(TG,
20 février 1995)
Derrière
le personnage modeste et quelque peu timide, régnait un
maître de l'écriture
Son
écriture établissait le lien charnel avec les humbles
dont il était issu
Aucun
lyrisme dans ses narrations amplies de férocité,
violence sourde, rire, chaleur et grandeur d'âme des gueux
condamnés à trente années de "modernisation"
socio-politique
En
s'attaquant à l'islamisme algérien, pour ses excès
canoniques, son allure violente et son discours simpliste, Rachid
Mimouni s'impliquait dangereusement dans un débat passablement
miné
L'écrivain
n'était aucunement un "éradicateur"
|
Il n'aura pas eu le temps d'achever sa
tâche. Mais il nous laisse une trilogie qui restera un
chef-d'oeuvre de la littérature. Il ne mit pas longtemps
à chercher sa voie ou son style, car il eut l'insigne
privilège de se révéler d'emblée
comme un très grand écrivain. Il n'était
pas simplement un écrivain algérien d'expression
française, ou un homme de lettres arabe, la réalité
sociale qu'il décrivait concernait nombre de pays de l'Europe
de l'Est, des régimes militaires d'Amérique Latine
et aussi des Etats arabes "progressistes". Derrière
le personnage modeste et quelque peu timide, régnait un
maître de l'écriture, capable d'une audace inouïe
pour dénoncer la mise à sac d'un pays promis à
la plus belle embellie. Car Rachid Mimouni eut une mission bien
précise dans la littérature algérienne :
conter aux générations la terrible dérive
d'une grande révolution, pour annoncer, comme il se plaisait
à dire, les tempêtes qui s'accumulaient à
l'horizon. En ce sens, il fut le grand visionnaire du chaos actuel.
Son écriture ne défendait aucune thèse,
il n'en ressortait aucun point de vue particulier si ce n'est
celui du sort inconfortable d'un peuple contraint de se taire.
Tirant sa source de la mémoire algérienne, son
écriture établissait le lien charnel avec les humbles
dont il était issu. De 1982 à 1990, ce professeur
des questions de développement rompait le silence des
intellectuels algériens imposé par le parti unique.
Rachid Mimouni eut le courage et le talent de raconter l'autre
Algérie, celle que préférait ignorer
à l'époque les chancelleries et les médias
occidentaux. Il y avait fort à faire avec la Révolution
iranienne et l'Algérie apparaissait au sud de la Méditerranée
comme une économie avancée et un régime
politique stable. Mais l'écrivain ne pouvait accepter
cette image de carte postale. Il lui fallait exorciser la colère
froide des dépossédés de leur révolution.
Comme si, habité par une vision funeste, il prédisait
que les hommes brimés et bafoués sous les errements
de l'Etat FLN se réveilleraient pour déchaîner
une violence immense, à la mesure de la trahison qui leur
fut imposée.
"L'Administrateur prétend que nos spermatozoïdes
sont subversifs. Je ne partage pas cette opinion, au moins pour
ce qui me concerne". Par ces deux phrases, Rachid Mimouni
débutait son premier roman publié hors d'Algérie,
et prévenait du péril qu'il y aurait à détourner
le grand fleuve algérien. Dix années plus tard,
le fleuve est en crue et personne ne sait comment l'endiguer.
Son style consistait en une langue qui, finement instruite et
travaillée, cherchait la clarté et la concision
qui créeraient tour à tour l'effet de trouble ou
de stupeur, la sensation d'écoeurement, puis le sentiment
de tendresse ou d'apitoiement. Sa francophonie était paisible,
il ne la maudissait pas et il ne s'en prévalait pas outre
mesure comme certaines franges de l'élite intellectuelle
algérienne. Dans un genre désabusé qui lui
permettait d'oser en permanence des transgressions et de narguer
les censeurs, il se voulait esthète de la lucidité.
Il faisait mal, car il écrivait la vérité,
avant que celle-ci n'explose en plein jour. Aucun lyrisme dans
ses narrations amplies de férocité, violence sourde,
rire, chaleur et grandeur d'âme des gueux condamnés
à trente années de "modernisation" socio-politique.
