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Si mes gènes, si
mes chromosomes pouvaient parler, ils vous raconteraient une
odyssée méditerranéenne qui partirait à
peu près comme celle d'Ulysse, mais plus au sud, de la
Méditerranée asiatique, ce Moyen-Orient d'aujourd'hui;
ils vous raconteraient leurs voyages dans l'empire romain, leur
arrivée dans la péninsule ibérique et en
Provence, ils vous diraient plus d'un millénaire d'enracinement
et près de sept cent années dans une Espagne plurielle
aux divers royaumes et aux trois religions, jusqu'à pour
certains 1492, et pour d'autres le 17ème siècle;
mes gènes, mes chromosomes vous diraient comment ces ancêtres
conversos auront connu pendant deux siècles le baptême
de l'Église catholique; puis ils vous narreraient leur
séjour rejudaïsé dans le grand duché
de Toscane à Livourne jusqu'à la fin du 18ème
siècle, où, poussés par les grands courants
de l'expansion économique de l'occident, ils avaient gagné,
dans l'Empire Ottoman, la grande cité de Salonique peuplée
en grande majorité de séfarades qui parlaient le
vieil espagnol antérieur à la jota; puis
ils vous diraient le retour vers l'occident au début du
siècle, et enfin l'enracinement en France. Mes gènes
vous diraient que toutes ces identités méditerranéennes
successives se sont unies, symbiotisées en moi, et au
cours de ce périple bimillénaire, la Méditerranée
est devenue une patrie très profonde. Les papilles de
ma langue sont méditerranéennes, elles appellent
l'huile d'olive, elles s'exaltent d'aubergines et de poilons
grillés, elles désirent tapas ou mézés.
Mes oreilles adorent le flamenco et les mélopées
orientales. Et dans mon âme, il y a le je ne sais quoi
qui me met en résonance filiale avec son ciel, sa mer,
ses îles ses cotes, ses aridités, ses fertilités...
Mes gènes vous confieraient
aussi qu'ils ont vécu une expérience typiquement
ibérique, l'expérience marrane. Le marranisme n'est
pas seulement, comme beaucoup le croient, une façon secrète
d'être juif sous le masque chrétien ou une façon
d'avoir dissous son ascendance juive dans un christianisme sincère,
c'est aussi l'expérience dans un même esprit et
une même âme de la rencontre de deux religions antagonistes.
Ou bien cet antagonisme produit la dissolution de ce que l'une
et l'autre religion ont de formel et dégage alors une
prodigieuse combustion mystique, et c'est Thérèse
d'Avila. Ou bien le choc des deux religions dissout l'une et
l'autre pour faire place au doute et à l'interrogation
généralisée, et c'est le cas de Montaigne,
lui aussi issu de conversos. Ou bien encore le Dieu transcendant
se désintègre et c'est la nature qui devient divine
en devenant auto-créatrice, et c'est Spinoza. Et moi oui,
je suis mystique certes à ma façon, je suis rationnel,
je suis sceptique, et je n'aurais pas été tel sans
Séfarad, je veux dire les Espagnes.
Mes gènes ne m'ont
pas parlé de Barcelone, mais mon esprit a été
marqué par Barcelone. J'avais 18 ans en janvier 1939 quand
j'appris brutalement la chute de Barcelone. J'ai écrit
dans mon livre Autocritique: "je pleurais, en regardant
l'énorme manchette de Paris Soir, cachant mon visage
derrière le journal, dans le salon où mes parents
écoutaient les accordéons de radio-Ile de France,
et je ne savais pas qu'en même temps mon camarade de classe
Jacques Francis Rolland et des centaines d'autres cessaient d'être
des gamins et entraient dans l'adolescence, en pleurant ensembles,
seuls, la fin de l'espoir, et que tous les autres espoirs qui
se lèveraient plus tard seraient édifiés
avec ces ruines" (p.21).
Je n'avais pas idéalisé
l'Espagne républicaine car je savais quels conflits internes,
quelle guerre civile sporadique au sein de la grande guerre civile
avaient ravagé Barcelone, provoquant notamment l'assassinat
d'Andreu Nin par les services secrets soviétiques du général
Orlov. Mais je pressentais obscurément que ce désastre
était le début d'un désastre historique
plus terrible encore, je sentais, comme d'autres, que la chute
de Barcelone était le début d'autres chutes, d'abord
la chute de la France à peine un an plus tard, puis la
chute de l'Europe...
Quand j'ai découvert
Barcelone, après la guerre, j'ai subi ce qu'un écrivain
allemand qui parle de Barcelone justement, appelle une intoxication
amoureuse. Et j'aime plus que jamais le Barcelone d'aujourd'hui,
ville d'espoir, ville de paix, ville ouverte, riche de sa culture
catalane, de sa culture espagnole et des cultures des migrants
ibériques qui se sont catalanisés en son sein.
