Sidi Harazem

 

 

 

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"Que veux-tu que je te rapporte de M'Hamid ?", m'avait demandé Ali le Sahraoui, aujourd'hui physicien, qui jongle allègrement avec les équations quantiques.
"Un peu de sable de ton désert, mon fils."


Un voyage-éclair de quatre jours, à peine. Là -bas, sous la tente, toute la famille, toute la tribu l'attendait comme s'il devait rester des mois. Le temps n'est pas le même au Sahara... M'Hamid ! Un point minuscule sur la carte du Sud marocain. La fin de la piste caravanière qui reliait, il y a encore quelques cinquante ans, Tombouctou à Marrakech. Une large palmeraie entre les bras de l'Oued Draa, et puis le désert, à perte de vue.

Le désert que je n'ai jamais vu, que je ne verrai jamais, dont j'avais entrevu les premières franges aux portes de Jaïpur, à côté de la vallée des Singes, un lieu de pèlerinage ignoré des étrangers. Une effroyable mousson l'a ravagée l'année dernière; il n'en reste plus rien. Ses petits temples dévastés, sa piscine détruite où déambulait, paresseusement, la vache sacrée parmi les pèlerins dégoulinants, après le bain rituel... ses ermites, éparpillés alors que je les imaginais encore et toujours méditants, immobiles, en lotus, cuits et recuits par le soleil.

Et les singes familiers, chapardeurs, que sont-ils devenus ?

Ce fut un avant-goût de désert, juste assez pour me laisser emporter par quelques vagues sablonneuses, roses et douces, dessinées par le vent...

Trois nuits ont passé. Revoici l'homme bleu, souriant, le visage légèrement plus foncé, l'oeil plus farouche, vêtu de la même façon qu'avant son départ, à croire qu'il n'est parti qu'en rêve sauf... cette bouteille qu'il tient serrée contre lui. Une vulgaire bouteille en plastique, sur le col de laquelle on lit "Sidi Harazem", en français et en arabe.

A travers sa mate opalescence, se devine une poudre ocre, mordorée plutôt, où brillent de minuscules éclats de quartz.

"Tiens, pour toi... un litre et demi de beau sable chaud de M'Hamid".

En me tendant la bouteille, le regard d'Ali se fait grave:

"Je l'ai ramassé, pour toi, sur la tombe de Lahjeilah, ma mère..: la Petite Perdrix, c'était son nom. Elle est ensevelie à l'ombre du mausolée de Sidi Khalil, mon arrière grand-père, tu te souviens ? Je t'ai raconté..."

Sidi Khalil, le marabout légendaire de M'Hamid. Un saint; on ne sait plus s'il était un homme ou un ange. Les deux, peut-être ?

J'ai acheté un beau flacon de verre soufflé avec un bouchon en cristal. J'ai transvasé, jusqu'à ras bord, la poudre dorée.

Dans le fond de la bouteille marocaine, il en est resté la valeur d'une tasse à moka que je n'ai pu me résoudre à jeter: des millions, des millions de grains nobles... je ne les imagine pas mélangés aux détritus écoeurants de nos poubelles et de notre gaspillage. Sacrilège ! Ce serait y précipiter, du même coup, Lahjeila qui était Fqia (théologienne), Sidi Khalil qui était soufi, leurs ossements, leurs chairs dissoutes, mêlées à cette poussière minérale rose, généreuse filant entre les mains, sans laisser le moindre dépôt!

Alors, ne sachant qu'en faire, je promène l'affreuse "Sidi Harazem" de chambre en chambre, aussi précieusement qu'un ostensoir et, en dépit de sa vulgaire apparence, elle illumine tout le décor.

Pour m'amuser, j'ai fait couler un petit tas de cette poudre dorée sur une feuille de papier, blanche.

Délicatement, du bout des doigts, j'ai recomposé des vallonnements, un micro-désert ou encore, en inversant les perspectives, une immense étendue désertique, telle qu'on doit la découvrir de la lune.

C'est vraiment étonnant de fouiller des yeux, cette mouture impalpable, d'en extraire de microscopiques brins de paille, tiges de graminées, à peine décelables, laminées par d'autres fragments minuscules de ce qui fût, autrefois, d'anciens massifs gréseux, meulés, eux aussi, en fines particules par le temps et l'érosion.

Ton sable sur mon papier; ton désert sur mon bureau!

