(LNQ,
6 août 1992)
Le souvenir
de Colomb occulte plus qu'il n'éclaire le devenir du monde
L'indianité
est cette notion éteinte résultant du génocide
que l'Occident s'obstine à ne pas reconnaître
La
question amérindienne harcèle nos identités
profondes
Récit
de l'Exil occidental |
Voici le cinq-centième anniversaire
de la découverte de l'Amérique : l'événement
est fêté à sa juste mesure, comme étant
l'occasion de rapprocher peuples et continents. Comme si la Découverte
de l'Amérique n'avait pas rétréci le monde,
ni effacé de sa magie...en effaçant une civilisation.
Néanmoins, cette commémoration permet au monde
"civilisé" un ressourcement autour de ses marques
originaires. En couplant la symbolique de 1492 avec l'actualité
de 1992, il est troublant de constater combien, pour une majorité
de terriens insuffisamment "émancipés",
des tiers et quart monde, le souvenir de Colomb occulte plus
qu'il n'éclaire le devenir du monde.
Comment peut-on être Amérindien
? Cinq cents ans plus tard, la réponse nous parvient en
un mince fragment. Quelques mois de la Conquête auront
suffit à déclencher le plus grand cataclysme de
l'histoire de l'humanité. La disparition des civilisations
amérindiennes a été cet accident culturel
qui a consommé la naissance de l'Occident et qui a amèné
l'avènement de son système immunitaire, le Capitalisme
en l'occurrence. On ne le dira jamais assez, la Découverte
était dûe au hasard. C'est en partant en quête
du grand Orient que des Européens entreprirent l'invention
de l'Occident. Il faut aussi voir dans la destruction de Mexico-Tenochtitlan
l'exorcisme du rêve andalou. En effet lorsque les Conquistadores
débarquèrent sur les rives du Mexique, ils crurent
tout d'abord avoir à faire à des musulmans, ce
qui réduisait d'emblée la représentation
de l'autochtone à une perception satanique. Arguant de
l'anthropophagie sacrée du Méxicain et de la polygamie
séculière du Maure, l'Espagnol a combattu l'Indien
avec d'autant plus de ferveur qu'il le rapprochait de l'hérétique.
Et, faut-il le rappeler, les Espagnols n'ont été
Conquérants qu'une fois reconquise l'Andalousie fameuse
où juifs, chrétiens et musulmans vivaient jusqu'alors
en parfaite intelligence. L'Amérindien a eu le malheur
d'être assimilé à l'infidèle, et au
moment même où il subissait le massacre en terre
mexicaine, les sémites, mêmes christianisés,
se voyaient plus que jamais persécutés en péninsule
ibérique.
Comment peut-on être Amérindien
? Pour les non judéo-chrétiens majoritaires de
la planète, la question est fascinante par son hyperréalisme.
Objectivement, nous sommes obligés de constater que l'indianité
est cette notion éteinte résultant du génocide
que l'Occident s'obstine à ne pas reconnaître. L'aveu
reste difficile à assumer, tant il est vrai que le viol
des cultures amérindiennes reste indissociable du souvenir
de la traite des Noirs et qu'il accompagne le long sommeil colonial.
Par une perversion de l'histoire, la seule connaissance du monde
indien qui parvienne jusqu'à nos foyers est celle rapportée
par les films western. Par quelle maladie de la culture est-on
arrivé à cette mémoire qui réfléchit
de la sorte l'image du sauvage à peau-rouge ?
Mais au fond de nos subjectivités, il reste malgré
tout que la question amérindienne harcèle nos identités
profondes, qu'elles soient de dimension locale ou planétaire,
d'ordre linguistique ou cosmogonique. C'est en raison de l'extinction
des civilisations amérindiennes qu'il est jusqu'à
présent impossible de considérer un monde pluriel.
