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Entretien
avec Jeremy Narby
Des voyages de
l'âme et autres termes cités
Ce
qu'ils pensent de l'hypothèse du serpent cosmique
Les peuples indigènes
ont aussi le droit de vivre!
Bibliographie
Dans leurs hallucinations
les chamanes voient-ils l'ADN
de tout ce qui est vivant?
"Allons, me dis-je, pas à
un universitaire
comme moi!"
Puis, une nuit, je bus
de l'ayahuasca et
les serpents se mirent
à me parler
Ah! La peur panique
de n'être point pris
au sérieux!
Et les Indiens maîtres de
tels secrets
ne risquent-ils pas la convoitise
du big bio-business?
Il fallait que je sache.
Je me lançai donc dans une
enquête épique dont
ceci est le récit |
GRANDE ENQUÊTE
Sur la piste
du serpent
par
Jeremy Narby
Ce texte est paru dans
Le Temps stratégique
No 73, décembre 1996.

Se pourrait-il que les chamanes d'Amazonie
dans leurs hallucinations "voient" la double hélice
(le double serpent) de l'ADN, cette molécule commune à
tous les êtres vivants, et accèdent ainsi aux secrets
les plus intimes de la Nature?
Jeremy Narby, docteur en anthropologie de l'Université de
Stanford (États-Unis), qui vit en Suisse, a séjourné
chez les Indiens Ashaninca d'Amazonie péruvienne de 1984
à 1986. Il a écrit Le serpent cosmique, l'ADN et
les origines du savoir (Genève, Georg, 1995), Amazonie:
l'espoir est indien (Paris, Favre, 1990) et, avec John Beauclerk
et Janet Townsend, Indigenous peoples: a fielguide for development
(Oxford, OXFAM, 1988). Il est actuellement responsable de projets
amazoniens pour l'organisation d'entraide Nouvelle Planète,
basée à 1042 Assens, en Suisse.

Le motocarro , une espèce de pousse-pousse
motorisé, file dans les rues d'Iquitos: l'air me rafraîchit
le visage. Mais à chaque feu rouge, la chaleur me rattrape,
et le tourbillon des autres motocarros m'assourdit.
J'ai promis à des indigènes de l'Amazonie péruvienne,
Aguaruna, Shipibo, Bora, une dizaine de peuples en tout, qui suivent
à Iquitos une formation destinée à leur permettre
d'enseigner à la fois leur propre culture et le savoir occidental,
d'aller leur parler.
Un an plus tôt, en juillet 1995, j'avais en effet évoqué
devant eux une hypothèse surprenante. Je leur avais dit qu'à
mon sens il existe une relation entre les serpents entrelacés
que perçoivent les chamanes amazoniens dans leurs visions,
et la double hélice de l'ADN aujourd'hui familière
aux biologistes moléculaires.
Ils aimeraient savoir où en sont mes recherches.
Mais que puis-je leur dire?
Tandis que le motocarro fend l'air nocturne, je regarde Iquitos
défiler dans le flou brûlant, avec ses vendeurs de
rue, ses restaurants chinois, ses vapeurs de gas-oil.
Je me dis que le mieux est, après tout, de leur raconter
l'histoire en entier, depuis le début.
Les choses avaient commencé onze ans plus tôt. Je venais
d'arriver à Quirishari, dans la vallée du Pichis,
en Amazonie péruvienne, dans l'intention d'étudier
la manière dont les Indiens Ashaninca utilisent leurs ressources
naturelles, une recherche de terrain qui devait durer deux ans et
me conduire à un doctorat en anthropologie de l'Université
de Stanford.
Pour me familiariser avec la vie des habitants du village, je me
mis à les accompagner dans leurs activités, en forêt
notamment. Au cours de ces balades sylvestres, je leur posais souvent
des questions sur les plantes que nous rencontrions. Je me rendis
compte très tôt qu'ils maîtrisaient un savoir
botanique littéralement encyclopédique. Ils savaient
tout des plantes qui accélèrent la cicatrisation,
guérissent de la diarrhée, soignent le mal de dos,
neutralisent le venin de tel ou tel serpent. Chaque fois que l'occasion
s'en présentait, j'essayais moi-même ces remèdes,
vérifiant empiriquement que ce que mes consultants indigènes
disaient était exact. Inévitablement, j'en vins à
leur demander comment ils avaient appris ce qu'ils savaient.
Ils me répondirent, d'une manière
qui me parut fort énigmatique, que leur savoir leur venait
des plantes elles-mêmes, que les chamanes,
après avoir bu une mixture hallucinogène, parlaient,
au sein de leurs visions, avec les essences animées ou esprits
des plantes, qui sont les mêmes pour tous les êtres
vivants, et en obtenaient de l'information.
