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] Réda Benkirane. Le désarroi identitaire. Jeunesse, islamité et arabité contemporaines. Editions du Cerf, 2004.
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Le désarroi identitaire.
Jeunesse, islamité et arabité contemporaines

Extraits

Une généalogie d'avenir / 11 septembre 2001, 14h00 CET

 

Une généalogie d'avenir.haut de page

Voilà, à la fois, la bonne et triste nouvelle du siècle qui s'ouvre : la seule aventure qui vaille la peine est la migration (hijra) et l'exil (ghurba)  ; tout ce qui s'inspire de l'hégire. La migration qui se donne à voir au large de Gibraltar préfigure, aujourd'hui de manière dramatique, la grande vague qui remontera, demain en brise bienfaitrice, sur les berges de l'abondance inquiète. Elle porte le message d'humanité qui, de témoignage en témoignage, transformera le monde en quelque chose de meilleur. C'est dans cette dérive que, perdus, hors d'eux-mêmes, ces hommes donnent le meilleur d'eux-mêmes. Nous commençons à peine à comprendre combien le monde a un besoin sincère, profond de cette participation. La jeunesse, son nombre, son teint, l'ancienneté de ses cultures dont la beauté va en certains lieux jusqu'au vertige, font de ces migrants des spécimens précieux. D'une certaine façon, la pauvreté les protège : seule la lumière les inonde. La mutation explosive de l'artefact – croissant en organisme, population et nation artificielles – n'a pas eu tout à fait raison de leurs pensées subtiles, de leurs corps alertes, vibrant aux mille désirs, de leur cœur qui entend et voit bien plus loin que notre horizon. Face à l'être-machine qui consume son énergie psychique dans le virtuel et le simulacre, ces êtres-là restent encore de l'ancienne facture, de la teneur qui allie la pensée agile au grain de la peau. Cette jeunesse itinérante est capable d'ascèses (petite, grande ou calendaire), travaille encore de ses mains, fait encore l'amour – souvent, longtemps – sans écran (plastique ou publicitaire), piqûre ni additif aucun, enfante une progéniture bruyante et insouciante, protège le vieux comme un orphelin. L'eau pour ceux-là est précieuse ; leur hygiène impose la lente sudation puis le gommage du corps pour en soulever toute la crasse. L'ablution est leur rituel quotidien. En voyage, ils mangeront volontiers à la table du juif et dormiront de préférence dans les draps du chrétien. La menthe, l'olive, les dattes et le miel sont tout leur aliment. Le chanvre est leur vigne. Posant le carré d'une étoffe, pour se câbler, l'espace de deux génuflexions, au nombril terrestre, ils prient sur un quai de gare, dans un hall d'aéroport ou un couloir de métro. Parce qu'ils sont les récapitulateurs, ils accueillent dans la tolérance et par la transcendance tout ce qui fut avant eux. Nés d'une argile crissante, ils sont encore la source claire : la voie médiane de l'humanité (ummatan wassatan).