Sans la lobotomie culturelle pratiquée à vif sur
le peuple aztèque, nous ne serions pas dans l'amnésie
actuelle de ce que nous sommes en tant que peuples, cantons et
particules du monde. Et si certaines populations désorientées
du Sud se sentent à juste titre différentes des
sociétés repues du Nord, elles restent incapables
d'exprimer en quoi réside précisément leur
Différence. Cette difficulté introspective est
fondamentale si l'on veut saisir un tant soit peu l'angoisse
qui nous habite, car l'amnésie dont il est ici question
expliquerait en partie l'émergence de ces phénomènes
sociologiques actuels qui vont de l'écologisme à
l'islamisme en passant par toutes sortes d'intégrismes.
Incapables d'apréhender la complexité qui nous
tisse, nous portons en nous les ruptures iniques du code antérieur
de l'humanité. Aborder la question amérindienne
reviendrait alors à considérer la première
de ces ruptures légitimées a posteriori au nom
du progrès, de la science et du développement...
Comment peut-on être Amérindien ? Poser sans cesse
cette question nous amène à conclure sur un constat
d'ignorance caractérisée. Mais celui qui connaît
et reconnaît son ignorance de l'Autre est déjà
détenteur de savoir, celui de l'heure et de l'endroit
de son incompétence. C'est le premier pas vers l'Autre.
La grandeur de l'Occident s'est essentiellement exprimée
dans son rapport à la matière, et, de façon
indirecte, dans sa mise en parenthèses de l'idée
de Dieu. En fait, au-delà de la Conquête et de sa
cueillette sanglante, la découverte de l'Amérique
nous rapporte en quelque sorte l'Epopée de la connaissance
occidentale. C'est à partir de là que s'est mise
en pratique une Méthode : réduire, disséquer
pour mieux connaître, et par là-même s'assurer
la domination du Tout. Cinq siècles plus tard, il n'est
pas réducteur d'affirmer que cet épistémê
est porteur de mort, étant allé au bout de sa logique.
A titre de comparaison interculturelle, revenons aux visions
mystiques établies en terre d'Islam. Balayant l'argument
d'une quelconque suprématie éthnique, Sohrawardi,
penseur chi'ite du XIIème siècle, concevait l'Orient
non pas tant comme une destination géographique mais comme
un pôle métaphysique permettant justement la connaissance
du Tout. Dans son Récit de l'Exil occidental, il nous
décrit déjà l'Occident comme la connaissance
crépusculaire révélant le monde du phénomène,
où ne prolifère que la matière pure. Dans
son esquisse de l'Occident, ce lieu du déclin des âmes,
il était malgré tout possible d'éviter l'amputation
majeure par la Découverte d'orients successifs, ces étapes
de l'illumination qui marquaient autant la connaissance de Dieu
et de l'Autre que deSoi. Dans la topographie mexicaine de l'Occident,
rien de tel ne fut envisageable. Même l'extase chamanique
captait en amont le funeste augure. Face à la multitude
de songes annonçant aux Mexicains eux-mêmes l'imminence
de la Catastrophe, il n'y eut de place qu'au culte de l'or et
à la prise des Jerusalem. L'on peut alors légitimement
se poser la question de savoir que serait-il advenu s'il y avait
eu, à la place du génocide, un échange égal
et pacifique avec les cultures amérindiennes. Oui, il
nous faut savoir pourquoi nous ignorons tant de l'Amérindien,
de cette espèce humaine dont la disparition, en Amérique
du Nord et en Amazonie, programme notre propre disparition.
A l'heure de la commémoration de 1492, les résolutions
du Conseil de sécurité célèbrent
à leur façon l'anniversaire de l'Amérique.
Attention à ce qu'une autre Conquête ne s'organise
autour d'un pacte tacite définissant une nouvelle Frontière
et de nouveaux indiens. C'est que le Sud, plus encore que l'Ouest,
abonde en minerais précieux et en tribus barbares!
Comment peut-on être Amérindien, c'est-à-dire
chercher magie et dissidence en Soi-même, pour les cinq
cents prochaines années ?
Réda BENKIRANE
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