(TG,
23 avril 1996)
Le cyberspace
n'est pas dévolu au grand public
Le cyberspace
est soluble dans les rapports marchands
Les
technologies de l'information peuvent tout ce qu'on veut, mais
elles ne sont pas neutres
Le cyberspace
instaure un barrage à la connaissance, même si,
paradoxalement et simultanément, il abolit les distances
et les frontières du savoir
Le cyberspace
peut être le réceptacle où s'épanchent
les rêves d'une autre société
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Défilant en continu sur nos écrans,
sous nos claviers, les réseaux informatiques sont en train
de provoquer la mutation soudaine que seule jusqu'alors la littérature
de science-fiction évoquait. Le cyberspace, cet espace
virtuel créé par une mise en réseau intégrale
et aujourd'hui principalement représenté par Internet,
se profile à l'horizon. Issu de l'interface cerveau/machine,
bénéficiant d'un effet d'annonce et d'une vogue
inversement proportionnels à ses défaillances techniques
actuelles, il soulève de grandes espérances qui
n'ont pas manqué d'être abondamment évoquées
et sur lesquelles point n'est besoin de revenir. Mais dans le
flot d'informations qui nous submerge, il y a lieu de s'interroger
sur quelques leurres tenaces de la réalité virtuelle.
Le cyberspace n'est pas dévolu au grand public.
Le plus grand nombre reste exclu de l'univers numérique,
de ses mondes cachés ou ambivalents, de son langage tour
à tour branché et ésotérique. Restent
ceux qui proposent l'esquisse contraire, esprits visionnaires
et utopistes de l'Agora virtuelle, ou promoteurs-animateurs
d'un parc mondial d'attractions, genre Fast-Culture .
Il reste que, jusqu'à sa médiatisation, Internet,
réseau des réseaux, était utilisé
par l'élite des élites, tout le gotha mondial des
universités, laboratoires scientifiques et autres centres
économiques. Au rythme actuel d'expansion du cyberspace,
seuls 100 à 200 millions d'usagers dans le monde auront
une adresse électronique en 2000.
Le cyberspace est soluble dans les rapports marchands.
La réalité virtuelle, telle qu'elle est incarnée
par le superréseau Internet, nécessite un support,
une infrastructure physique: l'"autoroute" numérique
réduite pour l'heure à la ligne de cuivre, parfois
arrosée par le satellite, et demain disséminée/démultipliée
par câble et fibre optique. Le risque serait que les grands
groupes technologiques modèlent le cyberspace pour le
confondre au gigantesque marché des routages de l'information
numérique. Si la logique marchande devait l'emporter,
alors les autoroutes (à péages) réduiraient
le cyberspace à sa portion congrue et ne reproduirait
rien d'autre qu'un espace supplémentaire de consommation.
Les technologies de l'information peuvent tout ce qu'on veut,
mais elles ne sont pas neutres. Au cours des années
70 et 80, ce qu'on a appelé "transfert technologique"
vers les pays du Sud s'est accompagné d'un phénomène
de "déculturation" qui a parfois enrayé
des techniques locales et traditionnelles parfaitement viables.
Aujourd'hui, par une sorte d'effet-retour, le même phénomène,
s'agissant des technologies de l'information, interpelle les
sociétés du Nord marquées par la crise au
long cours et le déclin démographique. Entre les
branchés et les "déconnectés"
un fossé mental se creuse, comparable à celui,
économique, qui distancie Nord et Sud de la planète.
Le cyberspace instaure un barrage à la connaissance,
même si, paradoxalement et simultanément, il abolit
les distances et les frontières du savoir. L'obstacle
est celui de l'utilisation proprement dite de machines intelligentes,
ce qui représente pour le commun des mortels le franchissement
d'un cap Horn psychologique. Ce problème n'est pas spécifique
de la réalité virtuelle, il appelle à une
réflexion large de type anthropologique sur l'ensemble
des objets peuplant nos habitats dont l'utilisation devient une
tâche de plus en plus complexe, à la mesure des
fonctions ajoutées aux dits produits. La sémantique
de ces objets de consommation courante nous échappe: le
système D et le bricolage s'accommodaient du dysfonctionnement
des instruments mécaniques, que faire avec un matériel
électronique à teneur immatérielle, où
la logique rationnelle s'estompe en un flou chaotique?
Bizarrement, l'individu contemporain souffre d'un mal chronique,
celui de l'inclination au mode d'emploi. Nos drames actuels viennent
de ce que nous lisons les religions, cultures et nature pour
les traduire/réduire en modes d'emploi: d'où par
exemple l'émergence d'intégrismes divers qui vont
de la deep ecology à l'islamisme radical. Or d'un point
de vue épistémologique, pour être en phase
avec la science et les nouvelles technologies, c'est la démarche
exactement inverse qu'il s'agit d'entreprendre. Il nous faut
concevoir des modes d'emploi qui soient de véritables
traités philosophiques, explicitant notamment ce que penser
veut dire en langage machine.
Le cyberspace peut être le réceptacle où
s'épanchent les rêves d'une autre société.
Il reste à imaginer la civilisation qui portera les alliages
produits par la science et la technologie. Peut-on expliquer
l'attrait envoûtant de l'intelligence artificielle, sans
la relier au désenchantement idéologique? Cette
montée survient depuis la faille d'où s'affrontent
les nationalismes, où enflent en misère absolue
les tiers et quart mondes, quand le chômage durcit sur
les plus hauts sites de l'économie mondiale, tandis que
se déplace vers l'orient extrême le centre de gravité
du monde.
Dans cette interphase éprouvante, parfois mutilante, il
y a aussi la promesse d'une renaissance.
Réda BENKIRANE
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