Ils ajoutaient que la nature est intelligente et parle un langage
visuel, non seulement au travers d'hallucinations et de rêves,
mais aussi de signes concrets quotidiens. C'est ainsi, par exemple,
disaient-ils, que la plante qui à la base de ses feuilles
possède deux crochets blancs similaires à ceux du
serpent "fer-de-lance", guérit de la morsure de
ce dernier. "Regarde la forme, me disaient-ils. C'est le signe
que la nature nous donne". Comme si une même intelligence
animait le buisson et le reptile.
Il va sans dire que je me refusais à prendre leurs déclarations
au pied de la lettre. J'avais une formation universitaire et m'estimais
capable de distinguer ce qui est réel de ce qui ne l'est
pas. Ces Indiens des forêts pouvaient me dire tout ce qu'ils
voulaient, ils ne réussiraient pas à me convaincre
qu'ils avaient appris la botanique en dialoguant, au cours de leurs
hallucinations, avec je ne sais quelle intelligence cachée
dans la nature. D'ailleurs, il ne pouvait y avoir aucune information
vérifiable dans les hallucinations: après tout, confondre
hallucinations et réalité s'appelle psychose...
En outre, mes recherches de doctorat sur l'utilisation que les Ashaninca
font de leurs ressources naturelles n'étaient pas neutres.
A cette époque en effet, c'était au début des
années 1980, de grands organismes internationaux comme la
Banque Mondiale rêvaient de "développer"
l'Amazonie péruvienne à coups de centaines de millions
de dollars. A cette fin, ils tentaient d'obtenir que les territoires
des collectivités indigènes de la région soient
juridiquement attribués à des colons individuels,
venant de la partie non-amazonienne du pays, animés d'une
mentalité de "marché", dans l'espoir qu'ils
se mettraient alors à ,"développer la jungle",
c'est-à-dire à la déboiser pour la transformer
en pâturages pour le bétail. Une expropriation justifiée,
affirmaient-ils, puisque les Indiens sont incapables d'utiliser
rationnellement leurs ressources naturelles. Je voulais, à
travers mes recherches, démontrer le contraire et avais donc
le sentiment qu'en mettant en exergue l'origine prétendument
hallucinatoire du savoir écologique des Ashaninca, j'affaiblirais
mon argument.
Un soir, pourtant, après quatre mois de terrain, alors que
je discutais avec quelques Indiens devant le maison en buvant de
la bière de manioc, que je faisais l'éloge de leur
savoir botanique et leur posais une fois de plus la question: "Mais
comment avez-vous appris tout cela?", Ruperto me répondit:
"Vous savez, frère Jeremy, si vous voulez vraiment le
comprendre, vous devez boire de l'ayahuasca" -une mixture hallucinogène,
qu'il compara à une "télévision de la
forêt", ajoutant: "Si vous voulez, je peux vous
montrer ça, à l'occasion". La curiosité
me poussa à accepter, d'autant plus volontiers d'ailleurs
que Ruperto avait suivi une formation complète d'ayahuasquero
et semblait connaître son sujet.
Une nuit, plusieurs semaines plus tard, nous
nous sommes donc retrouvés pour boire à quelques-uns
de l'ayahuasca, assis sur la plate-forme d'une maison tranquille.
L'expérience qui s'en suivit ébranla ma vision de
la réalité.

Peinture de Pablo Amaringo
J'avalai le liquide amer, et presque aussitôt
fus pris de nausées. Ruperto se mit alors à chanter
des mélodies d'une beauté saisissante. Des images
commencèrent à inonder ma tête. Je me retrouvai
entouré de serpents énormes, aux couleurs vives et
fluorescentes. J'étais terrifié. Les serpents, qui
paraissaient plus vrais que nature, m'expliquèrent sans mots
que je n'étais qu'un être humain. Je me rendis compte
qu'ils disaient profondément vrai, et que ma compréhension
habituelle et rationnelle de la réalité avait des
limites -à preuve l'incapacité dans laquelle je me
trouvais de saisir ce que mes yeux étaient en train de voir.
Je m'étais toujours considéré capable de tout
comprendre, mais, là, tout à coup, l'arrogance de
cette prétention me submergea. Puis je me mis à vomir
des couleurs et quittai mon corps pour voler au-dessus de la Terre.
Je vis également des images défiler à une vitesse
ahurissante, par exemple les nervures d'une main humaine alternant
avec les nervures d'une feuille végétale. Les visions
défilaient sans relâche, je ne pouvais les retenir
toutes. Peu après minuit, elles s'estompèrent, et
je m'endormis.
Le lendemain, j'eus, pour la première
fois de ma vie, le sentiment d'appartenir intégralement à
la nature. J'allai me promener au bord de la rivière. La
végétation scintillait au soleil. Je regardai les
veines de ma main et vis qu'elles étaient aussi belles que
celles d'une feuille.
L'expérience était troublante, parce qu'elle confirmait
les dires des Ashaninca, à savoir qu'il est possible d'apprendre
des choses dans la sphère hallucinatoire des ayahuasqueros.
Et puis, qui étaient ces serpents qui semblaient si bien
connaître les humains?
