(TG,
31 octobre 1995)
Nation
de l'Islam: une organisation bien implantée en Amérique
noire, dans les ghettos et les prisons
La
marche fera date dans l'histoire des Etats-Unis
Farrakhan:un
discours "politiquement incorrect"
Une
réalité raciste
"L'Amérique
n'a jamais présenté des excuses pour le tort fait
à mon peuple"
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Lorsque fut annoncée, il y a quelques
semaines, l'organisation d'une grande marche des Noirs à
Washington, le débat tourna exclusivement autour de la
personnalité de son principal instigateur, Louis Farrakhan.
Le chef de la Nation de l'Islam est en effet connu pour ses propos
à l'emporte-pièce à l'égard des homosexuels,
catholiques, juifs américains Asiatiques et Arabes.
Bien que minoritaire la Nation de l'Islam
est une organisation bien implantée en Amérique
noire, c'est-à-dire essentiellement dans les ghettos et
les prisons. Dès les années 40, elle oeuvre à
la promotion des Noirs en s'attaquant aux racines du mal: délinquance,
drogue et prostitution. Elle a, de ce fait, une image de marque
cotée, y compris chez les autorités, car ses membres
parviennent à endiguer gangs et racket là où
la police n'ose même plus pénétrer. Ce n'est
pas à proprement parler un parti politique mais une association
bénéficiant d'un financement public.
Après les émeutes de Los Angeles en 1992, la perspective
d'une marche mobilisant exclusivement des hommes noirs était
redoutée pour sa charge insurrectionnelle, d'autant que
son architecte est perçu comme un incitateur à
la haine raciale. Le jour même de la manifestation, le
président Clinton n'avait pas manqué de dénoncer,
sans le nommer, "l'homme de malice et de division".
Mais dès l'aube du "jour d'expiation et de grâce",
de la voix du muezzin à celle du chanteur Stewie Wonder,
le ton resta en général celui de la concorde et
de la dignité.
Au lendemain de la marche de Washington, force est de reconnaître
que cette initiative fera date dans l'histoire des Etats-Unis
et qu'elle confère à son principal artisan un poids
politique considérable. Interrogé par le célèbre
animateur de CNN Larry King, Louis Farrakhan a insisté
sur le caractère spirituel et oecuménique de cette
marche, dont le but est d'élaborer une plate-forme viable
pour l'avenir du peuple noir. Sommé de se prononcer sur
le fameux distinguo entre la légitimité du message
et l'ambiguïté du messager, le dirigeant noir doute
que l'appel à manifester aurait eu un si grand impact
s'il avait émané de personnalités "aussi
respectables" que le général Colin Powell
(qui a préféré lui ne pas se joindre à
la manifestation).
Par ailleurs, des responsables de CNN ont estimé que 2,2
millions de foyers ont vu à la télévision
le discours de deux heures du très radical "ministre",
ce qui constitue la plus grande audience de speech télévisé
pour l'année en cours, avant le message sur l'Etat de
l'union du président Clinton et celui du pape Jean Paul
II aux Nations Unies.
En capitalisant aujourd'hui sur ce succès politique, Farrakhan
estime que "le moment est venu de la réconciliation".
En rappelant qu'il fallait, un jour ou l'autre, trouver un accord
entre les communautés noire et juive américaines,
en se revendiquant lui-même comme un "juif de coeur",
il a voulu se défendre des accusations d'antisémitisme
à son encontre. Il est certain par contre que son discours
est "politiquement incorrect". Son extrémisme,
sa tendance à généraliser à partir
des "dures vérités" transgressent de
mille manières le culte du multiculturalisme en vigueur
dans l'Amérique d'aujourd'hui.
En son temps, Malcolm X, un autre dirigeant de la Nation de l'Islam,
fut lui aussi étiqueté comme raciste et ségrégationniste.
Trente ans plus tard, il représente, avec Martin Luther
King, l'une des hautes figures de la conscience noire américaine.
S'agissant de Louis Farrakhan, vouloir le plaquer dans l'imaginaire
occidental aux côtés des Le Pen et Jirinovski serait,
à mon avis, méconnaître la nature et l'ancienneté
du radicalisme noir.
Statistiquement, la réalité est plutôt raciste:
les Noirs, 12% de la population américaine, représentent
une communauté désintégrée dont le
tiers vit en dessous du seuil de pauvreté et où
le chômage est trois fois plus important que chez les Blancs.
Près de 5 millions d'enfants sont élevés
par une mère seule et, sur une population de 30 millions,
il y a plus de Noirs en prison qu'à l'université.
Il est sûr qu'à présent, les responsables
politiques américains devront prendre en compte l'"incontournable
interlocuteur" et la nouvelle donne qu'il a engendrée.
"Je sais que vous ne me connaissez pas, mais vous serez
dans l'obligation de me (re)connaître, et vous apprendrez
à vivre avec moi. Pour certains, je suis un cauchemar,
mais pour d'autres, je suis un rêve devenu réalité."
La bonne moralité chercherait en vain à séparer
le message du messager Farrakhan, tant le réel est complexe
et contradictoire. Mais il faudrait être pour le moins
amoral ou amnésique pour dissocier le racisme et la violence
de l'histoire des Etats-Unis. Le génocide des Amérindiens,
cette réalité sur laquelle l'histoire fait silence,
l'esclavage des Noirs, partie intégrante de l'essor économique,
sont des crimes conhre l'humanité qui n'ont eu ni reconnaissan
ni réparation. "L'Amérique n'a jamais présenté
des excuses pour le tort fait à mon peuple" clame
le leader noir. Lui-même descendant d'esclave, Louis Farrakhan
cherche à redonner une dignité à ses frères
de couleur à les détourner de "la route de
la destruction totale".
Plutôt que de se préoccuper uniquement de ses relations
avec l'establishment politique, mieux vaut juger l'insoumis à
son acte: faire défiler l'Amérique noire, en rang
et dans le calme, aux portes de la Maison-Blanche.
Réda BENKIRANE
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