(Genève, 22 février 2001)
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Charles
Goldfinger, consultant international en stratégies, spécialiste de
la finance et des technologies de l'information, considère que nous
avons complètement changé de modèle économique. Le capital, bien
immatériel s'il en est, a pris le pas sur les revenus. Mais on ne
sait pas encore le mesurer ni créer le cadre politique et éthique
qui conviendrait pour que chacun s'y retrouve.
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Le
Temps: Nos sociétés, dites-vous, sont entrées dans un cycle de
vie non linéaire où s'entremêlent en une «triple hélice» des
activités de travail, de formation et de loisirs. Quelles en sont
les particularités?
Charles Goldfinger: On est habitué à un mode de vie, du moins en
Europe, qui consiste à étudier de 4 à 23-25 ans, puis travailler,
et à un certain moment tout arrêter pour aller à la retraite. Ce
mode de vie n'est plus possible. Les frontières entre l'éducation,
le travail et les loisirs s'effacent parce que le travail est devenu
lui-même immatériel. La matière première du travail rejoint
celle de l'éducation: ce sont les idées. Même chose pour les
loisirs. Cette montée de l'immatériel pénètre les différents
secteurs de notre vie personnelle, sociale, économique, etc., et
fait que nous sommes dans une trame étroitement imbriquée. Comme
la double hélice de l'ADN qui définit la vie, notre trajectoire se
définit par une triple hélice: éducation, travail et loisirs.
– Vous faites remarquer l'importance de l'allongement de
la durée de vie, la plus grande participation des femmes dans la
vie active et, parallèlement à la montée des 3e et 4e âges, le
poids de quelque 2 milliards d'adolescents.
– Les seniors et les juniors ne se trouvent pas aux mêmes
endroits. En Algérie, il y a un phénomène de jeunesse
extraordinaire. Mais dans des pays comme le Japon, l'évolution est
opposée. Y aura-t-il vase communicant entre ces évolutions extrêmes?
Nous n'avons pas pris conscience du défi que représente
l'allongement de la durée de la vie – ce n'est pas pour rien que
nous l'appelons «vieillissement». En France, la stagnation démographique
entre les deux guerres mondiales a correspondu à une période de
stagnation économique. Et on peut se demander jusqu'à quel point
ce qui s'est passé durant cette décennie au Japon ne s'explique
pas par une réaction au vieillissement démographique. Il est sûr
que certaines réactions financières, notamment celle du Ministère
japonais des finances, traduisent la crainte qu'il n'y ait pas assez
d'argent pour payer toutes les pensions.
- Vous affirmez que la fluidité caractérise la société
du XXIe siècle. Cette fluidité réduit-elle l'inégalité sociale
ou ne recouvre-t-elle pas, de manière plus neutre que la flexibilité,
une précarité croissante des conditions de travail?
– La flexibilité est en général définie dans le cadre du
travail tandis que la fluidité se situe entre les différentes
formes de vie. Il est certain que l'avenir sera plus risqué, plus
volatil, et même si tous les emplois salariés ne vont pas disparaître,
un pourcentage croissant de personnes aura des vies non linéaires,
dans le cadre de structures d'organisation très différentes de
celles qui existent jusqu'à présent. Mais il ne faut pas que ce
soit le retour à une société préindustrielle.
L'évolution du chômage dans différents pays est très différenciée.
Dans les pays comme la France et la Belgique, on pense que le
travail n'a pas d'avenir et qu'il faut partager le travail, protéger
les emplois existants, augmenter la production sociale. En conséquence,
plus vous protégez les emplois existants, plus les gens qui ne sont
pas dans ces emplois protégés se retrouvent dans une situation précaire.
La contrepartie d'une production plus forte c'est la précarité par
ailleurs. Si vous augmentez la protection sociale pour ceux qui en
ont, elle diminue pour les autres et surtout pour les générations
futures. À force de protéger les entreprises et les emplois
existants, vous empêchez la création d'entreprises et d'emplois
nouveaux, et vous empêchez le renouvellement du tissu économique.
Et c'est là le plus grand problème.
– Sommes-nous alors en train d'assister à un abandon
progressif du mode salarial de rémunération?