J'étais jeune alors et craignis que mes collègues
ne me prennent point au sérieux. Je renonçai donc
à creuser la question et évitai soigneusement de la
mentionner dans mes recherches . Fin 1986, je regagnai la Suisse
pour rédiger ma thèse; deux ans plus tard, j'obtenais
le titre de docteur en anthropologie.
En 1989, je commençai à travailler pour Nouvelle Planète, une organisation non-gouvernementale
qui s'efforce d'aider les populations locales sur le terrain. Je
me mis à sillonner le bassin amazonien afin d'enregistrer
les projets d'organisations indigènes anxieuses de démarquer
et de titulariser leurs territoires, et à parcourir l'Europe
afin de récolter des fonds pour les y aider. Ce travail m'occupa
à plein pendant quatre années. J'étais heureux
que ma formation d'anthropologue puisse être utile à
ceux qui m'avaient servi de sujets d'étude. Je donnais des
conférences pour expliquer qu'il est écologiquement
sensé de démarquer les territoires des peuples indigènes
de la forêt amazonienne, et que leurs techniques agricoles,
fondées sur la polyculture et le déboisement de petites
surfaces, sont parfaitement rationnelles.
Mais plus je discourais, et plus j'étais conscient de taire
certaines choses, en particulier que les Indiens affirment tenir
leur savoir botanique d'hallucinations provoquées par l'ingestion
d'une décoction de plantes.
En juin 1992, j'assistai au Sommet de la Terre
de Rio. Les gouvernements participant à cette méga-conférence
sur le développement et l'environnement manifestèrent
formellement leur intention de prendre en considération les
peuples indigènes et leurs connaissances spécifiques.
Subitement, tout le monde s'était en effet mis à parler
du savoir écologique des peuples indigènes -sans que
personne d'ailleurs ne mentionne jamais l'origine éventuellement
hallucinatoire de ce savoir. Je me sentis donc le devoir de reprendre
cette question qui, me dis-je, ne manquerait pas de surgir si, un
jour, le dialogue avec les peuples indigènes se nouait vraiment.
Et puis j'avais, je l'avoue, une autre motivation, personnelle:
je voulais éclaircir la question de l'identité des
serpents aperçus dans mes hallucinations, à Quirishari,
sept ans plus tôt.
Je me lançai sur la piste du serpent de manière tout
à fait délibérée cette fois-ci.
Douze mois après la conférence de Rio, je décidai
même de mener une enquête suffisamment approfondie sur
l'énigme du savoir hallucinatoire amazonien pour en tirer
la matière d'un livre, que j'intitulai provisoirement Hallucinations
écologiques. Le directeur de l'organisation qui m'emploie
me donna son accord, ajoutant même: "Prends ton temps."
J'étais prêt à entamer mes recherches.
Mais par où devais-je commencer?
Ma réaction instinctive eût été de retourner
en Amazonie péruvienne pour y vivre quelque temps encore
avec des ayahuasqueros . Mais ma vie avait changé.
Je n'étais plus un jeune anthropologue sans attache, mais
un père de famille avec deux enfants en bas âge. Mon
enquête allait donc devoir se centrer autour de mon bureau
villageois en Suisse et de la bibliothèque universitaire
la plus proche.
Je commençai par me plonger dans la littérature anthropologique
sur le chamanisme. Je lus pendant des mois et pris des centaines
de pages de notes catégorisées. Ce travail me fit
apparaître qu'à travers l'immensité de l'Amazonie
occidentale, des dizaines de peuples indigènes utilisent
l'ayahuasca et affirment qu'il est la source de leur savoir botanique.
Les anthropologues ont souvent signalé leurs propos, mais
n'y ont jamais vu cependant que des métaphores, tant ils
étaient convaincus que les Indiens ne pouvaient avoir acquis
leur savoir botanique que par expérimentation aléatoire.
Or, il suffit de considérer les recettes de certaines mixtures
indigènes, le curare par exemple, pour se rendre compte que
pareille explication est insuffisante. On sait que ce poison, d'origine
amazonienne, a révolutionné la médecine moderne,
du jour où, dans les années 1940, les scientifiques
ont découvert qu'il paralyse tous les muscles, y compris
ceux de la respiration, et facilite donc grandement la chirurgie
des organes vitaux. Il existe dans le bassin amazonien quarante
sortes de curare, élaborés à partir de quelque
soixante-dix espèces végétales différentes.
Pour fabriquer le curare qu'utilise la médecine moderne,
il faut combiner plusieurs plantes et les cuire dans de l'eau pendant
soixante-douze heures, en évitant de respirer les vapeurs
parfumées mais mortelles qu'elles dégagent. Le produit
de cette cuisson est une pâte concentrée, active seulement
par voie sous-cutanée: si on l'avale ou si on l'étale
sur la peau, ses effets sont anodins. Il est difficile de comprendre
comment quelqu'un aurait pu tomber sur une recette aussi compliquée
en expérimentant au hasard -surtout si l'on considère
qu'il existe dans la forêt amazonienne 80 000 espèces
de plantes au moins.
