Michel Serres, abrégé bibliographique

   

l'Opinion (Rabat)

(Rabat, 3 février 1995)

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"le souci du réel, du sensible bariolé, des objets durs, du monde global et des enfants"

 

 

 

"Poésie, en grec, signifie fabrication, création"

 

 

 

"Aime l'autre qui engendre en toi l'esprit"

"Les archives authentiques dorment dans la terre et non dans les bibliothèques. Dans le dur vraiment pesant"

 

 

"Changer de cap et laisser le cap imposé par la philosophie de Descartes"

Né en 1930, Michel Serres est professeur d'histoire des sciences à Stanford University. Voici un auteur, élu à l'Académie française en 1990, que les promoteurs de la francophonie ne citent jamais, et pour cause. Sa science poétique l'a rendu proprement irrécupérable, parce qu''elle prend forme sur des territoires de la connaissance qui se définissent par leur excentricité, constante de leur complexité. Penser sur ce mode là échappe à toutes les modes et refuse toute vision hégémonique, fut-elle à caractère culturel. L'auteur enseigne en français au États-Unis.

L'ensemble de l'oeuvre philosophique a pour référentiel culturel un triangle qui comprend la Grèce antique, l'Égypte pharaonique et l'empire romain. Si ce référentiel englobe le croissant fertile en tant que berceau de l'humanité, il ignore la Chine, les mondes sanskrit et islamique, l'Afrique noire et l'Amérique précolombienne. Cette ignorance de quelques grandes traditions culturelles, au lieu de conforter un ethnocentrisme caractérisé, comme il paraîtrait de prime abord, paradoxalement établit une ouverture vers tous les Autres. Bien qu'ancré dans une culture essentiellement occidentale, le philosophe pense l'universel.

On peut se perdre dans la bibliographie de Michel Serres, tellement l'oeuvre déroute le lecteur non averti. Le risque est grand alors de ne pouvoir franchir le seuil de cette écriture innovante. De son étude sur Leibniz et ses modèles mathématiques à celle sur la naissance de la physique chez Lucrèce en passant par le positivisme d'Auguste Comte, de multiples chemins de traverse jaillissent : le philosophe a consacré des essais pré-textes sur Zola et Verne, une esthétique sur Carpaccio sans oublier sa longue mission sur Hermès, le dieu messager grec. Ces dix dernières années, l'auteur a écrit des ouvrages ouverts au public extra-universitaire. La démarche est ambitieuse et généreuse, elle a réussi parce qu'ici le langage "sert d'outil et non d'objet", qu'il a enfin, à la différence de la philosophie contemporaine, "le souci du réel, du sensible bariolé, des objets durs, du monde global et des enfants". Il faudra découvrir ces livres non académiques, avant de reprendre en amont la bibliographie pour s'initier à l'encyclopédisme, la marque des tout grands philosophes.

Au lecteur dérouté qui chercherait un quelconque "plan de lecture", il est indispensable d'en venir aux Éclaircissements. Ces entretiens menés par un sociologue spécialisé sur les questions de la science, Bruno Latour, permettent d'approcher le philosophe, de clarifier le choix du style, de comprendre son originalité : "Poésie, en grec, signifie fabrication, création". Le livre a en outre l'avantage de faire une mise à jour d'histoire des sciences et du corpus philosophique.

Le Tiers-instruit est ce petit chef-d'oeuvre écrit par un savant humble qui tente une esquisse de la connaissance totale par l'incitation au perfectionnement, à l'érudition, à la gymnastique du corps et de l'âme. "Aime l'autre qui engendre en toi l'esprit". Anthologie de l'apprentissage qui finira par s'anéantir au fur et à mesure de l'observation du monde et de son approfondissement. "Le but de l'instruction est la fin de l'instruction, c'est-à-dire l'invention". Dans la partie tierce du livre, l'auteur retrace dans sa propre existence, l'espace d'une page, la présence et l'absence du divin.

Statues est par excellence le livre des fondations. Retour aux ancêtres : la statue, l'idole, ou le cimetière, recueils du sens obscur de l'existence. "Les statues précèdent les langues". La pierre et la mort sont les "boîtes noires" des religions et des civilisations. "Le cadavre fut pour les hommes le premier objet". Éloge de la roche taillée et de l'argile d'où s'origine et à laquelle retourne la côte d'Adam. "Le marteau équivaut à la chose martelée". Le texte cherche le grand secret des sous-sols, de l'Antiquité à l'âge atomique, leur mythologie commune, du ventre de Baal à la fusée Challenger. "Les archives authentiques dorment dans la terre et non dans les bibliothèques. Dans le dur vraiment pesant".

Le contrat naturel s'attache à établir un lien contractuel entre l'homme et "la Terre victime". L'approche du droit semble triviale, cependant elle met en garde contre la vision environnementaliste qui met une fois encore l'homme au centre de tout. "Mille cultures, une nature". Même l'écologie dénature notre relation à la Terre, lorsque survient un peu partout la fin des paysans. Réaliste, le philosophe nous somme de réviser notre rôle des parasites "mis en danger de mort par les excès commis sur leurs hôtes". Il penche alors pour un "droit de symbiose" fondé sur la "réciprocité". Au préalable, il appelle à "changer de cap et laisser le cap imposé par la philosophie de Descartes". Nombreux seront, de par le monde, les ouvriers de cette refondation.

Réda Benkirane


Quelques ouvrages de Michel Serres 

Le Tiers-instruit, Gallimard, Folio, Paris, 249 pages.

Statues, Champs, Flammarion, Paris, 346 pages.

Le contrat naturel, Champs, Flammarion, Paris, 191 pages.

Esthétique. Sur Carpaccio, Biblio essai, Le Livre de Poche, Paris, 156 pages.

Eclaircissements, entretiens avec Bruno Latour, Champs, Flammarion, Paris, 294 pages.

Les origines de la géométrie, Champs, Flammarion, Paris, 1994.

Atlas, Champs, Flammarion, Paris, 1996.

 

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