(Genève, 18 avril
1998)
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EMPLOI. Marianne Etier et Urs Rüdisühli
sont cadres chez
Manpower et Adecco, les deux géants du placement. Ils
livrent ici leur analyse sur un monde du travail en pleine
mutation.
Marianne Etier est chargée des relations
extérieures de Manpower à
Genève, Urs Rüdishühli directeur du marketing
chez Adecco à
Lausanne. Interrogés par Le Temps, leur analyse
confirme un certain
nombre de transformations en cours, mais révèle
aussi des
appréciations diverses sur les nouvelles modalités
du travail. Ces
"observateurs participants" esquissent un marché
du travail gouverné
par une "logique floue", et que l'on pourrait caractériser
par beaucoup
d'incertitude, une grande flexibilité et un besoin croissant
de formation.
Seule certitude affirmée par ces responsables; la Suisse,
sur la
question de l'emploi, a désormais partie liée avec
l'Europe. Son marché
sera de plus en plus sensible aux conditions économiques
internationales.
Le Temps: Vers quoi tend aujourd'hui, localement et globalement,
le
marché du travail?
Marianne Etier: En Suisse, le développement se fait
très nettement en
fonction de la révolution économique qui est en
cours. Nous sommes
entrés dans l'ère de la société du
savoir. Les facteurs de succès sont la
connaissance, la communication et le partenariat. Le marché
demande
de plus en plus des connaissances et des compétences de
haut niveau,
et la faculté de travailler et de communiquer en groupe
devient
essentielle. Le travail industriel se déplace vers d'autres
pôles, par
exemple les pays du Sud-Est asiatique qui n'ont pas encore atteint
notre stade de développement.
Urs Rüdisühli: Nous allons vers une spécialisation dans
différents
métiers qui se caractérise par le fait que l'on
doit être toujours à la
pointe des technologies. Le marché du travail réagit
aussi de plus en
plus rapidement aux changements. C'est-à-dire que le marché
suisse
de l'emploi ne sera plus jamais une île comme il l'a été
il y a cinq ou six
ans et l'on va suivre les mêmes influences, les mêmes
lois du marché
sur les plans européen et mondial.
Quels seront demain les principaux critères
de sélection dans le
marché de l'emploi?
M. E.: Parmi les critères
de sélection, c'est la personnalité qui aura de
plus en plus de poids. Les techniques changent très vite
et elles
peuvent s'apprendre tandis qu'il est difficile de changer sa
personnalité.
Celle-ci ne s'acquiert pas dans les écoles. Pour un jeune
universitaire
ayant peu d'expérience professionnelle, les petits jobs
accomplis en
cours d'études lui auront donné quand même,
contrairement à ce que
l'on croit, beaucoup d'expérience de la vie. Par contre,
à un certain
niveau de postes, plutôt hiérarchisés, on
ne pourra se passer, en plus
d'une solide expérience, de connaissances et plus particulièrement
celles touchant au management.
U. R.: C'est
un paradoxe. D'un côté il y a une spécialisation
des outils de
travail, mais d'un autre côté, il va de soi qu'on
maîtrise ce genre d'outils
(les technologies, systèmes informatiques, mises à
jour de plus en plus
fréquentes des logiciels, etc). Donc il devient tout aussi
important de
pouvoir s'intégrer dans une entreprise, un groupe de travail
et de se
faire sélectionner par son esprit d'équipe, sa
manière d'agir et interagir
avec les collègues de travail. Il y a là une "compétence
sociale" qui est
de plus en plus demandée.
En matière de formation, un certain
nombre de compétences vont être
considérées comme naturelles, comme acquises. Il
est tout à fait
normal qu'un individu soit bien formé et dispose de connaissances
et
d'outils de travail modernes. Ce qui va primer de plus en plus,
c'est
l'expérience et surtout la volonté de faire des
expériences.
Que penser de la prévision par certains sociologues
de la "fin du
travail"?
U. R.: Cela serait pour nous catastrophique (rires) parce
que notre
métier c'est de fournir du travail! Je ne crois pas à
cette prévision; je
crois à d'autres formes de travail, d'autres formes de
coexistence entre
travail et loisirs.
M. E.:
Le travail est aussi une occupation, une activité. C'est
vrai qu'il y a
de moins en moins de places de travail, donc on distingue de
plus en
plus entre le travail pour gagner sa vie et le travail ou le
rôle social que
l'on peut jouer impliquant la notion de solidarité. Par
ailleurs le secteur
des loisirs croît également de manière significative.
On peut
parfaitement envisager de prendre sa retraite plus tôt
pour s'investir
dans un rôle social: par exemple faire de la politique
dans sa commune
ou travailler dans le domaine de la coopération. Ainsi
Swisscontact, qui
est une société de coopération technique
agissant dans les pays en
voie de développement, a créé en son sein
une entité, le SEC (Senior
Expert Corps), regroupant des spécialistes, ingénieurs
à la retraite pour
la plupart, qui partent en mission sur le terrain pour faire
de l'assistance
technique (mise en place d'une structure, supervision de projet,
enseignement, diffusion de savoir-faire, etc.). Leurs frais de
séjour sont
pris en charge par Swisscontact, mais leur temps de travail est
mis à
disposition gratuitement. Ce type de services est utile dans
le monde où
nous visons, que ce soit à l'échelle de la Suisse
ou au-delà.