Après avoir examiné de façon
relativement détaillée les données ethnographiques,
botaniques et neurologiques, j'en vins à considérer
la possibilité que les chamanes amazoniens accèdent
réellement à de l'information dans leurs hallucinations.
S'il en était ainsi, me dis-je, l'énigme du savoir
hallucinatoire se réduit à une seule question: l'information
qu'ils acquièrent vient-elle de l'intérieur du cerveau
(comme la science le dit des hallucinations) ou vient-elle du monde
extérieur, du monde des plantes (comme ils le disent eux-mêmes)?
De l'intérieur ou de l'extérieur? Telle était
la question.
Le premier jour de printemps où il fit soleil, je pris congé
et partis me promener dans une réserve naturelle. En marchant,
je réfléchissais à cette question devenue obsessionnelle:
de l'intérieur ou de l'extérieur? Tout à coup,
il me vint à l'esprit que les deux possibilités étaient
peut-être vraies en même temps; que l'information pouvait
venir à la fois de l'intérieur de la tête et
du monde extérieur des plantes. Je ne voyais pas encore ce
que cette idée pouvait bien signifier, mais elle me plaisait,
car elle conciliait deux points de vue apparemment divergents.
Le lendemain, de retour dans mon bureau, je me mis à parcourir
mes notes de lecture. Je venais de lire sans discontinuer pendant
six mois, et il ne me restait plus qu'à classer mes notes
pour pouvoir commencer à écrire mon livre. Avant de
m'atteler à ce travail systématique, je décidai
cependant de consacrer une journée entière à
feuilleter librement les piles de papier que j'avais amassées
au cours de l'automne et de l'hiver.
J'examinai mes notes sur les expériences personnelles que
certains anthropologues ont faites avec de l'ayahuasca, et relus
pour le plaisir le texte complet du premier compte-rendu du genre,
celui de Michael Harner.
Harner raconte l'expérience qu'il a vécue en 1961
chez les Indiens Conibo de l'Amazonie péruvienne. Lorsqu'il
eut ingéré de l'ayahuasca, des créatures
reptiliennes géantes surgirent dans son cerveau et lui montrèrent
comment elles avaient créé la vie sur Terre, insistant
qu'une telle information était réservée aux
mourants et aux morts. Harner vit alors des espèces de dragons
arriver du cosmos et créer la vie en se cachant sous des
formes multiples. "J'appris, écrit-il, que les créatures-dragons
résidaient à l'intérieur de toutes les formes
de vie, homme y compris". Par un astérisque, Harner
renvoie alors le lecteur à une note au bas de la page (qui,
étrangement, ne paraît pas dans la traduction française
originale, mais a été intégrée dans
le texte publié dans ce numéro du "Temps stratégique")
qui affirme ceci: "Je dirais en rétrospective que [les
créatures] étaient presque comme de l'ADN. Mais en ce temps-là, en 1961, je ne savais
rien de l'ADN.".
Je marquai une pause. Il y a effectivement de l'ADN à l'intérieur
du cerveau humain, ainsi que dans le monde extérieur
des plantes, puisque la molécule de la vie qui contient l'information
génétique est la même pour toutes les espèces.
L'ADN peut donc être considéré comme une source
d'information à la fois externe et interne -précisément
ce que je cherchais à imaginer la veille, en déambulant
dans la forêt.

Brin d'ADN
Harner ne fait aucune autre mention de l'ADN
dans son texte. En revanche, quelques pages plus loin, il note que
"dragon" et "serpent" sont synonymes, ce qui
me fit penser que la double hélice ressemblait, par sa forme,
à deux serpents entrelacés.
C'est ainsi que je suis tombé sur l'idée qu'il existe
un lien entre l'ADN et le savoir hallucinatoire.
Au début, je ne prenais pas vraiment cette idée au
sérieux. Après tout, il semblait hautement improbable
que des Indiens consommateurs de drogue et vivant dans des forêts
profondes aient pu communiquer dans leurs hallucinations avec l'ADN.
Mais aucune autre explication concernant le savoir chamanique ne
me paraissait satisfaisante. Si les ayahuasqueros accédaient
réellement à de l'information botanique, d'où
provenait-elle? L'hypothèse de l'ADN présentait au
moins l'avantage de répondre à la question.
Les jours suivants, je classai l'ensemble de mes notes et repérai
plusieurs autres cas où des serpents cosmiques sont associés
à la création de la vie. Mais je n'étais pas
plus avancé pour autant.
A l'époque où je séjournais
à Quirishari, je savais déjà que la croyance
animiste selon laquelle tous les êtres vivants sont, précisément,
animés par les mêmes essences avait été
corroborée en 1953 par la découverte de la structure
de l'ADN. J'avais appris au collège, en classe de biologie,
que la molécule de la vie est la même pour toutes les
espèces et que l'information génétique nécessaire
à l'élaboration d'une rose, d'une bactérie
ou d'un être humain est codée dans un langage universel
à quatre lettres, A, C, G et T, qui désignent quatre
composés chimiques formant la double hélice de l'ADN.