Ce qu'il dépeignait de façon kafkaïenne anticipait
sur le séisme social d'octobre 1988 lorsque l'ordre militaire
algérien chancela sur ses bases. Le lettré avait
rempli son rôle, aux côtés des masses, encore
inconnu des feux de la rampe, il incarnait la conscience collective.
Il faut lire et relire ses trois romans Le fleuve détourné,
Tombeza, L'honneur de la tribu pour comprendre
comment un pays sorti vainqueur du colonialisme, soumis au régime
militaire et converti à la rente pétrolière
aboutit à l'acculturation et à l'automutilation
actuelles.
Rachid Mimouni accéda à l'universalité parce
qu'il fut aussi l'écrivain qui ne se satisfit pas de la
couleur "socialiste" de la tyrannie. Il pressentait
la mystification du tuteur éclairé du peuple, il
fouillait son intimité, même s'il éprouvait
parfois pour lui sympathie ou commisération, pour en dresser
l'anatomie et la livrer aux sarcasmes de la société
informelle. Il disséqua le despote pour sonder ses derniers
retranchements, et découvrit, ô stupeur, qu'au-delà
de la barbarie, il cultivait un jardin secret et fragile. Dans
Une Peine à vivre, Rachid Mimouni expertise l'implacable
réalité de l'autocrate tout en déjouant
les pièges du manichéisme.
Rachid Mimouni connut, depuis 1991, une période tourmentée.
A la mesure de la violence qui s'instaurait dans son pays, l'écrivain
prit le risque de s'engager. Constamment sollicité par
les médias français, il était à chaque
fois sommé de prendre position, en direct sur les ondes,
sur des événements difficiles à dénouer.
A chaque passage télévisé, il fallait, pour
rassurer le téléspectateur français, que
l'écrivain non seulement commente l'actualité sanglante,
mais qu'il désigne les responsables d'une réalité
complexe que ses romans décrivaient si bien. Rachid Mimouni
s'en sortait très mal dans ce genre d'exercice, ce qui
prouve à quel point cet homme était voué
à la littérature. Il s'était résigné
à publier un essai pamphlet contre l'intégrisme
qui avait obtenu le prix Albert Camus. Largement soutenu en France,
Rachid Mimouni pour la première fois s'était écarté
d'une partie de l'opinion publique algérienne. Il confessait
en outre que sa mère ainsi que d'autres membres de sa
famille étaient de chauds partisans de l'ordre fondamentaliste.
En s'attaquant à l'islamisme algérien, pour ses
excès canoniques, son allure violente et son discours
simpliste, au moment où il fut privé de sa victoire
électorale par un coup d'Etat et par la dissolution du
principal parti d'opposition, le FIS, Rachid Mimouni s'impliquait
dangereusement dans un débat passablement miné.
Il le fit toujours avec respect et civilité, ce qui ne
fut pas souvent le cas avec les "intégristes laïcs".
Se sentant menacé au sein d'une cité populaire
d'Alger, il différa son exil jusqu'à ce qu'il accepta
de guerre lasse pour ses enfants de s'installer provisoirement
au Maroc. L'écrivain n'était aucunement un "éradicateur",
bien au contraire il prônait le dialogue avec toutes les
sensibilités politiques algériennes pour un retour
à la paix.
Rachid Mimouni n'est pas mort sauvagement exécuté,
comme ces journalistes, écrivains et autres intellectuels
algériens qui payent un prix exorbitant pour la liberté
d'expression. Sa disparition ne sera pas récupérée
ni revendiquée. Pas d'emblème sur sa dépouille,
pas de communiqués politiques. Seulement le regret que
cette voix de l'Algérie profonde n'écrira plus,
qu'elle ne participera pas à la reconstruction de la nation.
Il est parti, jeune et trop vite, affecté par une maladie
qu'il n'a pas su ou voulu guérir. L'Algérie perd
sa meilleure plume. Un génie s'est éclipsé
à l'improviste.
Réda BENKIRANE
[haut de la page] |