Marocain, je suis occidental dans le sens le plus littéral (maghribi), à sa pointe la plus extrême. Dans mes veines coule un riche mélange ; aristocratie andalouse, tribu berbère et descendance noire de princes et d'esclaves. Globe-trotter, j'ai parcouru le monde avec Ibn Battouta et fait reculer les terrae incognitae, je suis l'auteur avec Al Idrisi d'une géographie universelle qui instruisit depuis la Sicile de Roger II sur la totalité du monde et ses sept climats. À l'époque de Charles-Quint, je meurs en Abdelmalek, le premier des Saadiens, pour faire vivre mon royaume ; j'ai tué au cours d'une bataille mémorable Don Sébastien, roi de Portugal et son complice – mon frère félon, maudit soit-il. Plus tard, je revis en ces lettrés qui parsèment les écoles religieuses (médersas). Je sens partout monter la confusion et enfler l'anarchique dissidence (siba). Je suis de ces hommes qui mènent la course depuis Salé, piratant jusqu'au large des côtes de Grande- Bretagne. J'aime l' é tranger, ses étoffes, ses femmes poudrées, son art et ses breuvages enivrants. Chez lui, je suis chez moi même s'il manque l'appel du minaret et que parfois j'ai recours à l'interprète. Aux temps modernes, je traite avec les manufacturiers génois, implante un négoce à Manchester. Bourgeois, je suis homme de mon temps, monte en Europe où naît une première progéniture et j'assure la lignée pour ma descendance : depuis 1875, le textile fait ma toile. Avec l'administrateur résidant, me voici sbire ; je consens à le servir pour son meilleur et pour mon pire. Conscient du déclin du royaume, vendu moi-même, je renonce aux biens et à l'autorité pour circuler comme un gnaoui au culte vaudou, un illuminé bouhali ou un errant ‘isawi qui s'élève par la torture sur son corps christique. J'entre en confrérie où je chante et danse en attendant la mort. Bienvenue la mort ! Croyant m'éteindre alors que je suis absent, je me refais par la transe une santé et surtout une conscience. Je retourne servir le Roumi, pratiquant la politique de l'arcane. Ma théosophie, apprise tant d'années, sous l'urgence s'est vulgarisée ; elle s'est noircie, maintenant que je l'ai rendue en stratégie de guérilla. Je suis le guerrier véritable, invisible et silencieux ; avant et après la guerre, je suis toujours le docile. J'attends mon heure entre les hauteurs d' Anoual (1921) et des Aurès (1954). Intrépide, ma loyauté parle d'elle-même : désintéressé, j'ai fait deux guerres mondiales, Verdun et le Mont Cassin. Alors que les vieux officiers chantent encore mon courage absolu, le Roumi, le Gaouri méridional me tutoie spontanément et croit me mener à la baguette. Qu'il maltraite les miens ou les déporte et me voilà sa hantise. Qu'il vide tranquillement son chargeur sur ceux de ma tribu, à mon tour, sans sourciller, je viendrai lui ouvrir le ventre ou lui trancher la gorge. S'il m'en prenait l'envie, du bout de ma plume, par écriture magique et à distance, je l'enverrais se tordre dans les airs. Avec l' é mir Abdelkrim, je deviens ce secrétaire indigène-indigne qui sera cet ennemi irréductible de la France, de l'Espagne et du sultanat défait. Craignez ma colère – évitez-là, je ferai vos prochains Vietnams –, elle est imprévisible, indélébile. Je suis l'aube rouge du tiers-monde… et son crépuscule.

Vieilli avant l'âge, je me meurs. J'ai brisé mon dos, mes bras à construire des morceaux de France – nation ingrate qui ne m'a jamais regardé. Prolétaire édenté, immigré au visage fermé, à l'accent impossible, je n'ai fait ni guerre ni école mais j'ai accumulé de l'argent pour tout le groupe. J'ai labouré le goudron, le béton, les terrains vagues, balayé, récuré, débarrassé du monde la laideur qui a fini par déteindre sur moi. Je suis cette longue et mortelle caravane qui, chaque été, dort au bas côté de la route, traversant l'Europe et la mer pour sentir l'odeur de la terre qui m'a vu naître, régaler ceux de mon sang. Tous, d'où qu'ils soient, sont moqueurs à mon passage. Toute ma vie, j'ai souffert, à force d'avoir donné. Mes enfants grandissent, dignes et fiers, mais toute ma vie, j'en ai payé le prix, bavé, sué, pué, souffert sans jamais vivre. Je suis la honte des deux rives, la poussière qui fait ce ciment qui fait l'histoire. Dieu est témoin que si je n'allais pas à la poste envoyer mon chèque tous les mois depuis presque un demi-siècle, trois, dix pays feraient faillite, ne pourraient vivre. J'ai construit ici un grand pays, et de la sueur de mon front, depuis ce froid intense et ces journées sans lumière, j'ai fait construire des villages entiers et nouveaux dans mon bled, plus bas au Sud. Sous la mine ou la grue, au milieu des fraiseuses ou des rails, les versets chantent à mes oreilles, ils vibrent en moi l'inculte. N'eût été le Coran, mon compagnon le texte-imam, que je récite et accueille dans la cave de la cité, je serais sans honneur. Que Dieu fasse donc de nous une forêt et que tous les gens soient bûcherons !

