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Chez les Indiens
la drogue structure,
chez nous
elle détruit...
Par Michel Perrin
Ce texte est paru dans Le
Temps stratégique No 12, printemps 1985.

Lorsqu'un phénomène angoisse profondément
- ainsi la toxicomanie - il faut tout faire pour le comprendre,
l'exorciser, s'en rendre maître enfin. Pour y réussir
il faut se distancer d'abord de ce qui nous fait peur: oser des
comparaison, dans l'espace ou le temps, risquer des analogies,
marquer les différences. C'est le défi que nous
avons proposé à Michel Perrin, ethnologue.
Michel Perrin, ethnologue, membre du Laboratoire d'anthropologie
sociale du Collège de France (Paris), est l'auteur de
plusieurs livres, dont Le chemin des Indiens morts, mythes
et symboles Guajiro (Paris, Payot, 1976, réed. 1983)
et Dictionnaire d'ethnologie, en collaboration avec M.
Panoff (Paris, Payot, 1973). Il prépare actuellement un
ouvrage sur le chamanisme.

Dans les sociétés dites "primitives"
la drogue est souvent associée au "sacré".
Par exemple pour les indiens guajiro
du Venezuela, avec qui je travaille depuis plus de dix ans, les
infortunes frappant les hommes sont le fait d'êtres aux
pouvoirs surhumains, dits pülasü - qu'en Occident nous
appellerions créatures surnaturelles, dieux ou esprits.
Les chamanes sont censés communiquer avec ces créatures
surnaturelles pour en obtenir qu'elles guérissent les
malades, fassent tomber la pluie ou revenir le gibier. Mais pour
entrer en communication avec elles, les chamanes doivent eux
aussi devenir pülasü, et ingérer à cette
fin une substance pülasü, c'est-à-dire une drogue,
en l'occurrence du jus de tabac à très haute dose.
La drogue conduit
les indiens dans
un paysage qui
leur est familier
Les Guajiro considèrent donc la
drogue non seulement comme une substance capable de "disloquer"
leur perception normale du monde mais aussi comme un véhicule
transportant à volonté le chamane dans un "ailleurs"
où résident les êtres surnaturels. Dans d'autres
sociétés, ce voyage sera obtenu sans drogue, au
travers de techniques corporelles: danse, jeûne, immobilisation
prolongée, etc.
La plupart des Occidentaux tendent à considérer
que ces "ailleurs" sont de simples effets des substances
chimiques absorbées. Or, manifestement, il n'en est rien.
Toutes les cultures pratiquant ce type de communication spirituelle
disposent de termes ou de métaphores grâce auxquels
leurs hallucinés peuvent décrire leurs pérégrinations
dans le "monde surnaturel": en d'autres termes, le
voyage est modelé, souvent inconsciemment, par les représentations
culturelles de ceux qui l'accomplissent, par l'univers de signes
et de symboles qui est leur mythologie. Cet "encadrement
culturel" est si fort qu'à tout le moins il relègue
à l'arrière-plan les effets purement chimiques
de la drogue. On a des preuves. Les Guajiro, comme les Warao,
autre population indienne du Venezuela, usent du tabac pour communiquer
avec le surnaturel. Or leurs visions hallucinées, les
rencontres qu'ils sont censés faire dans leur voyage,
leurs mythologies enfin, sons fort éloignées. Inversement,
les Piaroa vivant dans le bassin de l'Orénoque et les
Tukano du bassin du Vaupès, qui utilisent deux alcaloïdes
dont les effets psychédéliques - sinon les structures
moléculaires - sont assez différents (les Piaroa
absorbent le yopo, légumineuse contenant un hallucinogène
du groupe des tryptamines, les Tukano le yagué, boisson
contenant de l'harmaline) décrivent leurs "voyages"
en termes culturels et mythologiques très proches.
On pourrait, bien sûr, se demander également si
certains aspects de la mythologie, de l'art, bref des activités
intellectuelles des peuples consommateurs de drogue, découlent
de cette consommation. Sans doute, dans une faible mesure, mais
à ce jour aucune étude n'a pu en apporter une preuve
convaincante. Pour Claude Levi-Strauss, "les hallucinogènes
ne recèlent pas un message naturel, dont la notion même
apparaît contradictoire; ce sont des déclencheurs
et des amplificateurs d'un discours latent que chaque culture
tient en réserve et dont les drogues permettent ou facilitent
l'élaboration".