C'est une ville qui dans le même mouvement où elle
se ressource dans son passé, s'avance vers un futur d'association
ibérique, européen, méditerranéen.
Mais, de même que
j'ai ressenti la chute de Barcelone en 1939 comme le plus sinistre
avertissement pour l'Europe, je ressens depuis l'an dernier un
choc de la même violence et aussi lourd de funestes présages
dans la décomposition de la richesse polyéthnique
de la Bosnie-Herzégovine et dans le siège de Sarajevo.
La Bosnie-Herzegovine n'était elle pas déjà
en elle même la préfiguration de l'Europe que nous
souhaitions? N'était-elle pas à la fois laïque
et polyreligieuse? Cet assassinat de la Bosnie-Herzegovine frappe
au coeur l'idée d'Europe et la possibilité d'Europe.
Nous voyons réapparaitre
un mal que nous croyions avoir dépassés en élaborant
la communauté européenne. Certes, l'État
national a joué un rôle civilisateur fécond
dans l'histoire de l'Europe, mais il a porté en lui la
potentialité, trop souvent non inhibée, de la purification.
La purification nationale
a d'abord été religieuse. C'est 1492 en Espagne,
puis c'est le triomphe du principe cujus regio ejus religio,
l'expulsion des catholiques d'Angleterre, l'expulsion des protestants
de France avec la révocation de l'Edit de Nantes, un peu
partout l'expulsion ou ghettoisation des juifs.
Puis au vingtième
siècle la purification devint raciale et ethnique. Les
guerres gréco-turques ont suscité les transferts
massifs des Hellènes d'Asie Mineure en Macédoine,
des Turcs de Macédoine en Turquie, puis Hitler a voulu
purifier l'Allemagne des juifs, tsiganes, malades mentaux. La
fin de la guerre a chassé les allemands de Silésie,
des Sudètes, les polonais d'Ukraine.
Aujourd'hui en ex-Yougoslavie,
en Europe, en Méditerranée tous les conflits prennent
un aspect atroce de ségrégations ethniques et religieuses.
Le seul remède aux
conceptions closes de l'ethnie et de la nation est dans le principe
associatif. Le destin de l'Europe se joue dans l'alternative:
association ou barbarie. Et ce n'est pas seulement le destin
de l'Europe, c'est celui de la Méditerranée.
Méditerranée!
notion trop évidente pour ne pas être mystérieuse!
Mer qui porte en elle tant
de diversités et tant d'unité!
Mer des extrêmes
fertilités et des extrêmes aridités!
Mer dont le centre est
formé par sa circonférence!
Mer à la fois d'antagonismes
et de complémentarités dont la complémentarité
conflictuelle de la mesure et de la démesure!
Berceau de toutes les cultures
d'ouverture, d'échanges et d'aventure!
Matrice de l'esprit le
plus sacré et de l'esprit le plus profane!
Matrice de religions polythéistes
et des religions monothéistes!
Matrice des cultes à
mystère qui promettent la résurrection après
la mort et des sagesses qui demandent à accepter le néant
de la mort!
Matrice de la philosophie,
de la théosophie, de la gastrosophie et de l'oenosophie!
Matrice de la rationalité,
de la laïcité et de la culture humaniste!
Matrice de la Renaissance
et de la modernité de l'esprit européen!
Mer de la communication
des idées et des confluences des savoirs qui a su faire
passer Aristote de Bagdad à Fez avant de le faire parvenir
à la Sorbonne de Paris!
Mer tricontinentale des
rencontres fécondes et des ruptures tragiques entre l'Est
et l'Ouest, le Sud et le Nord
Mer qui fut le Monde et
qui demeure pour nous méditerranéensnotre
monde.
Notre Méditerrannée
s'est rétrécie, elle est devenue un lac de l'ère
planétaire baignant le sud d'une Europe, elle même
rétrécie aux dimensions d'une Suisse face aux énormes
masses continentales qui bordent le Pacifique, nouveau centre
de gravité du monde. Cette Méditerranée
qui devrait donc jouir de la paix d'un lac, de la douceur d'un
lac, redevient pourtant un lieu de tempêtes. Cette Méditerranée
marginalisée redevient une des zones sismiques les plus
importantes de la planète.
ALERTE
Je dis alerte, parce que
l'Europe tend à se détourner de la Méditerranée
au moment où justement en Méditerranée s'accroissent
les problèmes et périls.
Les processus de dislocation,
dégradation, renfermement qui se développent un
peu partout affectent particulièrement la Méditerranée.