Emigré de luxe, je voyage, esthète solitaire, depuis l'enfance. Ma famille sillonne l'Europe depuis un siècle. N'ayant pas eu l'habitude des contraintes, j'ai goûté au dépaysement depuis que je me souviens. Ce n'est qu'à l'âge adulte que j'ai assumé vraiment, radieux et détaché, l'errance. La guerre lointaine, l'idéologie sont de vieilles blessures ; ayant assimilé d'une traite la géopolitique de la guerre des Six Jours avant le monde des dessins animés, j'aurai toujours de la pudeur à m'émerveiller devant le bel Occident. Doué mais pouvant mieux faire, j'ai poursuivi l'éducation en m'abreuvant à la source de l'intuition – trajet plus court, mais dont la reconnaissance impose le détour par la pensée en solitaire. Je suis l' é tranger chaque fois que ce n'est pas de mode. Sur mes seuls nom et prénom, j'ai endossé le malheur et l'exotisme du monde, la religion des uns et les amours-défaites des autres, expliqué, énoncé-dénoncé, revendiqué la différence. é reintante, inutile pédagogie de l'altérité. L'appartenance est une prolongation qui m'est formellement interdite, la communion de groupe est chez moi une flamme brève. Je n'aime pas le pouvoir ni ne le crains vraiment, j'aime mais évite la foule.

Dispersé, je ne me reconnais qu'en la confrérie de la migration et de l'exil (hijra wa ghurba). J'ai traversé tant de lieux bien avant tout le monde que je me suis perdu. Je parle trois, quatre langues, et n'en maîtrise vraiment aucune. À tous, j'ai posé une difficile équation d'histoire-géographie. Je quittai cette première station de solitude pour une autre terre si accueillante. Trente années vont passer : étudiant, ami, amant et frère toujours de passage, j'ai transgressé avec joie et douleur les barrières sociales, et reste à cet égard un pionnier de la première génération, car je suis, comme dit le philosophe français Georges Canguilhem, « celui dont on ne sait qu'après qu'il est venu avant ». Je n'ai pas regardé mon rang ni la carrière et me suis exercé à voir le monde sous l'œil du pauvre et l'allure du serviteur ; excellente, instructive sociologie ! Chauffeur pour bédouins opulents, porteur d'armes pour les plus radicaux et convoyeur de devises pour des nécessiteux, colleur d'affiches, intendant et secrétaire de VIP ; dans l'antichambre – une vraie école – de l'histoire, j'ai été l'ombre de l'ombre, moi qui attendais cette montée vers la lumière. Les hommes de la Jahiliya m'ont trompé, ou plutôt c'est moi qui ai présumé de leur souffle et puissance. Leur verbe m'a ravi, je l'ai pris pour une émanation du Livre. Erreur fatale. N'étant doué ni pour les révolutions ni pour courtiser le Prince et encore moins pour m'assimiler aux projets de l'ancienne Métropole, bizarrement, je suis sorti indemne de drôles d'histoires qui font en certains coudes la grande histoire. Inutile, inoffensif, je suis irrécupérable. Je me suis moi-même éliminé, m'écartant du chemin pour me fondre dans le paysage.

Emigré sans retour, fils d'une longue bataille, je n'ai pas choisi l'étape finale qui s'est imposée à moi : toujours ailleurs. Sur ma route, je n'ai pas regardé en arrière, mais je n'ai rien oublié. Sans même le vouloir, j'ai renoncé aux biens, à la parenté, aux amis et compagnons de route. La solitude m'a grandi, elle seule m'euphorise mais elle épuise mon corps autant que la prière longue distrait mon intellect. Qui suis-je donc, moi, somme impossible de tous ces ancêtres ? D'où naguère suis-je parti et où maintenant irai-je ?

Extrait de Le désarroi identitaire. Jeunesse, islamité et arabité contemporaines de Réda Benkirane (Paris, Cerf, pp. 22-28).


