Comment éviter le chaos informatique

Les annales du XXIe siècle

Libération (Casablanca)

(Casablanca, 6 septembre 1996)

 

Courrier Nord-Sud
Agence de presse
Episthèmes

 Photosatellite
Site map
Webeditor

 

Voici venir le premier sinistre informatique aux dimensions mondiales

 

 

 

 

 

Samedi 1er janvier 2000. Naufrage sériel pour les plate-formes informatiques de la planète

 

 

 

Les ordinateurs enregistrent la date selon le modèle à deux digits jj/mm/aa

 

 

 

"C'est comme s'il fallait rechercher un mot donné dans tous les livres d'une bibliothèque, formulé dans une langue inconnue"

 

 

 

 

20% du parc informatique mondial serait actuellement paré pour affronter le changement de siècle

 

 

 

 

   Entre 300 et 600 milliards de dollars pour la mise à jour mondiale

A la première seconde du troisième millénaire, la planète connaîtra un accident logiciel qui nous projettera, du moins au compteur, 100 ans en arrière. L'unique avance que nous possédons sur ce séisme numérique est le fait qu'il soit programmé : au jour j, heure h, c'est-à-dire le 01/01/00 à 00h 00. Tout le problème réside dans l'indication de l'année avec deux chiffres, qui, retournant à zéro, risquent de faire perdre le nord aux machines les plus sophistiquées. Pour que la crise puisse être évitée ou tempérée, il faut que pratiquement toutes les entreprises du globe résolvent en l'espace de trois ans le même défi: contrôler et réviser leurs plates-formes informatiques, systèmes d'exploitation, logiciels et bases de données. Or ce contrôle voit son coût global atteindre des centaines de milliards de dollars. Oui, le coût chaos informatique de 2000 frise le chiffre d'affaires annuel du marché mondial de l'armement.

Notre dépendance croissante vis-à-vis des technologies de l'information pose des questions nouvelles. Avec la barbarie technologique déployée sur le Golfe en janvier 1991, nous avions connu, de triste mémoire, la version Bêta de la guerre de l'information. Voici venir le premier sinistre informatique aux dimensions mondiales. Si les technologies de l'information dopent le système économique mondial, augmentant occasionnellement ses performances, elles accentuent en revanche sa fragilité, déconnectant notamment l'économie immatérielle (marchés financiers par exemple) des activités de production et de commerce de marchandises. Désormais, il faut prendre en compte les risques d'accident engendrés par ces technologies prenant le dessus sur l'économie matérielle. La matière première du 21e siècle est cette avalanche sans fin de milliards de milliards de bits sans laquelle communiquer ne veut plus rien dire. Notre carburant est ce "jus digital" qui coule dans les lignes de cuivre, câble et fibre optique, s'épanche par satellite pour irriguer médias, universités, marchés financiers, usines, etc. Que saurons-nous faire en nous en passant?

Soit, au 31 décembre 1999 à 23h59, un habitant de New York qui joint par téléphone un parent de la côte ouest pour lui souhaiter une bonne année. Sa communication téléphonique dure 2 minutes. Combien de temps aura duré sa conversation? 99 ans et des poussières. C'est ce que risque d'indiquer sa facture téléphonique. Que s'est-il passé? L'ordinateur des télécommunications, n'ayant pas été contrôlé, a été victime du virus de la date de l'an 2000. C'est en l'espèce le plus foudroyant des virus informatiques, dont l'enrayement nécessite au sein de chaque grosse entreprise un travail qui s'évalue en centaines d'années/homme.

Le problème? Deux chiffres fatidiques
De quoi s'agit-il au juste? Les ordinateurs enregistrent la date selon le modèle à deux digits jj/mm/aa. L'année est donc inscrite à deux chiffres. En effet, un ordinateur lit 1996 comme 96, mais en 2000, si rien n'est fait pour le corriger, il indiquera 00, c'est-à-dire 1900. Imaginons les incohérences des calculs arithmétiques. Une personne né en 62 (c'est-à-dire en 1962) a en 1996 selon le calcul d'un ordinateur 96 - 62 = 34 ans. Mais en 2000, l'ordinateur calcule 00 - 62 = - 62 ans. On voit l'ampleur du problème lorsqu'il s'agit d'évaluer toutes les opérations de calculs impliquant des champs de dates: expiration de cartes de crédits, données financières, médicaments périmés, factures échues, production, livraison de pièces détachées, etc.