– On va assister surtout à des formes de travail différentes.
Dans beaucoup d'activités, il est difficile de lier la rémunération
au temps passé dans l'entreprise. La progression linéaire du
salaire va cesser, vous ne serez plus assurés qu'à 45 ans vous
serez mieux payé qu'à 20 ans. Par un effet pervers, cela poussera
les plus anciens à la retraite anticipée.
Désormais, les rémunérations du travail vont elles aussi évoluer
d'une manière non linéaire, non prévisible, ce qui va renforcer
la nécessité de réfléchir beaucoup plus tôt non pas sur le
revenu mais sur la constitution du capital.
Par exemple, dans le domaine pharmaceutique, un médicament sur dix
mille réussit mais celui-ci rapporte suffisamment de revenus pour
compenser la production des autres médicaments. Les gens qui ont
travaillé sur ce médicament seront mieux rémunérés que ceux qui
ont travaillé sur les autres produits, mais ces derniers toucheront
tout de même une compensation. De nouvelles formes de compensation
vont être trouvées mais elles ne relèveront plus du mode linéaire
de rétribution.
– L'émergence des technologies de l'information
transforme radicalement les activités économiques. Et selon vous,
«l'infotechnologie» n'en est qu'à ses débuts.
– Nous n'avons encore rien vu! Je prétends que, dans nos travaux
et dans les entreprises, nous n'avons pas encore pleinement digéré
la révolution de l'ordinateur personnel alors qu'arrive la révolution
de l'Internet. C'est l'ordinateur à la puissance trois puisqu'on
ajoute au PC toutes les liaisons. Nous ne sommes qu'aux
balbutiements de ce développement.
– Sur quelle échelle de temps pourrait s'étendre cette
dernière vague technologique?
– La mutation va durer vingt ou trente ans, et elle se fait de façon
différenciée. Il y a des régions aux Etats-Unis et en Europe où
elle est fort avancée et d'autres beaucoup moins. Et là aussi le
paysage n'est pas statique, l'ordre des choses peut changer
puisqu'un des grands gagnants de la mutation en Europe est l'Irlande
qui a su faire un saut direct d'une économie agricole à une économie
largement postindustrielle et immatérielle.
– L'ordinateur apporte des solutions mais chaque fois
qu'un problème est résolu, un autre arrive. Nous restons donc très
vulnérables.
– Le problème dans l'infotechnologie, c'est qu'il n'y a
pas de chef d'orchestre. Personne ne peut appuyer sur un bouton pour
arrêter la machine. L'Internet a justement été créé pour ne pas
être contrôlé et plus on ira, plus on sera en présence de systèmes
de ce type. Pour éviter à l'avenir des problèmes du genre de
celui de l'an 2000, il ne faut pas créer des situations dans
lesquelles on se retrouve dépendant d'un système unique. Il faut
créer des systèmes en double, en triple exemplaires. Mais ces systèmes
distribués, à leur tour, développent leur propre logique que l'on
ne peut pas contrôler.
Le paradoxe de l'ordinateur cristallise assez bien le problème posé
par l'infotechnologie. On ne peut le comprendre qu'en sortant du modèle
rationnel. Je dis à mes amis qui travaillent sur l'économie de la
connaissance (knowledge management) de faire attention, notre défi
principal n'est pas là. Il consiste plutôt en une économie de
tout ce que nous ne savons pas (ignorance management). Lorsque l'on
recherche de l'information sur le réseau Internet, c'est dans un
monde infini. Deux attitudes sont alors envisageables: vous pouvez
chercher ce que vous connaissez déjà et renforcer un peu plus vos
connaissances. Ou vous cherchez dans un espace infini quelque chose
que vous ignorez. Pour moi, le grand défi des logiciels et de
l'Internet est d'essayer de comprendre ce que l'on ne connaît pas,
essayer de détecter les «signaux faibles».
– Vous comparez le débat entre économie matérielle et
économie immatérielle à celui du siècle dernier entre physique
classique et physique quantique. Comment mieux comprendre l'économie
immatérielle?