Plus encore: la mer de
la communication devient la mer des ségrégations,
la mer des métissages devient la mer des purifications
religieuses, ethniques, nationales.
Les grandes villes cosmopolites,
véritables "cités-monde", creusets de
la culture méditerranéenne se sont éteintes
les unes après les autres dans la monochromie: Salonique,
Istambul, Alexandrie, Beyrouth. Sarajevo agonise.
Après 89, l'Europe
de l'ouest, en se tournant vers l'est qui s'ouvrait, s'est détournée
des problèmes fondamentaux de la Méditerranée
qui la concernent vitalement. L'économie européenne
s'est tournée vers les marchés potentiels de l'est,
regardant au delà l'énorme marché chinois.
La Méditerranée est de plus en plus oubliée.
Les puissances européennes
se sont montrées impuissantes face au conflit israélo-palestinien,
à la tragédie de l'ex-Yougoslavie, et regardent
hébétées la tragédie algérienne.
Les pays du sud européen,
particulièrement de l'Arc Latin, n'ont pas élaboré
une conception commune pour une politique méditerranéenne.
L'Europe ouverte tend à
redevenir l'Europe du rejet. Au moment où avaient commencé
les processus d'intégration européenne de l'Islam,
posthumes comme en Espagne qui réintègre en son
identité, son passé maure, modernes comme en France
et en Allemagne avec les immigrés maghrébins et
turcs, voilà que revient le vieux démon européen:
refouler, exclure l'Islam. L'offensive serbe en Bosnie n'est
pas seulement un accident, elle est la poursuite d'une reconquête.
On a laissé détruire
le caractère polyvalent et poly-ethnique de la Bosnie
Herzégovine et lorsqu'elle se trouve tronquée pour
n'être plus qu'un réduit musulman , on s'effraie
à l'idée d'un état musulman.
Partout, le partenaire
nécessaire est de plus en plus considéré
comme l'adversaire potentiel et cela de chacun des quatre cotés
de la Méditerranée: nord sud et est ouest.
La Méditerranée
s'efface comme dénominateur commun.
Plus encore: il faut comprendre
que la grande ligne sismique, qui part du Caucase, en Arménie/Azerbzadjian,
qui a dévasté depuis près de cinquante ans
le Moyen-Orient, s'est étendue vers l'ouest en Méditerranée;
elle a saccagé la Bosnie-Herzegovine, et elle ravage l'Algérie.
C'est la ligne où deviennent virulents et mortels les
antagonismes Est/Ouest, Nord/Sud, Richesse/Pauvreté, Vieillesse/Jeunesse,
Laïcité/Religion, Islam/Chrétienté/Judaïsme,...
Nous pouvons aujourd'hui
espérer, sans certitude aucune, en une progressive pacification
au Moyen-Orient, notamment par l'accession de la Palestine à
l'indépendance nationale, mais le trou noir géo-historique
y demeure, et deux nouveaux trous noirs se sont formés
en Bosnie et en Algérie.
En Algérie, il y
a eu les conséquences désastreuses non seulement
du vote FIS mais de la négation de ce vote, et tout va
vers l'implosion. Que sera l'Algérie? Quel bouleversement
géopolitique formidable ne va-t-il pas s'opérer?
Va-t-on vers une refermeture de la Méditerranée?
Un embrasement?
Dans ces conditions tragiques
les pires ennemis sont les seuls qui collaborent entre eux: de
même qu'il y eut en Italie les mêmes méthodes
et les mêmes objectifs entre le terrorisme noir et le rouge
qui avaient pour but commun de détruire la démocratie,
de même en Israël/Palestine ce sont les fanatiques
ennemis israéliens et arabes qui coopèrent avec
ardeur pour saboter la paix; de même en Algérie,
la terreur des attentats et la terreur de la répression
collaborent pour empêcher toute entente démocratique.
Partout les haines adverses ont un même ennemi commun:
la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon.
Pourrons nous sauver la
Méditerranée? Pourrons nous restaurer mieux développer
sa fonction communicatrice? Pourrons nous remettre en activité
cette mer d'échanges, de rencontres , ce creuset et bouillon
de culture, cette machine à fabriquer de la civilisation?
Il y a des solutions économiques,
mais les solutions seulement économiques sont insuffisantes
et parfois font problème: ainsi le FMI met les États
dans la nécessité d'obéir à ses exigences
pour avoir des crédits, mais aussi dans la nécessité
de leur désobéir pour éviter le clash politique
et social.
Il faut du développement,
mais il faut aussi entièrement repenser et transformer
notre concept de développement lequel est sous-développé.
Ainsi il n'y a pas que
l'économie industrielle à installer, il y a aussi
à réinventer une économie de convivialité.