Au cours des années 60, les programmeurs, n'eurent d'autre choix que de réduire l'année à deux chiffres. A l'époque, les ordinateurs étaient des machines extrêmement coûteuses et leur mémoire était constituée de cartes perforées Holerith sur lesquelles il fallait économiser le moindre espace-mémoire. Chaque carte pouvant stocker au maximum 80 caractères, le fait d'inscrire l'année avec deux chiffres amenait un gain réel, d'autant que les programmeurs escomptaient en l'an 2000 que de nouvelles solutions logicielles seraient trouvées. Avec l'essor des ordinateurs et la multiplication de leurs performances, on a continué, jusqu'à tout récemment, à écrire des lignes de codes avec l'année à deux chiffres. La plupart des ordinateurs, systèmes d'exploitation et logiciels produits au cours de cette décennie utilisent désormais quatre chiffres pour désigner l'année. Mais les systèmes informatiques n'en sont pas saufs pour autant, un champ de date erroné, oublié dans de vieilles applications peut affoler les machines nouvelles et dérouter tout un système informatique. Le problème est d'autant plus compliqué que l'on ne sait pas où se trouvent les champs de date erronés: "c'est comme s'il fallait rechercher un mot donné dans tous les livres d'une bibliothèque, formulé dans une langue inconnue" estime Daniel Aebi, informaticien de l'école Polytechnique de Zurich.

L'évaluation? Entre 300 et 600 milliards de dollars
Jamais une mise à jour ne portera mieux son nom. Dans l'industrie des technologies de l'information, les dirigeants cherchent la parade ultime, mandatant d'urgence l'envoi en masse de programmeurs pour défricher les entrailles des cathédrales hi-tech. La tâche s'évalue en nombre d'années/homme (soit inversement le nombre d'hommes nécessaires en une année pour contrôler tous les programmes d'une entreprise donnée). Les programmeurs ont pour mandat la vérification de chaque ligne de code entrant dans la constitution de tout programme. A raison d'une seconde et d'un dollar par ligne de code, l'entreprise est herculéenne, financièrement exorbitante. Certes, quelques logiciels permettent d'assister le programmeur dans l'inventaire et le changement automatiques des dates, mais encore faut-il se frayer une voie parmi plus de 500 langages de programmation en vigueur dans le monde: les outils logiciels disponibles concernent essentiellement le langage dominant COBOL.

Au Etats-Unis, une société spécialisée dans le conseil en matière de technologie de l'information, Gartner Group, a été invitée en avril 1996 par la Chambre américaine des Représentants pour témoigner de l'étendue et de la gravité du problème de l'an 2000. Selon ses estimations, seul 20% du parc informatique mondial serait actuellement paré pour affronter le changement de siècle. A la fin de 1999, 30% des ordinateurs risquent de succomber au compte à rebours.
Gartner Group confirme que le coût global de la mise à jour mondiale variera entre 300 et 600 milliards de dollars (une estimation fournie également par IBM). D'après ses calculs, une entreprise de taille moyenne compte quelque 8000 programmes, il lui faudrait donc allouer un budget de 3,6 à 4,8 millions de dollars (à raison de 450 à 600 dollars par programme) au problème de l'an 2000.

IBM consacre un département entier pour assurer à ses fameuses machines la transition la plus douce possible vers le troisième millénaire. Big Blue a notamment fait publier un volume de 180 pages entièrement consacré à cette question: The Year 2000 and 2-Digit Dates: A Guide for Planning and Implementation (téléchargeable via Internet).

La tâche titanesque des Etats-majors pour le jour d'après
En France, le Clusif (Club de la sécurité informatique français) estime le coût de la mise à jour nationale variant entre 10 à 30 milliards de francs français. Ainsi la SNCF consacrera 100 années/homme et 60 millions de francs sur un budget informatique total de 2 milliards de francs. Par contre, le Crédit foncier de France s'est préparé depuis plus de dix ans étant donné que la banque traite des prêts sur 30 ans. Mais rien n'empêchera les ordinateurs de "se planter" au cas où il recevrait de l'extérieur des données numériques avec des dates erronées.

En Suisse, les chemins de fer (CFF) estiment qu'il leur faudra de 60 à 100 années/homme et une dépense de 25 millions de francs suisses pour venir à bout du problème. L'entreprise Migros, le géant suisse de l'alimentation, fait actuellement contrôler ses 30 000 programmes, sa facture s'élevant à 25 millions de francs suisses. Zurich assurances, qui dispose de 200 sociétés implantées dans 45 pays, découvre que 70 à 90% de ses 150 000 programmes doivent être contrôlés, soit plus de 100 années/homme de travail.

D'autres pays, comme la Grande-Bretagne, prennent très au sérieux le sinistre informatique, dont on se demande même s'il ne peut entraîner des pertes en vies humaines. Au sein du gouvernement britannique, un département vient d'être créé qui aura pour tâche d'évaluer l'impact du problème et la stratégie nécessaire pour le conjurer.

Au Maroc, l'on peut provisoirement se rassurer en se projetant au moment du crash: nous devrions entamer le 24ème jour du mois de Ramadan 1420. Mais le jeûne risque d'être affecté par des perturbations techniques en tous genres. Peut-être vaudrait-il la peine d'y consacrer quelque attention pour contenir un tant soit peu les méfaits de "l'intelligence" artificielle.

Réda Benkirane

[haut de la page]

© @rchipress 1998


Agence de presse Courrier Nord-Sud Episthèmes Sommaire Webeditor