11 SEPTEMBRE 2001, 14h00 CET. CONSEIL OECUMENIQUE DES EGLISES, GENEVE. haut de page Ma présence est comme abstraite au poste de travail, le regard vitreux, je suis en quelque sorte la prothèse de ma machine. Toutes sortes de pollutions abondent dans l'espace-temps informatique dans lequel je suis immergé depuis quelques mois. L'existence au sein de ce système épuise nerveusement, mais son écologie d'artefacts a l'avantage de permettre à l'esprit de fonctionner en parallèle sur le mode de la pensée automatique et machinale. Une partie de mon esprit charpente l'architecture de réseau, tandis qu'une autre vagabonde ; elle cherche une incarnation dans quelque chose d'autre que l'ombre de moi-même. Je voudrais être hors de moi-même, ailleurs et voir si j'y suis. Voilà que j'y renonce, fatigué d'avance par le manque d'attrait de l'imaginaire virtuel et technologique. Je songe alors à cette image, bouddhiste, de ce que je crois être la sérénité parce qu'elle se joue de la douleur ; poser le dos droit, croiser les jambes en tailleur, contempler indéfiniment un mur uniforme à quelques centimètres devant soi, bien respirer, ne plus penser. C'est tout. Nâgârjuna et Niffari sont mes yogis, gymnastes extrêmes du monde mental. Je me nourris de cette image en compilant machinalement des données somme toute sans importance qui nourrissent, prolongent indéfiniment le temps réel. Voilà la seule gymnastique à l'horizon de l'homme moderne, me dis-je, quant au système, à force de grossir en taille, en mémoire, en nœuds, il finira bien par détraquer la Matrice qui désormais enserre notre existence.

14h50 CET. Le poste téléphonique interrompt ma pensée vagabonde. On me signale qu'ont lieu au même moment des détournements au-dessus de New York et qu'il faut se rendre dans les locaux voisins de l'ONG œcuménique humanitaire où un téléviseur diffuse la chaîne américaine CNN. Je m'y précipite sans me douter que je m'apprête à suivre en direct l'événement le plus invraisemblable de l'histoire contemporaine.

Une vingtaine de personnes, toutes des experts du monde des ONG, observe les images en direct de New York. Personne ne parle parmi l'assemblée - anglo-saxonne pour l'essentiel ; pas de cris, ni de pleurs, ce sont des professionnels du malheur des autres. Ils seront restés sobres et dignes jusqu'au bout ; je n'aurai prononcé, quant à moi, aucune parole pendant près de 90 minutes.

Une barre de sous-titres expose sobrement ce qui se passe. La tour nord du World Trade Center se consume déjà lorsque j'entre dans la pièce. Les images ne collent pas avec les sous-titres. De quoi s'agit-il? Un incendie, une bombe? Non, c'est un avion qui s'est encastré dans un des plus célèbres édifices de la ville, à hauteur de ses 94-98 es étages. Un Boeing planté dans un gratte-ciel, c'est la sur-modernité qui se télescope. Mais où est l'avion ? Je me place au milieu de la salle, droit et immobile, et vais contempler l'impensable spectacle télévisé par CNN. Jamais je n'ai vécu un telle aventure mentale ; ce qui a lieu en dehors de moi-même dépasse, devance ce que je n'ai pas le temps de penser et encore moins d'énoncer et de comprendre. Du virtuel démultiplié par son entrée dans le réel dur qui dure jusqu'à sa mort en temps réel. Je fais le vide devant l'écran. Tout est si direct, l'impensable s'incarne à la vitesse de la lumière, crevant le mur du sens : le monde assiste, accouche d'une réalité sans nom qui épuise d'avance tout imaginaire concevable.

16h05 CET. Je sors un bref instant de ma torpeur. Alors qu'un sous-titre nous apprend que le Pentagone brûle, je commence alors à cerner l'ampleur de l'événement-catastrophe. Ceci n'est pas seulement un colossal accident matériel et logiciel, ce que voient des milliards de téléspectateurs a pu être pensé et mené par une poignée d'individus. Quelle disproportion entre les moyens, la cause et l'effet-monde produit. D'où l'hallucinant effet de levier, le dard planté au centre le plus symbolique – et le plus névralgique – de la sur-modernité.