La correspondance entre l'ADN et les essences animées perçues
par les chamanes n'était pas donc pas nouvelle pour moi.
Le classement de mes notes ne me révéla aucune autre
correspondance intéressante.
Avant de commencer à rédiger mon livre, je tins néanmoins
à vérifier en bibliothèque une dernière
piste. Dans plusieurs mythes de création où j'avais
trouvé des serpents cosmiques, j'avais également trouvé
des jumeaux -peut-être était-ce là une
correspondance avec la double hélice. Je fouillai
quelques livres sur la mythologie et découvris avec surprise
que le thème des jumeaux était très répandu
dans les mythes de création, non seulement en Amérique
du Sud, mais dans le monde entier. Ainsi, le serpent à plumes
des Aztèques, Quetzalcoátl, qui symbolise l'énergie
vitale sacrée, est-il un enfant jumeau du serpent cosmique
Coatlicue -en aztèque, le mot coatl ayant le
double sens de "serpent" et de "jumeau".
Comment se faisait-il que les Aztèques parlaient également
d'un serpent double, d'origine cosmique, et symbole de l'énergie
vitale?
Je quittai la bibliothèque et rentrai à la maison.
J'avais besoin de réfléchir. Que signifiait donc tout
cela? Je partis à nouveau me promener en forêt, afin
de mettre de l'ordre dans mes idées. Après avoir récapitulé
les éléments que j'avais en main, je me rendis compte
que j'étais dans une impasse. Ruminant sur ce blocage, je
songeai tout à coup au conseil que m'avaient prodigué
les Ashaninca: "Regarde la forme", m'avaient-ils dit.
Le matin même, à la bibliothèque, j'avais consulté
plusieurs encyclopédies à propos de l'ADN, et noté
que sa forme y était le plus souvent décrite comme
une échelle, ou une échelle de corde torsadée,
ou un escalier en colimaçon. Le déclic eut lieu dans
le quart de seconde suivante: "LES ÉCHELLES! Les échelles
des chamanes "symboles de la profession" (selon Métraux),
présentes dans les thèmes chamaniques du monde entier
(selon Eliade)!"
Je revins précipitamment à mon bureau et entrepris
de parcourir rapidement les livres de Mircea
Eliade, en particulier Le chamanisme et les techniques archaïques
de l'extase (1951). Selon Eliade, il existe "d'innombrables
exemples" d'échelles chamaniques sur les cinq continents:
ici des "échelles tournantes", là des "escaliers"
ou des "cordes tressées", impliquant nécessairement
une communication entre le Ciel et la Terre. Eliade cite également
l'Ancien Testament, où l'on voit Jacob rêver une échelle
dont le sommet atteint le ciel, par laquelle "les anges du
Seigneur montent et descendent". Eliade mentionne aussi des
serpents cosmiques, en Australie cette fois.
Les correspondances que je commençais à percevoir
dépassaient de loin la portée de mon enquête.
Mais je ne pouvais plus m'arrêter. Je saisis les quatre tomes
de l'oeuvre de Joseph Campbell consacrée à la mythologie
mondiale pour voir s'il mentionnait d'autres serpents cosmiques.
Un des premiers dessins que j'aperçus en ouvrant le volume
intitulé Mythologie occidentale était un sceau
mésopotamien datant de 2200 av. J.-C. environ, montrant le
Dieu Serpent sous forme humaine avec son symbole caducée:
deux serpents entrelacés en une double hélice:
Feuilletant fiévreusement le livre de
Campbell, je trouvai des serpents torsadés dans la plupart
des images représentant une scène sacrée. Grâce
à l'index je découvris qu'il y a des serpents cosmiques
créateurs de vie non seulement en Amazonie, au Mexique et
en Australie -mais à Sumer, en Egypte, en Perse, dans le
Pacifique, chez les Hindous, en Crète, en Grèce et
en Scandinavie. Campbell écrit à propos de ce symbolisme
omniprésent:"Partout où la nature est vénérée
comme étant animée en elle-même, et donc divine
de façon inhérente, le serpent est révéré
comme son symbole".
Je consultai aussitôt le Dictionnaire des Symboles
à la rubrique "serpent" et lus: "Il joue des
sexes comme de tous les contraires; il est femelle et mâle
aussi, jumeau en lui-même, comme tant de grands dieux
créateurs qui sont toujours, dans leur représentation
première, des serpents cosmiques. [...] Le serpent visible
n'apparaît donc que comme une brève incarnation d'un
Grand Serpent Invisible, causal et a-temporel, maître du principe
vital et de toutes les forces de la nature. C'est un vieux dieu
premier que nous retrouverons au départ de toutes les cosmogénèses,
avant que les religions de l'esprit ne le détrônent"
(les italiques figurent dans le texte original).
Face à l'énormité de ce que je croyais être
en train de découvrir, ma tête se mit à tourner.