– Il a fallu 20 années de travaux pour parvenir à de nouveaux
concepts et à de nouvelles mathématiques pour la physique
quantique. Les phénomènes n'ont pas le même sens dans le monde
quantique que dans le monde classique qui est le nôtre. C'est la même
chose pour l'économie immatérielle. Il faudra un certain temps
pour trouver les moyens de faire circuler la valeur, de traduire la
richesse entre le monde matériel et le monde immatériel.
Le grand changement dans l'économie immatérielle est l'importance
du capital et non du revenu. Or l'essentiel de la mesure économique
d'aujourd'hui se base sur des revenus. Les économistes savent
pourtant bien que l'on ne peut pas déterminer la richesse d'un pays
à partir de ses richesses naturelles. Ils ont appelé cela le
capital résiduel. Maintenant, ils parlent de capital humain. Mais
de plus en plus, c'est la question du capital (fondamentalement
immatériel) et de sa mesure, qui va nous occuper.
– Vous présentez la géofinance, ou globalisation financière,
comme une activité hautement symbolique. Pourquoi est-elle si
instable?
– L'essentiel de l'activité financière consiste en échange
d'informations. C'est ce qu'on a trouvé pour confronter et
valoriser de l'information. C'est pourquoi les marchés sont si
actifs et volatils. Quand on a abandonné les changes fixes en 1960
et 1973, on pensait que ce développement de la finance était
temporaire et que tout allait s'arrêter. On pronostiquait le krach
majeur tous les six mois. Durant la crise de septembre 1998, on a
annoncé la grande catastrophe mondiale, qui n'est pas arrivée. Si
des marchés boursiers s'écroulent, c'est qu'ils sont quand même
liés à des problèmes sous-jacents de l'économie réelle, comme
ce fut le cas au Japon, où il y a peut-être eu une bulle financière,
mais au même moment, tout le monde disait que ce pays était le modèle
d'avenir.
Dans les marchés financiers, il n'y a pas d'équilibre possible
puisqu'il y a toujours plusieurs vendeurs pour un acheteur et
plusieurs acheteurs pour un vendeur. L'objet de la vente est
l'information et ce qui change c'est la nature de l'information. Et
le problème est de trouver des structures de marchés plus démocratiques
dans lesquels l'information peut mieux circuler. Si le marché n'est
pas démocratique (49%-51%), vous avez le krach. Je dis que les
marchés ont plus souvent raison que les hommes politiques parce que
les marchés sont plus démocratiques: il y a plus d'opinions qui
sont confrontées. Il y a aussi une part d'irrationnel car
l'information financière recouvre une part d'incertitude. Ce qui
est confronté, ce sont les anticipations, d'où des réactions
extraordinaires.
– Beaucoup souhaitent démocratiser l'argent comme moyen
d'échange, développer le micro-crédit, trouver des indicateurs
reflétant mieux la réalité des activités socioéconomiques. On
parle aussi d'une taxe sur les marchés financiers qui contribuerait
à les réguler.
– Je reste sur ma faim devant ces théories de changement, elles
restent encore relativement pauvres et souvent incantatoires. On vit
dans un monde différent qu'on a du mal à appréhender et sur
lequel il est difficile de construire un système de valeurs. C'est
aussi un monde d'images: il est extraordinaire de voir que ce sont
les mêmes qui dénoncent la dictature de l'argent et qui étaient
les plus enthousiastes au moment de l'introduction de l'Euro. La
finance, c'est comme la technologie, il n'y a pas que les aspects économique
et rationnel qui priment. La passion, l'irrationnel jouent un grand
rôle.
On n'arrive pas à saisir les choses dans leur subtilité. Vous
connaissez le chat de Schrödinger en physique quantique qui est à
la fois vivant et mort... Nous avons le même problème dans la
finance. La personne la plus schizophrénique est Georges Soros qui
bénéficie le plus de la finance et en même temps la dénonce le
plus fort. On en est aux balbutiements pour les nouveaux systèmes
de mesure. Comment fait-on le prochain pas? C'est très difficile
car on ne veut pas reconnaître le changement de modèle. Ce qui a
changé, c'est tout le cadre conceptuel. La créativité est plus
forte que jamais, mais nous souffrons de l'émiettement des idées.
propos
recueillis par Réda Benkirane
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