Avec l'effacement progressif de la ségrégation
entre actifs" et
inactifs", sommes-nous également en train d'assister
à une
disparition du travail salarial?
M. E.:
Le travail salarial ne va pas disparaître mais d'autres
formes de
travail vont se développer, en particulier le travail
indépendant
(free-lance) ou sur mandat. Les collaborations de type temporaire
continueront d'exister car elles devront assurer les "pointes"
des
entreprises. En fait, il faut comprendre que plus rien ne sera
impossible.
L'itinéraire classique (études jusqu'à 22
ans, carrière professionnelle
de 22 à 60 et quelques années, puis plus rien après)
va laisser place à
de nouveaux modèles. Vingt ou trente années de
carrière dans un seul
emploi ne seront plus de mise, même les Japonais aujourd'hui
délaissent ce système!
U. R.: Il
se pourrait tout à fait que l'on aille vers la création
de petites
entreprises employant une à trois personnes et qui ne
soient plus des
entreprises rémunérant leur personnel sous forme
salariale comme
dans le cas des grandes entreprises. La situation actuelle pourrait
donner un dynamisme et une certaine créativité
sur ces questions.
Comment opéreront les agences de placement dans un
marché du
travail informatisé et directement accessible aux demandeurs
d'emploi?
U. R.: L'informatique n'est pas un outil concurrent de notre
activité, mais
plutôt un outil complémentaire. En fait les bourses
de travail existent
déjà aujourd'hui sous forme d'échanges,
de recherches et demandes
d'emploi sur Internet, mais rien ne remplacera le dialogue, l'impression
personnelle que l'on peut obtenir lors d'un entretien. Il s'agit
quand
même de garder le facteur humain dans le monde du travail.
Que vous
envoyiez par courrier électronique votre profil professionnel,
c'est très
bien comme démarche; mais le processus de sélection
et de discussion
commence de toute façon après...
M. E.:
Etant donné que la personnalité a de plus en plus
de poids,
devient de plus en plus importante et que l'on ne peut départager
les
individus en alpha, bêta et oméga; tant qu'il n'y
a pas de codes-barres
sur les places de travail et sur les individus, il y aura besoin
de
conseillers en personnel. Je suis très confiante, parce
que nous
sommes là en présence de ressources humaines et
non de ressources
matérielles. Pour aiguiser les gens il faudra toujours
du conseil, donc
des hommes et des femmes.
Quels pourraient être les "restructurations"
qui affecteraient à moyen
terme les agences de placement?
U. R.: Pour pouvoir survivre il faut faire face à
une marge bénéficiaire qui
est toujours plus menacée et qui sera à l'avenir
toujours plus faible.
Nous devons augmenter notre efficacité interne et produire
les mêmes
résultats, mais aussi absolument maîtriser nos coûts
internes,
développer les outils et les technologies modernes. Et
nous ne pouvons
absolument pas reporter sur le prix. Nous ne pouvons pas retoucher
les
salaires de nos collaborateurs (tous les employés temporaires),
parce
que nous n'avons pas le droit de leur faire subir la pression
que nous
subissons par le marché. Notre marge de manoeuvre interne
est sous
pression, c'est sûr. Faire face à cette pression
c'est cela le grand défi
pour pouvoir survivre.
M. E.:
Nous venons de passer quatre années épouvantables,
car quand
l'économie attrape une toux, la branche du travail temporaire
attrape
une pneumonie! Mais nous sommes en général les
premiers qui
ressentons le renouveau. Cela commence à aller mieux.
Mais il faut
pouvoir s'adapter.
En Suisse le travail temporaire représente
1% du marché de l'emploi,
alors qu'en Grande-Bretagne il est de 2%, et aux Pays-Bas, où
il est le
plus développé, il atteint 3%. Le travail temporaire
fait beaucoup parler
de lui mais représente peu sur le marché! Ce qui
fait aussi que nous
avons de belles années de développement devant
nous. A un moment
donné, nous avons été terriblement combattus
par les syndicats qui
défendaient, à juste titre, la stabilité
de l'emploi. Or nous nous lancions
dans quelque chose d'absolument instable mais qui correspondait
aux
changements futurs.
Maintenant nous ne nous contentons plus
de mettre à disposition des
collaborateurs, nous faisons aussi ce qu'on appelle le "outsourcing".
Nous nous occupons déjà d'une division entière
pour une entreprise,
nous mettons à disposition du personnel chez le client
et nous dirigeons
le service sur site (management on site). C'est le dernier
développement de nos activités et cela permet à
nos clients de se
concentrer sur leurs activités principales.
Propos recueillis par Réda
Benkirane
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