Même dans les modifications de comportement social que
provoque la drogue, le "culturel" l'emporte sur le
"naturel": ainsi la fameuse amanite muscarienne (Amanita
muscaria) qui suscite, dit-on, des comportements pacifiques
dans la population sibérienne des Koriak, aurait été
associée chez les Vikings à la "fureur
berserk", accès de violence assassine et suicidaire
culturellement déterminée.
Avec la drogue,
l'Occidental n'a aucun "ailleurs"
où aller...
En Occident, nombreux sont les adeptes
des drogues hallucinogènes qui évoquent la "dimension
mystique" à laquelle ils ont accès, disent-ils,
grâce à elles. Hypersensibilisés, ils affirment
communiquer directement avec la nature et le cosmos, perçus
comme anthropomorphes.
Considérée ainsi, la drogue semble donc être,
comme pour les indiens, un véhicule. Mais, dans les cultures
occidentales il n'existe pas un "ailleurs" bien défini
où ce véhicule permettrait de se rendre, même
si tout un vocabulaire a surgi pour exprimer les effets du voyage
("vibration",
"flip", "stone", etc.), même si
certaines musiques, poésies ou peintures sont censées
en déterminer le cours. Le voyage, dans nos sociétés
est infiniment moins structuré que dans les sociétés
traditionnelles. Il nous est en quelque sorte "extérieur".
Ce qui permet à chaque groupe social, en Occident, de
tenir sur la drogue, ses effets et les raisons de sa consommation,
un discours qui reflète ses valeurs culturelles spécifiques
qu'elles soient "populaires", "bourgeoises",
"intellectuelles" ou autres. Ainsi par exemple les
chantres de la culture "underground" assuraient que
la toxicomanie allait permettre l'expérience de valeurs
nouvelles - le rêve, le nomadisme, le retour à la
nature, etc. - qu'ils définissaient évidemment
par opposition aux idéaux alors dominants.
Chez les indiens
l'usage de la drogue
est strictement
codifié
Dans les sociétés traditionnelles, l'usage de la
drogue, comme d'ailleurs l'accès au surnaturel, est très
codifié. N'y sont autorisés que quelques personnes
bien définies (le chamane, le sorcier, le prêtre,
etc.) ou alors des groupes restreints dans des occasions très
spécifiques: initiations, rituels, fêtes annuelles.
Enfreindre les règles, c'est susciter une punition "sacrée".
Chez les Guajiro, boire le jus de tabac sans droit, c'est risquer
une maladie grave, punition infligée par les êtres
surnaturels.
Le droit à la drogue est donc un signe distinctif qui
peut, dans d'autres sociétés, séparer les
initiés des non-initiés, les vieux des jeunes,
les hommes des femmes, ceux qui ont le pouvoir de ceux qui ne
l'ont pas. Par exemple, dans la société inca, l'usage
de la coca était réservé aux prêtres
et aux "curaca", les chefs locaux; tout manquement
à cette règle, parce qu'il était une atteinte
à leur autorité, était puni. Dans de nombreuses
sociétés, enfin, la drogue est associée
au travail. Chez les Guajiro, la consommation d'alcool accompagne
et encourage les travaux collectifs. Au Pérou, la coca
semble avoir servi, depuis l'époque coloniale, à
faire travailler les indiens en dépit de la faim.
En revanche, dans nos sociétés occidentales, les
comportements sociaux face à la drogue sont très
variables - est-elle bonne, néfaste, tolérable?
Aucun point de vue fixe. Suivant leur situation dans la société,
les uns font l'éloge de la drogue: force créatrice,
qui élève l'âme et assure l'indépendance,
les autres la maudissent: force de destruction, de déchéance,
de dépendance.
Même les législateurs sont peu sûrs de leur
fait. En 1937, par exemple, le Congrès américain
interdit la consommation de marijuana qu'il jugeait encore criminogène.
En 1965, il la condamne non plus comme criminogène mais
comme antisociale; il l'associe alors aux attitudes "subversives"
des non-violents.
Il y a là, soit dit en passant, confusion entre les défauts
attribués à une minorité et les effets supposés
de la drogue que tous ses membres sont censés consommer.
Ce qui permet de penser que ceux qui dénoncent la consommation
de drogue le font parfois, consciemment ou non, pour vouer un
groupe entier à la réprobation sociale: il semble
que tel fut le cas lorsque les États-Unis, au début
du siècle, prohibèrent l'usage de l'opium, associé
dans l'opinion avec la communauté chinoise, jugée
"contaminante", mais qui, surtout, était ressentie
comme dangereusement concurrente sur le marché du travail.
