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"La cyberculture,c'est l'universel sans totalité"
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Entretien avec Pierre Lévy, philosophe du cyberespace |
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Au-delà de sa récente
médiatisation, que retenez-vous de l'essor du cyberespace ? Pierre Lévy: J'aimerais souligner l'originalité de cet espace de communication. Cette originalité apparaît mieux si on la met en regard des autres modes de communication à support technique. Si on regarde la communication médiatique (presse, radio, télévision), on a une structure de communication avec un centre émetteur et un grand nombre de récepteurs passifs et, surtout, isolés les uns des autres. Or l'avantage des médias, c'est qu'ils créent une communauté, un public, un contexte parce que les gens reçoivent les mêmes messages, mais il n'y a pas de véritable communication. Le deuxième grand type de communication est celui du téléphone ou de la poste dans lequel un vrai dialogue est possible (réciprocité de la communication) mais cette communication n'a lieu que de point à point, d'individu à individu. Il n'y a pas de création de communauté, de collectivité. Le grand avantage d'Internet, c'est qu'il combine les aspects positifs des deux médias précédents. Il y a l'adressage fin des messages et l'interactivité et la réciprocité que l'on trouve à la poste et dans le téléphone, mais il y a aussi en plus la possibilité de créer de la communauté. Est-il souhaitable et possible de réglementer le réseau ? Tout d'abord, il y a des règles de droit concernant ce qui est licite de dire ou d'exprimer publiquement ou non. Dans le droit français par exemple, on n'a pas le droit de faire de la publicité pour le racisme ou de faire des appels au meurtre, etc. Le réseau n'échappe absolument pas au droit! Si des individus sont pris à faire des choses illicites, ils ont donc passibles des peines prévues par la loi. Ce n'est pas parce qu'ils l'ont fait sur Internet que cela change quoi que soit. C'est comme le téléphone, si vous faites des menaces à quelqu'un par téléphone, cela reste des menaces! Donc la loi s'applique, un point c'est tout... Il faut quand même savoir que les messages qui sont envoyés par courrier électronique sont signés; on connaît leur adresse et origine. Il faut vraiment travailler beaucoup pour se rendre anonyme. Il en va de même pour les conférences électroniques. Evidemment il y a des aires de jeu ou de communautés virtuelles où la règle du jeu est de prendre un pseudonyme. Personne ne vous oblige à participer à ces groupes. C'est comme dans un bal masqué, vous n'allez pas portez plainte parce que les gens ont des masques, personne ne vous oblige à y aller. La notion d'opinion publique est très importante sur le réseau. Une entreprise, une administration, une université qui a un serveur tient évidemment à ce que l'on trouve des choses respectables sur son serveur. Donc les gens font très attention à ce qu'ils disent et à ce qui est diffusé. Presque tout est signé. Il reste alors un seul vrai problème. C'est que, du fait du caractère complètement déterritorialisé du réseau, si par exemple des informations sont interdites dans un pays, il est tout à fait possible d'émettre les dites informations à partir d'un autre pays ou cela est autorisé. Et il n'y a quasiment rien à faire pour l'empêcher, car c'est la nature même du réseau. Le réseau ne connaît absolument pas les frontières. Il s'agit là d'un problème de discipline des internautes et peut-être aussi de législation internationale. Enfin, concernant la question de la censure et de la réglementation du réseau, cela fait plus deux siècles que l'on se bat pour la liberté d'expression et pour la liberté d'opinion par exemple pour la presse écrite. Et aujourd'hui, pour la France ou les Etats-Unis, dans les pays à peu près "civilisés", il n'y a pas de censure préalable à la parution de la presse. Si jamais des journaux publient des choses répréhensibles (par exemple sur la vie privée de quelqu'un) ils peuvent toujours être attaqués juridiquement. Mais je ne crois pas qu'il faille d'aucune manière rétablir la censure sur Internet. Cela me semble une régression incroyable si jamais on voulait le faire. Vous venez de présenter un rapport au Conseil de l'Europe sur la Cyberculture. Concrètement, que préconisez-vous ? J'essaye de faire prendre