Il apparaissait, en effet, que, partout dans le monde, les chamanes
utilisent certaines techniques pour réduire leur conscience
au niveau moléculaire et accéder ainsi à la
connaissance du serpent/principe vital, alias ADN. Depuis des mois,
les indices de cette découverte se trouvaient à portée
de ma main, dans ma propre bibliothèque, mais je n'avais
pas su les voir. D'ailleurs, personne ne semblait les avoir remarqués.
Ni Eliade, ni Campbell ne mentionnent l'ADN. Est-ce parce que le
savoir occidental sépare les choses pour les comprendre:
d'un côté la mythologie, de l'autre la biologie, et
laisse entre deux s'étendre un no man's land?
Il était plus de 20 heures. Je n'avais rien mangé.
Je sortis une bière du frigo et posai un disque de violon
sur la platine. Puis je me mis à arpenter le bureau en réfléchissant
à haute voix. Au bout de quelques minutes, je me rendis compte
que je pourrais peut-être tester mon hypothèse selon
laquelle les chamanes voient de l'information moléculaire,
en examinant les peintures de Pablo Amaringo, un ayahuasquero
péruvien doué d'une mémoire photographique,
qui peint ses hallucinations de façon hyperréaliste.

"Pregnant by an Anaconda", peinture de Pablo Amaringo
(détail)
Ces toiles sont reproduites dans un beau livre
intitulé, en traduction littérale, Visions d'ayahuasca:
l'iconographie religieuse d'un chamane péruvien. Je
les avais souvent admirées, frappé par leur ressemblance
avec mes propres visions hallucinatoires. Mais cette fois-ci, en
ouvrant le livre, je restai bouche bée. Il y avait non seulement
des escaliers en zigzag, des lianes entrelacées ou de serpents
torsadées dans presque chaque image, mais aussi des doubles
hélices, comme celle-ci:

Peinture de Pablo Amaringo (détail)
C'était ahurissant. Il y avait là,
au beau milieu d'une imagerie chamanique réputée,
des doubles hélices, mais personne ne semblait avoir remarqué
leurs liens possibles avec la biologie moléculaire. Une correspondance
aussi manifeste devait sûrement avoir déjà été
remarquée, me dis-je. Et si tel n'était pas le cas,
je n'étais sûrement pas la personne digne de la découvrir.
Avais-je entrevu là quelque chose que j'étais censé
ne pas voir? Je me rappelai que les dragons de Michael Harner l'avaient
averti qu'ils lui donnaient une information réservée
aux mourants et aux morts.
Subitement, une peur irrationnelle m'envahit,
et je sentis le besoin urgent de partager mes idées avec
quelqu'un. Je téléphonai à un vieil ami et
me mis à lui débiter les correspondances que j'avais
trouvées au cours de la journée: les jumeaux, les
serpents cosmiques, les échelles d'Eliade, les doubles hélices
de Campbell et celles d'Amaringo. Mon ami écouta patiemment,
puis me suggéra de tout noter.
Je suivis son conseil. Alors que je jetais sur le papier tout ce
que je venais de découvrir sur le langage de l'ADN, je me
souvins du premier verset du premier chapitre de saint Jean: "Au
début était le logos" -le mot, le verbe, le langage.
Cette nuit-là, j'eus de la peine à m'endormir.
Au cours des semaines qui suivirent, je fus obsédé
par les serpents et par l'ADN, et me mis à voir des échelles
partout: dans les parquets, dans les carrelages, dans les fenêtres
à carreaux, dans les rayons des bibliothèques, dans
les escaliers, dans les clôtures, dans les barrières,
dans les ponts, dans les antennes, dans les pylônes électriques,
dans les rails de chemin de fer, dans les claviers de piano et les
frettes de guitare. Il m'apparaissait que le motif de la vie se
cachait non seulement dans les feuilles et les arbres, mais dans
nos symboles et nos artefacts. Mais chaque fois que j'essayais d'en
parler aux gens autour de moi, en leur montrant par exemple le motif
d'échelle formé par les fenêtres de la pièce
où nous nous trouvions, ils regardaient d'un air incertain,
comme s'ils ne voyaient pas.
Je continuai à lire des ouvrages de mythologie et de biologie
moléculaire. Chaque jour apportait un nouveau lot de correspondances.
J'émergeais de longues séances dans mon bureau en
déclamant des phrases comme: "La duplication d'une double
hélice d'ADN donne deux doubles hélices qui sont des
copies exactes l'une de l'autre, c'est-à-dire des jumelles,
et les peuples indigènes associent les jumeaux à la
création de la vie depuis des millénaires". Ou:
"Francis Crick, le co-découvreur de la structure de
l'ADN, dit que les formes de vie les plus simples sont d'une telle
complexité qu'elles n'ont pu émerger sur Terre par
pur hasard. C'est pourquoi il suggère que la vie à
base d'ADN est d'origine extra-terrestre -tout comme les peuples
indigènes affirment que le serpent est d'origine cosmique".
