(LNQ,
29 novembre 1996)
Des publics
arabes avides de cette image
Chahine a peut-être
camouflé à son corps défendant la diversité
du cinéma égyptien
Abou Seif est
l'autre maître du cinéma
La
momie, oeuvre unique, jet sublime émergeant des ténèbres
et des sépultures
Le
nouveau cinéma égyptien: cinéma-vérité
qui n'a de cesse de dénoncer la décennie inégalée
de l'arrivisme et de la corruption
Nasser
56:
hommage
du 7e art à celui qui fut l'homme arabe du siècle |
L'Égypte a fêté cette
année son centenaire du cinéma. Le 7e art est donc
une tradition solidement ancrée, en même temps qu'une
industrie culturelle, dans un pays qui marque déjà,
par ses lettres et sa musique, le monde arabe contemporain.
C'est avec l'avènement du parlant que le cinéma
égyptien prend sa dimension multinationale. Un véritable
Hollywood sur le Nil est en marche dès les années
30. Les publics arabes sont avides de cette image éprise
de modernité - symbole identitaire qui annonce la fin
de la nuit coloniale. Aussi lorsque survient en 1952 la révolution
de Nasser, l'Egypte va naturellement se tailler un cinéma
à la mesure de ses ambitions sociopolitiques. Des films
de qualité sortent, malgré la censure, de la pépinière
de l'Institut égyptien du cinéma.
Dès les années 50 le cinéma égyptien
a entamé sa mue: il peaufine ses mélodrames, érotise
ses personnages en convoquant des écrivains-scénaristes
de renom tels Naguib Mahfouz (Je suis libre)
ou Youssef Idriss et/ou en adaptant leurs romans. La panoplie
d'acteurs constitue un immense réservoir de talents, qui
alimente en continu le star-system et la production d'une soixantaine
de longs métrages par an.
Une décennie plus tard, ce cinéma cherche à
prendre du recul avec le lyrisme de la révolution. La
désillusion s'installe durablement avec la guerre des
six jours (1967). Les cinéastes en appellent désormais
au culte de la lucidité. Des oeuvres plus individuelles,
critiques (Le moineau par exemple), font battre en brèche
le mythe de la modernisation politique, dénonçant
notamment la collusion de l'intelligentsia avec le pouvoir.
Voici d'abord Youssef Chahine. Réalisateur au talent largement
reconnu dans les capitales européennes... Mais peut-être
cet esthète de la tolérance camoufle-t-il à
son corps défendant la diversité du cinéma
égyptien. Chahine est moins produit de la tourbe du Nil,
que le natif d'Alexandrie, métissé, multiconfessionnel,
amant affranchi, brouillon, en un mot; méditerranéen,
et donc plus proche, visible et lisible.
Salah Abou Seif est l'autre maître du cinéma. Toute
l'oeuvre de cet enfant pauvre de Boulaq - un quartier populaire
du Caire - témoigne de son souci de coller au réel,
de l'amour qu'il porte aux gens du peuple. Son champ d'investigation;
la vie de quartier ou de village (La sangsue, La seconde épouse).
La caméra excelle dans un réalisme poétique
qui s'apparente à celui de Marcel Carné; redoutable
de véracité lorsqu'elle décortique l'inégalité
sociale (Al bidaya), chaleureuse, sensuelle, intimiste
quand elle évoque la vie des humbles.
La momie, un jet sublime émergeant des ténèbres
et des sépultures; oeuvre unique qui puise ses fondations
dans les sous-sols mythologiques. Chadi Abdessalam, l'homme d'un
seul film, pose une question lancinante, atypique au sein d'une
prolifique et bruyante filmographie. Quels rapports, autres que
la profanation et le pillage, nos civilisations matérialistes
savent-elles encore tisser avec l'antique mémoire?
Sous le règne de Sadate, l'heure est au reniement de soi.
Voici l'ère de l'ouverture (infitah), l'Egypte
consent enfin à l'américanisation du monde: années
de fric, délire consumériste, reflux de la gauche,
déclin des nationaliste arabes, montée silencieuse
des néo-fondamentalistes. Le cinéma égyptien
oscille entre une production commerciale, trop souvent de pacotille,
et quelques éclairs de lucidité qui fondent le
nouveau cinéma égyptien.
Celui-ci accède à la notoriété dans
la décennie 80 en contant les déboires et désirs
de l'individu arabe contemporain. Des réalisateurs
comme Mohamed Khan, Khaïri Bechara, Daoud Abdel Sayed, Atef
Tayeb reprennent la trace féconde ébauché
par Abou Seif; ils s'attachent à reproduire ces ondes
contradictoires qui traversent la société civile.
Cinéma-vérité qui n'a de cesse de dénoncer
la décennie inégalée de l'arrivisme et de
la corruption. L'épopée nouvelle se déroule
dans la rue, dans les bas-fonds du quotidien, elle s'adresse
au plus grand nombre enfanté par l'exode rural, qui cherche,
désenchanté, de nouvelles valeurs-racines entre
ruralité désaffectée et citadinité
déclassée.
Ahmed Zaki, dit "l'acteur au
teint mat", est le héros populiste le plus représentatif
de cette nouvelle vague (Les rêves de Hind et
Camelia, Epouse d'un homme important, El bidaya). "Ma
peau, précise l'acteur, c'est l'Égypte actuelle.
Autrefois, le cosmopolitisme du Caire imposait ses images, ses
figures aux spectateurs arabes. Aujourd'hui, c'est l'Égypte
profonde, réelle, qui est présente sur le grand
écran. Avant, elle copiait le cinéma d'Hollywood,
aujourd'hui elle n'a plus de problème avec elle-même."
Ces derniers temps, le cinéma égyptien réinvestit
le champ politique en abordant le face-à-face infernal
entre l'Etat et les groupes islamistes armés. L'humour,
les facéties d'un comédien-producteur tel que Adel
Imam (Terrorisme et kebab) se jouent des sujets les plus
graves. Le mode de la dérision touche le citoyen désabusé,
déjoue la censure des uns et des autres et enfin engrange
au passage de formidables succès commerciaux. Cet automne,
l'événement cinématographique est Nasser 56, film politique
retraçant en noir et blanc les semaines où le raïs
égyptien, incarné ici par Ahmed Zaki, proclamait
à la face du monde la nationalisation du canal de Suez.
Hommage du 7e art à celui qui fut l'homme arabe du siècle;
la nation se presse silencieuse dans les salles obscures pour
se souvenir de la grandeur échue.
Ainsi donc, au néophyte du monde arabe, de ses joies et
ses peines, une anthologie du cinéma égyptien figure
une voie d'approche possible.
Réda BENKIRANE
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