conscience aux responsables des grands enjeux dans les domaines de l'éducation et de la formation, des nouvelles formes de l'apprentissage, de l'urbanisme, de la ville, de la citoyenneté, et également de tout ce qui concerne la dimension artistique ou esthétique. Il s'agit dans ce rapport de traiter des aspects proprement culturels et pas juridiques ou économiques. Ce sont essentiellement les trois thèmes que j'ai développés, le côté citoyenneté, le côté artistique et le côté éducatif. Pour l'éducation je plaide pour une reconnaissance la plus ouverte du nouveau rapport au savoir qui est en train de s'instituer avec les nouveaux moyens de communication interactifs. Pour leur utilisation à l'école et à l'université de la manière la plus large et la plus éclairée possible, évidemment toujours au service d'un projet pédagogique, car cela permet de mieux apprendre et de mieux s'intégrer dans le monde contemporain. Je pense que le rôle des enseignants sera de moins en moins d'enseigner et de diffuser des connaissances et de plus en plus d'orienter les élèves et les étudiants dans leur processus d'apprentissage, de les stimuler, de les inciter à échanger leurs connaissances entre eux, les organiser. Pour moi, le futur rôle d'un enseignant sera celui d'un animateur de l'intelligence collective de ses étudiants. Je crois que le phénomène de désintermédiation dans les domaines économique et culturel est tout aussi valable et important dans le domaine de l'éducation et de l'apprentissage. Dans les collèges, lycées et universités, on devra de plus en plus tenir compte de cette réalité et repenser en fonction de cette réalité. A mon avis les secteurs de l'enseignement les plus en pointe seront ceux de l'enseignement à distance et les systèmes d'apprentissage ouverts. J'essaie aussi de remettre en cause les diplômes comme seule méthode de reconnaître et valoriser les apprentissage des personnes. Aujourd'hui, il y a tellement plus de façons d'apprendre que de suivre des cours qu'il y a une certaine injustice à ne reconnaître que les apprentissages académiques faits dans des cursus scolaires et officiels. Peut-être qu'une des fonctions des systèmes d'éducation public, ce serait non seulement d'enseigner mais aussi de permettre aux gens de se voir reconnaître l'éventail le plus varié possible des compétences et des connaissances qu'ils ont acquis. Mettre à disposition toute une batterie de tests en évolution permanente, etc. Je fais un certains nombre d'autres propositions dans ce sens. Qu'est-ce que, exactement que la cyberculture ? Quelles sont ces signes marqueurs ? Pour moi la cyberculture ce n'est pas la culture des fanatiques d'Internet, c'est une transformation profonde de la notion même de culture. Et c'est difficilement séparable des autres transformations sociales que nous connaissons depuis 20 à 25 ans : l'urbanisation galopante ; la montée du niveau d'éducation -car contrairement à ce qu'on raconte, il y de plus en plus de gens qui arrivent au niveau du bac ou des universités-; l'accroissement des échanges internationaux et la mondialisation économique ; le fait qu'il y ait de plus en plus de gens qui voyagent et qui rencontrent d'autres cultures. Le développement par le cyberespace n'est pas le seul élément qui me fait parler de l'universel sans totalité. Selon moi, la particularité de la cyberculture, c'est une nouvelle forme d'universalité que je décrirais comme un mouvement, un processus de plus en plus important qui fait que l'Humanité est en train de se rencontrer elle-même. Il y a de plus en plus de contacts entre les gens dans la planète, il est de plus en plus facile de toucher quasiment l'existence des autres, de les rencontrer, de communiquer avec eux. Le World Wide Web - cet immense hyperdocument en transformation permanente, continuellement alimenté par des inputs venant absolument de toutes les parties du monde et interconnecté constamment avec sans arrêt de nouveaux liens qui se créent à l'intérieur de cet immense hyperdocument créé par des gens du monde entier- est, pour moi, une matérialisation de l'universel sans totalité. L'aspect universel, il est évident, mais ce que je veux dire par "sans totalité", il n'y a pas de centre du réseau, il n'y a pas de sens unique, il n'y a pas de possibilité de maîtriser ou totaliser cet ensemble en construction et en construction permanentes. Rien n'est exclu et rien n'est organisé par un