Ma femme écoutait avec inquiétude ces fragments de
savoir réarrangés; ils lui semblaient relever davantage
de la folie que d'un bricolage inspiré.
Mais dans ma folie il y avait de la méthode. Alors que le
regard rationnel tend à séparer les choses pour les
comprendre, je cherchais au contraire à appliquer à
la réalité une vision stéréoscopique,
en lisant en parallèle des livres sur le chamanisme et sur
la biologie moléculaire. Et ça marchait! Plus j'avançais,
et plus je voyais clair et riche. Seul ennui, cette démarche
ouvrit les vannes à des correspondances étranges ou
extravagantes, dont le déluge m'emporta.
Je ne citerai que quelques exemples.
Les taoïstes chinois représentent le yin et le yang,
principe vital d'origine cosmique, par l'enroulement de deux formes
serpentines et complémentaires:

Le Tai Chi, principe ultime de toute chose
Selon le biologiste moléculaire Christopher
Wills, "les deux chaînes d'ADN ressemblent à deux
serpents enroulés autour d'eux-mêmes dans une sorte
de rituel amoureux". En effet, l'ADN est une seule molécule
constituée de deux chaînes complémentaires.
C'est parce qu'il est à la fois simple et double qu'il peut
être dupliqué:
Dans les traditions mythologiques, bon nombre
des serpents cosmiques sont figurés comme étant à
la fois simples et doubles. Voici, par exemple, le serpent cosmique
des anciens Égyptiens:
Les serpents mythiques sont souvent énormes.
La tête du monstre-serpent Typhon (mythologie grecque) touche
les étoiles; le poisson-oiseau du taoïste Chuang-Tsu
mesure "je ne sais combien de milliers de stades"; certaines
représentations africaines du serpent Ouroboros le montrent
faisant le tour de la terre. Mais l'ADN des cellules humaines n'est
pas en reste. L'ADN d'une seule cellule aurait, si on le déroulait,
deux mètres de long, soit un fil qui serait un milliard de
fois plus long que large -comme si, toutes proportions gardées,
votre petit doigt s'étendait de Paris à Los Angeles.
Si l'on pouvait attacher tous les fils d'ADN d'un corps humain les
uns aux autres, ils formerait un filament de deux cent milliards
de kilomètres de long -l'équivalent de soixante-dix
allers et retours entre Saturne et le Soleil.
Sur la piste du serpent, il est facile de se
perdre.
Je m'y suis donc perdu, tel un astronaute hypnotisé par ce
qu'il découvre à travers son hublot. Une dizaine de
semaines plus tard, cependant, ma femme réussit à
me convaincre qu'il était temps de redescendre et de rapporter
aux autres ce que j'avais vu.
Pour revenir sur Terre, j'entrepris d'étudier la biologie
moléculaire de la même manière que j'avais étudié
le chamanisme: en lisant beaucoup et en prenant des notes catégorisées.
Par ailleurs, je résolus qu'après tant d'années
d'incrédulité systématique, j'allais prendre
les chamanes au mot. Je me mis donc à explorer la biologie
moléculaire avec le rationalisme comme véhicule et
le chamanisme comme boussole.
Les chamanes amazoniens affirment que certaines plantes psychoactives
[contenant des molécules agissant sur le cerveau humain]
influencent les esprits de façon précise. Ils disent,
par exemple, que le tabac donne aux esprits un "appétit
quasi insatiable" pour leur "feu". Je partis à
la recherche d'une connexion analogue entre la nicotine et l'ADN
d'une cellule nerveuse du cerveau humain, et trouvai que lorsqu'une
molécule de nicotine s'insère dans le récepteur
nicotinique d'une cellule cérébrale, elle provoque
un influx d'atomes électriquement chargés qui incitent
l'ADN à construire d'autres récepteurs nicotiniques.
Donnez de la nicotine à l'ADN de votre cerveau, et il en
redemande, aussi insatiable de tabac que le sont les esprits!
Il me fallut plusieurs semaines pour trouver, puis comprendre, les
différents fragments de savoir scientifique concernant les
récepteurs neurologiques et la stimulation de l'ADN par la
nicotine. Mais au bout du compte, je me trouvai avec, en mains,
une traduction des notions chamaniques en concepts scientifiques
actuels, qui les rendait compréhensibles et démontrait
leur pertinence.
Je passai une année à explorer la biologie moléculaire.
Il me serait difficile de dire ici tous les points où elle
recoupe le chamanisme: ces deux domaines de connaissance, qui semblaient
séparés jusqu'à présent, s'emboîtent
à de multiples niveaux. J'ai essayé d'en faire la
démonstration détaillée dans un livre, Le
serpent cosmique, l'ADN et les origines du savoir.
Peu après que j'eus fini de rédiger cet ouvrage, en
juillet 1995, je fis le voyage du Pérou pour discuter des
conséquences éventuelles de mes hypothèses
avec les représentants de plusieurs organisations indigènes.