Chez nous, la drogue
est tantôt louée,
tantôt maudite,
elle obéit
aux modes...
Plus symptomatique encore, peut- être,
le discours des médecins sur la nature épidémique
de la toxicomanie (ne parlent-ils pas de "contamination",
"prédisposition", "terrain à haut
risque", etc.?). En effet, si la toxicomanie est épidémique
et donc contagieuse, il en découle logiquement que le
toxicomane, deve-nu véritable symbole de toutes les valeurs
négatives d'une société, doit être
socialement "contrôlé".
Mais la drogue dans nos sociétés, parce qu'elle
est précisément un signe sans cesse changeant,
peut aussi être rejetée par un groupe qui la consommait,
si elle se banalise, et qu'elle ne leur permet plus de se démarquer.
Ainsi du cannabis qui, aux États-Unis, s'est généralisé
au point que certains États ont même songé
à le légaliser: les groupes qui en faisaient un
signe de leur marginalité semblent en train de l'abandonner,
en quête de nouveaux moyens de se distinguer.
Cette perspective, si elle est exacte, permet de penser que répression
ou libéralisation de la consommation de drogue pourrait
bien avoir des résultats exactement contraires à
ceux que l'on en escompte, et que l'escalade ou la chute de la
courbe de toxicomanie pourrait obéir à des lois
paradoxales.
Tous ces éléments suggèrent que nos sociétés
se préoccupent moins des drogues pour leur toxicité
que pour ce qu'elles y voient de défi à l'ordre
social. La preuve banale en est que des produits qui, comme l'alcool,
font, quantitativement, bien plus de ravages que la drogue, ou,
comme les médicaments tranquillisants, coûtent globalement
bien plus cher, sont en vente libre; c'est que ni l'alcool ni
les tranquillisants ne sont perçus comme "subversifs".
Il faut rappeler aussi que la drogue sous toutes ses formes est,
dans les sociétés occidentales, un bien économique
important - qu'il s'agisse d'alcool, de médicaments, ou
de drogues interdites enrichissant gros producteurs et trafiquants
internationaux. Dans l'histoire récente, l'administration
coloniale française prescrivait même la vente de
quantités minimales d'alcool et d'opium en Indochine,
pour le bien du Trésor; l'Angleterre déversait
les surplus de sa production de whisky sur les populations australiennes
et mélanésiennes.
Se droguer devient
parfois un acte
de rébellion
contre les Blancs
Dans de nombreuses sociétés
colonisées par l'Occident, des mouvements dits "messianiques"
ou "nativistes" se sont développés depuis
longtemps, qui, dénonçant la répartition
inégale des richesses, et le décalage énorme
qui existe entre les valeurs proclamées par les Occidentaux
et leurs pratiques colonisatrices, réclament l'avènement
d'une "société nouvelle" ou le retour
à un "état originel" jugé supérieur.
Ces mouvements prônent souvent l'usage de la drogue ou
de techniques corporelles provoquant un état de perception
extraordinaire, pour faciliter la prise de conscience de leurs
adeptes et répandre plus aisément leurs idées.
Ainsi, le mouvement des Tupi-Guarani d'Amérique du Sud,
pratiquant danses et jeûnes intenses afin d'atteindre la
"Terre-sans-Mal"; celui de nombreux groupes indiens
d'Amérique du Nord recourant au peyotl et à la
"Danse-du-Soleil" pour exprimer leur rébellion
contre la société américaine; celui des
indiens du Pérou qui, au XVIIIe siècle, se rallièrent
à la religion syncrétique et rebelle de Santés
Atahualpa, qui prônait l'usage généralisé
de la coca; celui des indiens Tukano qui, vers 1850, se livrèrent
à des beuveries et des flagellations à l'appel
de l'un d'eux, qui se disait émissaire de Dieu.
Aux Nouvelles-Hébrides, l'ingestion excessive de kava
(Piper methysticam) stimulait les zélateurs du "cargo",
mouvement contestataire déclenché, au milieu de
ce siècle, par des prophètes indigènes.
Les exemples sont infiniment nombreux. Le dernier en date étant
peut-être le mouvement de rébellion suscité
dans les Caraïbes par Bob Marley...
