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Microsoft mis en échec par l'Internet |
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Les démêlés actuels de la société Microsoft avec la justice américaine sont très révélateurs de la tentative de prise en otage de l'économie de réseau par quelques géants de l'électronique et du logiciel. Créée en 1975, l'entreprise informatique spécialisée dans l'édition de logiciels a très rapidement fait de son jeune patron, Bill Gates, le magnat de l'informatique puis l'homme le plus riche du monde. Microsoft et ses 25'000 employés ne pèsent actuellement que 2% du chiffre d'affaires de l'informatique mondiale, mais la société engrange de formidables revenus dans des secteurs clé; son système d'exploitation Windows a été vendu à plus de 300 millions d'utilisateurs et ses produits représentent 41% des bénéfices des dix plus importantes entreprises spécialisées dans le logiciel. La récente sortie de Windows 98 devrait encore accroître cette domination. Si le groupe de Seattle s'est formidablement imposé jusque là, il a toutefois subi son premier grand revers avec le phénomène Internet. Les dirigeants de Microsoft ignorèrent tout d'abord l'essor exponentiel du cyberespace, cette zone informelle et non marchande à l'origine. Et lorsqu'ils réalisèrent l'ampleur de cette méprise, ils cherchèrent à combler leur retard en lançant de gigantesques campagnes de marketing pour populariser leurs navigateur (Explorer), messagerie électronique (Outlook) et service en ligne (MSN), mais surtout en durcissant leurs procédés commerciaux pour imposer coûte que coûte leurs produits. Et depuis 1995, l'hégémonie de Microsoft est une réalité tangible dans n'importe quelle grande entreprise agissant dans le domaine des technologies de l'Information. Par l'étendue de la chaîne des programmes qu'elle entend désormais assurer et soumettre à ses clients, l'entreprise a une conception quasi totalitaire du logiciel. Dans le monde professionnel, des applications pour serveurs jusqu'en amont des systèmes opérateurs clients et des outils courants de bureautique, tout est made by Microsoft. Et il est très difficile d'introduire de nouveaux produits même s'ils touchent à des fonctions secondaires et qu'ils sont moins chers et de meilleure qualité. Les départements informatiques sont contraints de respecter une exclusivité plus ou moins tacite mais extrêmement efficace. Pour ce qui est de l'informatique grand public, Microsoft a poussé l'intégration de ses différents logiciels à l'extrême et balisé l'environnement du "bureau virtuel" de telle sorte qu'il n'est pratiquement plus possible de faire la différence entre un logiciel de traitement de texte, la messagerie élecronique, le navigateur Internet, etc. Où que vous vouliez aller aujourd'hui, le leitmotiv de la Firme soutient qu'il n'y a qu'un chemin d'accès unique pour y parvenir: le sien. Ce faisant, par cette sur-présence et une logique commerciale abusive, Microsoft a "désenchanté" le monde informatique en voulant réduire ses options et ses accès, en cherchant à "écraser" la diversité des programmes et des systèmes. Il faut donc chercher la créativité ailleurs. Or c'est le réseau des réseaux, une fois encore, qui est la principale source d'inspiration. On aurait presque oublié que le cyberespace est un médium basé sur des standards libres et ouverts (de protocoles de transmission, de langages, d'interfaces) permettant la communication entre n'importe quel type d'ordinateurs. Si, dès le début, les innovateurs du réseau avaient imposé une logique marchande aux utilisateurs, il est probable que le Net n'aurait jamais franchi le stade embryonnaire. Il faut ici admettre que les lois classiques du marché ne sont pas suffisantes pour décrire -et encore moins pour déterminer- l'évolution du réseau qui procède d'un tout autre espace-temps. Les notions par exemple de "propriété intellectuelle" et de "droit d'auteur" y sont toutes relatives, à moins de les comprendre désormais comme des phénomènes collectifs d'innovation. On est en train de réaliser que des activités économiques très rémunératrices, notamment en matière de support, services et formations, peuvent naître autour de programmes (comme le système d'exploitation Linux ) fournis gratuitement à l'utilisateur. Paradoxalement, jamais la "main invisible" d'Adam Smith, le fondateur de la science économique, n'a été aussi pertinente que dans le cas de l'économie de réseau. Rebelle à tout monopole, le réseau autorégulé est peut-être en train de consacrer la connexion "par le bas". Individus, étudiants, associations et collectivités publiques emplissent le cyberespace de la manière la plus utile qui soit. Aux États-Unis, les SoHos (Small office-Home office), ces petites unités économiques domestiques représentent une force de (télé)travail de près de 23 millions de personnes. Toute une palette de logiciels libres ou très bon marché leur permet de communiquer et d'acheminer leurs travaux au quotidien. En Europe, on commence à prendre conscience des avantages d'une informatique pour le peuple plus adaptée aux réalités et aléas du marché du travail (temps partiel et pluriactitivités). L'enjeu du procès de Microsoft qui a lieu actuellement dépasse donc la confrontation entre quelques géants de l'informatique. De l'issue de ce procès dépend aussi le devenir de la nouvelle économie immatérielle et virtuelle. Sommes-nous en train d'assister à la montée d'un ultracapitalisme, abstrait, pur et dur ou bien au contraire voyons-nous naître sous nos yeux une économie d'un genre nouveau, celle d'une connaissance libre de droit, basée sur l'innovation collective et la redistribution en temps réel des savoirs ? Réda Benkirane |
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