Si elles étaient vérifiées, en effet, cela
signifierait que les peuples indigènes disposent, à
travers les visions de leurs chamanes, d'un savoir bio-moléculaire
d'une valeur inestimable.
La première fois que j'en parlai aux étudiants indigènes
de l'École pour l'éducation bilingue et interculturelle d'Iquitos,
un seul d'entre eux, du fond de la salle, prit la parole: "Vous
avez finalement compris, me dit-il, que ce que nous disons est vrai.
Mais si vos collègues scientifiques prennent notre savoir
au sérieux, qui nous garantit qu'ils agiront de manière
éthique? La façon dont ils se sont comportés
jusqu'à présent ne nous rassure guère, d'autant
que travailler avec les esprits sans éthique est suicidaire."
Je lui répondis que la question était bonne, mais
qu'ils allaient devoir y réfléchir eux-mêmes.
C'est en effet l'une des choses que j'ai découvertes au cours
de cette enquête: que nous soyons biologistes moléculaires,
Indiens d'Amazonie ou anthropologues, nous avons tous tellement
à apprendre, et d'abord les uns des autres.
Dix mois plus tard, je retournai à nouveau à Iquitos.
Le motocarro me déposa devant le dortoir des étudiants
indigènes qui m'avaient invité à faire un nouvel
exposé. Je me dirigeai vers la salle de réunion, où
quelque quatre-vingts jeunes hommes et jeunes femmes étaient
en train de s'asseoir sur des bancs alignés devant un tableau
noir. C'était un vendredi soir, la nuit était moite,
les étudiants me semblaient un peu distraits.
Pour animer l'assistance, je lui demandai d'emblée si elle
avait des questions. Après un long silence, quelqu'un lança:
"Nous aimerions savoir si vous avez pu tester les hypothèses
que vous nous avez présentées ici l'an passé".
Promettant de ne point éluder la question, je commençai
par évoquer devant les étudiants l'histoire de la
vie sur Terre telle que la science la présente aujourd'hui,
depuis la naissance de notre planète sous la forme d'une
boule de magma, jusqu'à l'apparition à sa surface,
il y a quatre milliards d'années, de la vie évolutive:
des bactéries qui se sont transformées peu à
peu en plantes, en poissons, en amphibiens, en reptiles, en dinosaures,
en mammifères, et enfin en singes et en hominidés.
Je leur dis que le cerveau des hominidés avait triplé
de volume au cours des derniers quatre millions d'années:
de ce que l'on sait de l'histoire de la biologie, jamais un autre
organe ne s'est développé de façon aussi spectaculaire.
Je leur parlai de fossiles, des techniques de datation au carbone
14, je leur expliquai que la science elle-même est un phénomène
récent: la biologie n'a que deux cent ans, la technique du
carbone 14 a moins de soixante ans, et le rôle de l'ADN est
compris depuis moins d'un demi-siècle.
Je leur dis que la biologie est née par opposition à
la religion et se fonde sur l'idée qu'il n'y a dans la nature
aucune intelligence ni aucun plan. Je leur montrai des dizaines
de pages de publicité de compagnies pharmaceutiques, arrachées
dans des numéros récents de la revue Nature,
couvertes de doubles hélices et autres références
à l'ADN. Dans le monde matérialiste où je vis,
leur dis-je, la biologie est un business. Elle considère
les deux serpents entrelacés comme un simple produit chimique,
un vulgaire "acide désoxyribonucléique".
Elle ne peut admettre que l'ADN soit animée par une conscience,
sauf à contredire les présupposés fondateurs
de la discipline. Jacques Monod dit que l'on ne peut envisager que
la nature ait un but, ,"fût-ce provisoirement ou dans
un domaine limité", à moins de sortir du domaine
même de la science.
Bref, leur dis-je, il faudrait, pour que mes hypothèses puissent
être testées, que des biologistes moléculaires
institutionnellement respectés trouvent de l'information
bio-moléculaire dans les hallucinations des ayahuasqueros
-mais comme ces biologistes institutionnels ne peuvent admettre
d'y trouver une telle information, mes hypothèses ne peuvent
pour l'instant être testées!
Cette fois-ci, les questions fusèrent. Par exemple: ."Docteur,
est-ce que vous pensez que dans dix mille ans nos têtes seront
beaucoup plus grandes qu'aujourd'hui?". Je répondis
que je n'en savais rien, mais que tout était possible. Jusqu'à
ce qu'une dernière question surgisse du fond de la salle:
"Est-ce que vous êtes en train de nous dire que les scientifiques
nous rattrapent? - Oui, répondis-je, exactement".
Sur la piste du serpent, on finit par s'apercevoir que souvent les
choses sont à l'envers, ou sens dessus dessous, ou les deux
à la fois.


Autres textes sur le chamanisme:
Ce
que m'on fait voir les plantes sorcières, par Michael
Harner
Setuuma chamane indien,
par Michel Perrin
Chez les Indiens la drogue structure, chez
nous elle détruit, par Michel Perrin
© Le
Temps stratégique, No 73 ,Genève, décembre
1996.
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