Dans tous ces cas, la drogue n'induit plus un "voyage psychédélique",
mais tout au contraire menace l'ordre social, en stimulant la
contestation, ou l'expression ouverte du désespoir. Elle
est devenue un catalyseur. Son mode de consommation en est profondément
modifié; le rituel ancien est subverti, remplacé
par un usage nouveau, impliquant fréquemment une ingestion
abusive, par un nombre croissant de personnes.
La drogue "intello"
recule - mais la
drogue "populaire"
se répand...
En Occident, intellectuels et artistes ont invoqué volontiers
aussi cet effet "désinhibant" et dynamisant
de la drogue. Baudelaire et d'autres écrivains du XIXe
siècle demandaient au haschich et à l'opium de
les aider à créer. Les écrivains américains
de la "contre-culture" préconisent la drogue
comme moyen d'accéder à une conscience nouvelle.
(En revanche la toxicomanie des classes modestes est vue comme
une "déchéance" justifiant un contrôle
social).
La grande vague de toxicomanie qui a commencé en Europe
autour de mai 68 obéit en fait au modèle américain
de la "contre-culture". Elle s'est développée
essentiellement en milieu lycéen et étudiant. Des
chercheurs ont suggéré une explication sociologique
à ce phénomène. Les jeunes qui ont eu recours
à la drogue appartenaient pour la plupart à un
milieu social relativement homogène, disons bourgeois
et/ou intellectuel.
L'hypothèse est que ces jeunes ont perçu alors,
plus ou moins consciemment, que la réussite sociale à
laquelle ils étaient théoriquement promis allait
se heurter à un nouveau contexte socio-économique.
Leur pressentiment de déclassement et de frustration se
serait alors traduit par un rejet de la culture de leurs aînés,
exprimé et stimulé à la fois par l'usage
de la drogue.
Se droguer aurait été pour eux le signe qu'ils
appartenaient à une classe d'âge "libérée"
et "inspirée", et qu'ils entendaient, grâce
aux perceptions extraordinaires que permettent les hallucinogènes,
accéder à une mentalité nouvelle, très
différente de celle de leurs aînés.
Mais l'ordre social n'a pas été bouleversé,
aucune culture nouvelle ne s'est imposée, l'usage de la
drogue comme signe de libération et de contestation devrait
donc s'estomper. D'autant que les générations actuelles
de jeunes gens, plus contraints, nourrissant moins d'illusions,
sont mieux adaptées à la situation socio-économique
critique prévalant aujourd'hui en Occident.
Par ailleurs, la "mode" de la drogue s'est répandue,
s'est "démocratisée"; sa valeur de signe
distinctif s'est donc effritée. La toxicomanie affecte
désormais les milieux bourgeois adultes et, surtout, les
jeunes des "milieux populaires" qui expriment sans
doute, par la drogue, l'alcool, la violence, leur angoisse face
à une crise économique dont ils sont les premières
victimes. C'est là une raison de plus pour penser que
le milieu lycéen et étudiant cherchera bientôt
de nouvelles manières d'être différent.
Malheureusement, aucune statistique n'a été compilée
qui permette de savoir si l'augmentation actuelle du nombre absolu
de toxicomanes reflète une hausse de la consommation dans
toutes les couches de la population, ou un simple glissement
de cette consommation des classes favorisées, vers les
classes modestes, dont les effectifs sont plus nombreux.
Peut-être nous reprochera-t-on de proposer du phénomène
de la drogue, une vision trop détachée. Mais l'anthropologie
ne peut faire l'économie de cette distance par rapport
aux individus et à leur drame personnel. Grâce à
ce détachement, on comprend mieux les paradoxes extraordinaires
que recèle la drogue, associée tout à la
fois au bon et au mauvais, à l'interdit et au prescrit,
à la liberté et à la dépendance,
au religieux et au profane, à la vie et à la mort,
à "l'acte gratuit" et à l'exploitation
économique. La drogue se situe à la charnière
de l'individuel et du social, du physique et du mental; pour
cela elle permet un jeu social et un jeu intellectuel d'une ampleur
exceptionnelle, suffisant peut-être à expliquer
son développement quasiment universel.
Bibliographie

Textes sur le chamanisme:
Setuuma chamane
indien, par Michel Perrin
Le Serpent cosmique, par Jeremy
Narby
Ce que m'on fait voir
les plantes sorcières, par Michael
Harner
© Le Temps stratégique,
No 12 ,Genève, printemps 1985. le.temps@edipresse.ch
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