(Rabat,
18 janvier 1993)
Une
fois encore, la typologie extrême du racisme est le fait
d'un nationalisme européen
La
barbarie d'ordre dissipatif relève, quant à elle,
du nerf de la guerre et des "dommages collatéraux"
Le
droit d'ingérence est à l'humanitaire ce que le
fast-food est à l'alimentaire
100
% intox
Sur
l'Irak, berceau de l'humanité, des tapis de bombes imposent
le triomphe du droit international |
La barbarie se serait arrêtée
à la seconde guerre mondiale, après la découverte
des camps de concentration. Rien ne pouvant égaler les
actes nazis, le panthéon de la souffrance humaine aurait
eu ses portes fermées à tout jamais. La Shoa relevait
du crime parfait contre l'humanité. Hiroshima n'était
que le point de suspension de la guerre 39-45. Depuis, la violence
et le racisme ont essaimé un peu plus partout dans le
monde, mais il y a désormais une sélection culturelle
entre deux formes de barbarie : la première, dont fut
victime une catégorie d'entre nous (les juifs d'Europe),
a été élevée au rang de mythe sacré,
elle est aujourd'hui constitutive d'identité (Israël
et le peuple juif). L'autre barbarie, banalisée, est jugée
dans l'ordre naturel des choses, elle fauche par vagues régulières
la faune humaine.
La première forme de barbarie consacre le racisme et la
supériorité de culture, de religion et de sang.
Depuis cinq siècles, Morisques, Séfarades, Noirs,
Amérindiens, Askénazes et Tziganes ont expérimenté
la bombe sociologique duale qui consiste à déporter
dans un premier temps, puis regrouper en camps de concentration,
avant de massacrer systématiquement. Aujourd'hui, une
population cible a vécu en six mois ces trois phases :
le quart des musulmans de Bosnie est dores et déjà
décimé. Une fois encore et à cinquante ans
d'intervalle, la typologie extrême du racisme est le fait
d'un nationalisme européen. Face à une purification
ethnique qui s'assume officiellement comme telle par les nationalistes
serbes, l'attitude sélective (racisme dans le racisme)
consistant à relativiser le drame des musulmans d'Europe
s'appelle révisionnisme. Si face à des faits précis,
des témoignages directs et des images qui crèvent
l'écran, nous refusons d'admettre le génocide des
musulmans de Bosnie, alors il est a fortiori plus facile de nier,
sinon de réduire l'ampleur d'événements
survenus il y a un demi-siècle. Voilà le danger
que font courir ceux qui s'approprient et travestissent le discours
humanitaire. Pour cette catégorie très particulière
de chevaliers du Bien contre le Mal, il y a humanité et
(sous) humanité. Il leur suffit d'invoquer alors le souvenir
de Munich pour que l'amnésie se déclare sélective,
et la lucidité entre soudainement en apesanteur. Cette
manière de se crisper dans un passé antérieur
pour abroger les atrocités du jour. Chercher alors de
la contenance, une argumentation, ou prendre une pose devant
un parterre de journalistes : l'essentiel est de faire passer
les bouffées d'angoisse que dégage toute contre-vérité.
La seconde forme de barbarie est d'ordre dissipatif, elle relève
du nerf de la guerre et des "dommages collatéraux".
C'est la barbarie qu'on oublie vite, celle qui plonge ses racines
dans d'innombrables guerres coloniales. Des populations meurtries
dans leur chair et leur mémoire ont été
nombreuses au cours de ces cinquante dernières années.
Personne parmi les apôtres médiatiques du Nouvel
Age n'a jamais songé par exemple à convoquer un
tribunal de guerre pour les crimes commis contre les populations
civiles d'Algérie, du Vietnam et d'Irak. Pour ce dernier
cas, un scénario approchant a tout de même été
prévu.... contre le régime du pays bombardé.
Le napalm, les défoliants et les bombes à fragmentation,
ne relèvent en fait que de la "logique de guerre"
. De ces atrocités là, les défenseurs ambigus
de la démocratie et des droits de l'homme notent pudiquement
qu'elles se situent dans le champ aveugle de la guerre. Pour
eux, cette barbarie est du second degré, elle n'entre
pas dans leur échelle de valeurs. Que disaient hier les
champions de la bonne cause du charnier des Palestiniens de Sabra
et Chatila ? Les verra-t-on aujourd'hui s'indigner des effets
ravageurs de l'embargo sur la population irakienne ?