centre. Si vous essayez de construire intellectuellement un tout organique, bien fermé, descriptible, vous échouez nécessairement parce que justement c'est impossible à cerner. Chaque fois que vous avez un nouveau noeud dans le réseau, chaque fois que vous avez un nouveau site, un nouveau groupe de discussion, un nouvel abonné, vous avez une nouvelle source d'hétérogénéité et de diversité. Depuis dix ans, vous avez de plus en plus de langues, de thèmes abordés, de pays concernés c'est-à-dire que la diversité ne fait que croître. C'est un processus absolument passionnant à observer. L'anglais représente plus de 80% de tous les messages et documents accessibles sur le cyberespace. Cette langue devenue globale et basique n'est-elle pas tout simplement le procotocole commun de communication au sein du Réseau ? Oui, entre les gens qui ne parlent pas la même langue, on a plutôt tendance à parler anglais. Mais c'est déjà le cas dans le tourisme, la finance, la communauté scientifique, donc c'est la langue véhiculaire générale dans le monde. C'est aussi la langue majoritaire des internautes, c'est-à-dire que la majorité des internautes sont anglophones d'origine. C'est la langue majoritaire parce que c'est la population majoritaire. Au début, 100% des données sur Internet étaient en anglais, maintenant cela progresse dans le sens d'une diminution de l'anglais au fur et à mesure que des gens d'autres langues et d'autres cultures font leur entrée dans le cyberespace. Je crois que c'est la tendance qu'il faut observer plutôt que les chiffres absolus. Je voudrais souligner que la sauvegarde de la diversité est entre les mains de tous, Personne ne nous empêche de faire des sites en français, en arabe, en chinois. C'est une question d'initiative : au dernier trimestre 1997, 30% des sites en français venaient des québécois alors qu'ils ne représentent que 5% de la population francophone. A part le philosophe Michel Serres, le futurologue Joel de Rosnay et vous-même, les intellectuels français ne se sont pas beaucoup prononcés sur la cyberculture, si ce n'est pour militer franchement contre. Comment analysez-vous cette situation ? Je crois qu'il y a un élément de défense d'une position ou d'un pouvoir qui est remis en question par Internet. Il y a un aspect tout simplement d'ignorance, souvent ceux qui sont contre le cyberespace parlent sans trop savoir ou en plaquant sur Internet des lieux communs genre "c'est la culture Coca-Cola" ou bien c'est parce qu'il y a des pouvoirs et des monoples qui sont menacés. Beaucoup d'intellectuels sont directeurs de collection dans des maisons d'éditions, professeurs qui animent des revues, et là, avec le réseau, il y a tout un mouvement de communication qui échappent totalement aux réseaux traditionnels. C'est une culture différente. Si vous avez réussi à acquérir un petit pouvoir dans une zone qui devient tranquillement marginale, vous n'êtes pas content. On vous sent très impliqué dans le phénomène que vous observez. Où se situe votre propre regard critique sur le cyberespace? Il est vrai que j'utilise énormément le courrier électronique, mais je navigue pas beaucoup sur le Web, et personnellement j'ai déjà du mal à trouver le temps de lire un bon livre! Ce n'est pas du tout une passion personnelle, c'est beaucoup plus une passion pour ce qui est en train de se passer d'intéressant dans la culture contemporaine. Si je suis optimiste ou très positif, c'est beaucoup plus pour décrire les meilleures utilisations qu'on fait de ce nouveau système de communication. Si je souligne ces aspects positifs ce n'est pas du tout pour dire que tout ce qui est fait sur le réseau est positif ni pour prédire que l'avenir sera radieux. En fait il y a un aspect de discrimination qui est assez fort et que si je dis que le meilleur usage que l'on peut faire de l'Internet, c'est de l'intelligence collective, c'est une manière de dire en creux que la télévision interactive, la vidéo à la demande et tout ce qui ressemble à la reconduction des médias classiques ne sont pas les meilleures utilisations, ni les plus innovantes. Je ne crois pas manquer d'esprit critique en essayant de promouvoir les pratiques et les processus d'intelligence collective, c'est déjà une manière de marquer une différence, de séléctionner et choisir les usages. Propos recueillis par Réda Benkirane (2 avril 1998) |
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