Peut-on imaginer qu'à la saison des pluies, il devient fertile, que les graines, abandonnées à elles-mêmes, transportées très loin par le simoun, enfouies sous un caillou, attendront parfois des années pour germer ?

Et puis, en trois jours d'averses continues et de chaleur accablante, elles vont croître vite et dru, à hauteur de poitrine d'homme, pour nourrir les chèvres, les antilopes, les chameaux et les nomades. Le reg aride se transforme, soudain, en un merveilleux tapis fleuri, une plaine verdoyante, bruissante de vie, d abeilles et d'oiseaux. Plus surprenant encore: les oueds à sec depuis longtemps, vont déborder, donner naissance à des lacs temporaires d'où surgira, miraculeusement, toute une faune aquatique, témoin d'un passé très humide, maintenue dans quelques bassins d'altitude eux-mêmes entretenus par des sources pérennes.

Et voilà que bondissent de joie les grenouilles vertes, les crapauds, les silures, les perches dites du Nil, les barbeaux et même les crocodiles.

Tu m'as décrit, Ali, le bonheur de marcher dans cette poudre chaude, de s'endormir au crépuscule dans le creux d'une dune.

Fils de mon coeur, toi qui sais l'importance, toute relative, du lien noué par la pensée, entre celui qui regarde et l'objet de son observation, explique-moi pourquoi ce tas de sable, sur cette feuille m'est tellement familier ? Pourquoi son contact me paraît si évident ? Dis-moi, si tu peux, pourquoi me revient comme une très lointaine réminiscence, le sentiment d'avoir déjà dormi, jusqu'à l'aube vermeille sur la dune tiède, qui devient incandescente sous les premiers feux rasants du soleil ?
Bismillah... rab el-fak: au nom de Dieu, du Seigneur de l'Aube... Et la blanche chamelle baraquée, là, en contrebas, est-elle seulement sortie de mon rêve saharien ? Elle guettait mon réveil, allongeant vers ma main son muffle fendu, duveteux, dont je garde sur la paume, l'incroyable douceur... comme je la flattais, la blanche, la plus blanche, la plus agile de toutes, aux yeux langoureux sous de longs cils innocents!

Respectueusement, au nom du Seigneur de l'Aube, sans en perdre un seul grain, j'ai remis le tas de sable dans la "Sidi Harazem". La feuille a retrouvé sa blancheur fade. Elle ignore que sa surface inerte a supporté, pendant une heure de notre temps à nous, l'éternité d'un désert sans horloges, sa luxuriance saisonnière, ses innombrables caravanes, ses moutons, ses oasis, son soleil au zénith, ses étoiles adamantines dans l'air transparent et aussi toutes les autres bêtes de son bestiaire, celles qui ne sortent qu'à la fraîcheur du jour ou de la nuit: les gerboises, les fennecs aux longues oreilles mobiles, les serpents, les scorpions, les lézards...

Cette feuille, sans histoire, ne peut pas savoir que là où, maintenant il n y a plus rien, se déployaient des défilés pierreux, des rocs hérissés dont les parois gémissaient sous l'action dilatante du chaud-froid alterné, s'étiraient loin à l'horizon de hautes dunes au banc desquelles dévalaient les avalanches dans une grand roulement sourd, prolongé, hallucinant, répercuté à l'infini au cur même d un silence que l'on peut dire attentif... oui!

Tout est, maintenant, rentré dans l'ordre horizontal des choses, le désert rendu au désert, toutes poudres confondues dans la "Sidi Harazem".

A plat de table ne reste que le papier sur lequel, plus tard peut-être, se dessineront des mots pour raconter... qu'avec une poignée de sable répandu sur sa surface, on peut, tel un divin prestidigitateur, créer à volonté les paysages de nos désirs, de nos besoins, de nos rêves ou qui sait ?... de nos souvenances!

C'est pourquoi, mon fils, je continuerai à promener "Sidi Harazem" avec moi, dans la maison, pour pouvoir, à ma guise, repartir sur la piste caravanière qui mène à Tombouctou ou me reposer sur les coussins de la tente en poils de chèvre, à l'ombre des palmiers de M'Hamid.


Extrait de Qui se souvient de sa vie par Marie-Magdeleine Brumagne, L'Age d'Homme, Lausanne, 1992.

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© @rchipress 1998


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