront le débit de données pour faire littéralement décoller les applications du multimédia et de la vidéoconférence ainsi que l'exploitation du téléphone cellulaire. Demain, l'information digitale coulera de source via un échafaudage complexe combinant ondes hertziennes, nuées de satellites, fils de cuivre, câbles coaxiaux et autres matériaux fibrés au travers desquels circuleront quasi instantanément textes, sons, images et code-source : l'essentiel de nos travaux et de nos pensées sera ainsi transcrit et acheminé.

Mais force est de constater que les océans d'information qui nous submergent déjà risquent à terme de poser des problèmes d'ordre "écologique" mais aussi de finalité économique. Il n'existe pas, par exemple, de support physique où stocker l'ensemble de ce qui est produit quotidiennement sur le cyberespace. Ce qui n'est pas sans créer des menaces pour la sauvegarde future des informations.

Que deviendront les données les plus précieuses lorsqu'une nouvelle invention aura supplanté l'interface Web et que forcément, se déroulera sur l'ensemble du globe une migration de système déclenchée par une nouvelle bifurcation technologique? Car l'histoire de l'informatique est aussi cette voie erratique, ce nomadisme invétéré et extrêmement coûteux, au fur et à mesure de l'évolution des plates-formes, de la migration des systèmes, de la mise à jour des programmes, du perfectionnement des microprocesseurs et de l'émancipation de l'intelligence artificielle. Cette instabilité chronique engendre à chaque fois des dommages irrémédiables.

C'est que, paradoxalement, au beau milieu du déluge informationnel, il y a perte d'information vitale. Ce que d'un côté l'on gagne en vitesse et précision de calcul, de l'autre se perd, aux moments les plus cruciaux, en information intrinsèque. Cette contradiction trouve son expression typologique avec le problème ou virus de l'an 2000 dont l'enrayement nécessite une révision du parc informatique mondial avec un coût estimé à quelques 600 milliards de dollars!

Des séismes de forte magnitude, dont on se demande même s'ils ne peuvent menacer la vie de populations entières, posent des questions de fond sur la gestion du système économique mondial. La menace de krach sériel ("risque tchernobyl, "risque Monte Carlo", ...) peut à tout instant se déclencher. La récente crise financière en Asie traduit aussi cette crise de gestion de l'information.

Car à l'évidence, l'argent est de moins en moins le nerf de la guerre économique. L'information électronique est bel et bien en train de supplanter la monnaie, concept en totale transformation. Le capital est devenu immatériel, nomade et hautement symbolique. Les marchés financiers attestent si besoin est combien leurs activités ont si peu à voir avec leur fonction initiale (couverture et paiement du commerce de marchandises) et que l'information sur l'argent vaut autant que l'argent lui-même. Les données numériques forment un océan de symboles, la matière première que raffinent des messageries en tous genres. Le phénomène de "désintermédiation" s'est généralisé: tout être ou organisme doté d'un minimum de capital d'intelligence peut contourner les institutions traditionnelles (États, pouvoirs politiques, banques centrales, etc.) pour créer, structurer de l'information, l'enrichir, la partager, en vivre et la faire vivre.

Une nouvelle économie est à l'oeuvre: elle n'a plus la production, le quantum et le PNB pour références cardinales. L'ère du réseau annonce la venue de nouveaux indicateurs de richesse qui sauront peut-être mieux traduire la complexité qui nous tisse. Puissent-ils placer l'humain au centre des finalités.


Réda Benkirane

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© @rchipress 1998


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