Déjà les
innombrables retraités qui viennent sur les cotes nord-méditérranéennes
cherchent non seulement du soleil et du beau temps, mais une
aménité du vivre, un plaisir de vivre et un art
de vivre. Dans l'art de vivre méditerranéen il
y a l'extraversion de la place publique, du paseo, du corso,
qui est aussi un art de la communication. Il y a notre gastrosophie
qui tend à chacun le fruit et le rameau de l'olivier.
Les continentaux qui viennent s'installer pour leurs vacances
ou durablement dans des lieux encore préservés
viennent chercher l'antidote à la mécanisation,
à la chronométisation, à l'anonymisation,
à la hâte. Nous avons dans nos cultures les ressources
pour résister à la standardisation et à
l'homogénéisation. Nos paysages, nos sites, nos
monuments, nos architectures du passé ne sont pas seulement
des objets esthétiques, ils irradient des ondes qui nous
pénètrent, ils distillent des sucs qui nous épanchent,
ils nous instillent des vérités impalpables qui
deviennent nos vérités. Et n'avons nous pas mission
de propager cet art de vivre dans le sillage de nos pizzas de
nos couscous de nos taramas, de nos tapas et de nos vins?
Mais la défense
et l'illustration d'une qualité de la vie exigent la résistance
à ce qu'a de barbare le développement techno-industriel
incontrôlé, le déferlement du profit au détriment
des relations d'entraide et de services mutuels, l'extension
du béton et du mitage qui ont déjà dénaturé
tant de nos cotes...
Ils exigent une politique
de régénération de la Méditerranée
qui comporte évidemment le réassainissement de
la mer, sa repopulation aquatique: tout cela a commencé
sporadiquement, mais cela devrait devenir systématique
et commun. Une telle politique comporterait autant que faire
se peut et partout où cela se peut, la restauration des
activités pastorales, le développement du maraîchage
et d'une agriculture de qualité, ce qui déjà
en viticulture se manifeste dans de nombreux pays par les progrès
qualitatifs obtenus par la sélection des cépages,
les procédés de vinification, le caractère
biologique de l'engrais. Enfin, il faut savoir que, grâce
à l'ingénierie génétique, nous trouverons
bientôt le moyen de cultiver des plantes qui puiseront
l'azote de l'air et le réintroduiront en terre, et plus
largement de rendre cultivables à nouveau des terres peu
fertiles.
C'est enfin, non seulement
la défense de la qualité de la vie, mais la défense
de la vie elle-même qui exigent une politique de l'émigration,
laquelle n'est possible que si nous sachons remplacer la peur
démographique et la peur ethnique, hélas aujourd'hui
liées, par la résurrection du noble sens de l'hospitalité,
le sentiment de la complémentarité du voisin, le
respect de l'autre, l'amour de la diversité.
Mais nous devons d'abord
nous mobiliser contre la grande fracture sismique qui a envahi
la Méditerranée. Il nous faut cesser de regarder
l'Islam et l'arabisme comme monolithes ou comme agressions. il
nous faut penser à tant de brimades, de dénis,
de justice à deux poids et deux mesures, à tant
de déceptions...
Il nous faut associer,
lier, redonner la primauté à ce qui est commun,
restituer l'identité commune sous et dans la diversité
afin de faire émerger l'identité de citoyen de
la Méditerranée au sein de nos poly-identités,
car nous somme tous poly-identitaires et nos différentes
identités doivent s'enrouler en spirale les unes autour
des autres au lieu de s'entre-refouler les unes les autres.
Il n' y a pas de fraternité
profonde sans maternité: il nous faut revitaliser notre
mer mère.
Il y a un mythe euphorique
simpliste de la Méditerranée qui ignore que tant
de dislocations, destructions, intolérances, viennent
de la Méditerranée elle-même. Mais nous avons
besoin d'un mythe riche qui exprime nos aspirations à
l'accomplissement du meilleur de nos possibilités.
Ah! il nous faut de la
compréhension, beaucoup de compréhension. Qu'est
ce que la compréhension, qui la rend différente
et complémentaire de l'explication?
C'est ce qui nous permet
à nous sujets humains de considérer autrui comme
sujet à l'image de soi-même, ego alter, et de comprendre
de l'intérieur ses sentiments et ses réactions.
Comprendre l'autre est un impératif vital aujourd'hui.
Mais cela suppose aussi
une grande régénération morale, un grand
changement moral: il nous faut vouloir du fond du coeur la concorde,
la réconciliation, la compassion, le pardon.
Et je terminerai mon propos
par la salutation première de tout méditerranéen:
que la paix soit avec vous.
Que la paix soit avec nous.
Edgar Morin
* discours prononcé
à Barcelone lors de la remise à l'auteur du prix
international Catalunya 1994 |