Le droit d'ingérence humanitaire ? C'est le réflexe
pavlovien que l'on nous inculque tout de suite après la
projection au téléjournal de faciès d'hommes
agonisant. Et de préférence à l'heure des
repas. Car il y a là un lien direct entre l'image et le
ventre. Le droit d'ingérence est à l'humanitaire
ce que le fast-food est à l'alimentaire. La barbarie mise
en scène par Kouchner rend la barbarie sympathique selon
le point de vue et le référentiel dans lequel on
se trouve. Elle est à géométrie variable,
tout comme l'éthique publicitaire qui la sous-tend. Le
double standard reste plus que jamais de rigueur. Pour des raisons
purement humanitaires, il n'était bien-sûr pas question
de négocier avec l'Irak en vue d'éviter la guerre.
Entreprendre une telle démarche, c'était "donner
la prime à l'agresseur". A propos de la Bosnie cette
fois, on pousse les négociations jusqu'à la compromission,
tout cela pour ne pas avoir à intervenir.
Concernant le conflit du Golfe, une tête pensante de l'hyperréalisme
a conclu à la non existence de la guerre comme événement
structurant. Comme si, par la grâce des remontants audiovisuels,
nous avions halluciné le ciel transpercé de Bagdad,
ou le torpillage méthodique des 2000 véhicules
évacuant Koweït-city pour Bassora. C'est plus "rigolo"
qu'un jeu vidéo, c'est plus excitant qu'un film d'épouvante.
La guerre est une fiction live qui a l'avantage de ne pas projeter
d'éclaboussures de sang ni autre salissures humaines.
A ce jeu là, nous nous sommes tous drogués quarante
jours durant. Simulation constante, endormissement des cervelles,
téléguidage laser : images subliminales de bombes
à souffle qui vitrifient X kilomètres alentour.
Matière grise de plateau TV transmet fantasmes interculturels
via la ligne satellite. Encéphalogramme plat. 100 % intox.
Pas un éclair de lucidité, ou de sobriété.
Le moment d'abstinence et de pertinence se retrouvera chez les
pacifistes "citoyens irresponsables", le Pape "censuré"
et les masses musulmanes "fanatisées". Sur l'Irak,
berceau de l'humanité, des tapis de bombes imposent le
triomphe du droit international. Survivre à cette "défense"
du droit relève du miracle. Et l'embargo imposé
par les Nations-Unies a lui seul fait chaque mois plus de morts
que l'invasion du Koweït. Et ce n'est pas prêt de
s'arrêter. Des milliers de pages ont été
écrites entre août 90 et mars 1991 pour nous dire
combien le gouvernement irakien affectionnait la chimiothérapie
et le parfum nucléaire. Jamais nation n'a été
présentée comme plus belliqueuse, cruelle, sauvage,
réactionnaire, fanatique, etc. Depuis quelques voix isolées
ont pu à elles seules démonter cette propagande
grossière*. Manipulés, intoxiqués au plus
haut point par l'emphase médiatique (cet amphétamine
cathodique), deux ans après nous sommes comme en remontée
d'acide.

Mais le Nouveau Désordre International
malgré sa barbarie, ses déstructurations massives,
et sa vision humanitaire deux poids deux mesures a quelque chose
de sain. Il place Etats-Nations et Nations-Unies devant leur
propre faillite qui a pris, en fin de siècle, une allure
civilisationnelle. Les individus quant à eux se retrouvent
le dos au mur : ils connaissent le nom des assassins et soutiennent
le regard des bourreaux. Et la prévision du philosophe
Michel Serres s'avère prophétique.
Notre époque angoissante est le fruit d'une disjonction
mathématique. Le Nord c'est le pôle par excellence.
Déficient, il continue d'accaparer de la matière
tout en ayant une faible teneur en humanité. Le Sud c'est
le "reste" du monde, ou les 4/5ème de l'humanité.
En haut, il y a une minorité de drogués en quête
de Sens, en bas il y une majorité de pauvres en quête
de Survie, constate le philosophe. Comment sortir de ce cauchemar
du monde, quelle est la clé de sortie ? En Islam, le verbe
mystique répond par une énigme : "Seule guérit
la blessure, l'arme qui la fit".
Réda BENKIRANE
* Cf. Attention Médias. Les médiamensonges
du Golfe. Manuel anti-manipulation par Michel Collon, EPO,
Bruxelles, 1992.

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