L'édifice crevé par un second avion civil-missile d'United Airlines –  Boeing lui aussi, jumeau 767  fume, et malgré l'émiettement de sa sœur jumelle résiste toujours et ne plie pas. Devant cette rupture de symétrie posée comme une résistance aux ravages du virtuel, j'émets en mon for intérieur une seconde réflexion ; « l'avion s'est planté au milieu... donc la tour ne peut pas s'effondrer. L'opération est hardie mais a en partie échoué. » Et c'est alors à la même fraction de seconde que la jumelle commence sa chute infernale. Tétanisé, j'ai cru que ma remarque avait suffi à faire basculer le gratte-ciel. Terrorisé, oui, transi de peur, j'ai compris qu'un court-circuit logique avait été déclenché ; entre ceux qui l'ont fait et moi qui l'ai vu.

Quand la seconde tour a commencé à vaciller, le sol a manqué sous mes pieds. Comment dire ? j'ai cru que tous nous partirions avec cette seconde tour. Et, étrangement, je me suis senti intensément partir, physiquement défaillir, emporté dans les nuages de poussière et de chair, les débris de la Matrice.

Eventrée, la Matrice s'est finalement brisée en des fragments aussi fins que sa symbolique était jusque-là puissante et éloquente. Sur le plan de l'anthropologie fondamentale, l'effacement des tours annonce une nouvelle –  cette petite apocalypse  – surpassant toutes les autres. Vulnérable, fragile, plus que mortelle, la civilisation de la sur-modernité.

Dans cette hypnose de l'écran qui rend inapte l'écrit, j'ai cru un instant comprendre alors l'hypnose collective, l'aspect jubilatoire des images virtuelles de la première guerre du Golfe. Il y avait dans le spectacle de New York et Washington quelque chose de plus sain parce que les images que nous voyions n'étaient d'aucune censure ni désinformation. Tout se défaisait, s'écroulait en direct, la voix off , le commentaire étaient superflus. Quelques milliers de civils innocents venaient de partir en quelques minutes. Ce n'était pas vraiment nouveau, par exemple pour les populations civiles d'Irak, de Palestine, de Bosnie , du Soudan, du Rwanda, de Tchétchénie, mais cela l'était assurément pour des Nord-Américains que rien jusque-là, et au-delà de Pearl Harbour, n'avait pu atteindre sur leur sol. Ce qui n'a pas été compris lors de la première guerre du Golfe, me suis-je dit, l'aura été avec l'hallucinante attaque sur les tours jumelles et le Pentagone. Action et réaction, la filiation des événements m'a paru évidente. Ce qui s'est déroulé sous nos yeux est la réponse du berger de l' Arabia Felix et du Yemen au cow-boy de l'Ouest et de l'Espace qui lance, narquois, ubiquitaire, à ce dernier très remonté : catch me if you can .

COMPRENDRE, PENSER L'ECART A L'EQUILIBRE. Trois années ont passé depuis les attaques du 11 septembre, et depuis ont eu lieu les secondes guerres d'Afghanistan et d'Irak. J'en ai tiré un seul enseignement : nous n'avons rien appris de ce qui s'est passé. Nous n'avons à aucun moment saisi qu'il est dorénavant illusoire, définitivement pathétique de persister à croire – au sens religieux du terme – que la science du contrôle et de la manipulation peut encore régir le monde chaotique, incertain et interdépendant qui est le nôtre désormais - pour le meilleur comme pour le pire. Nos dirigeants politiques et décideurs économiques, tous pays confondus, doivent d'abord se rendre compte qu'il existe une classe croissante de problèmes pour lesquels la prédictibilité, le contrôle ne sont que très relatifs. Pour tenter d'agir sur le monde, les politiques doivent paradoxalement opérer un véritable « lâcher prise » en se délestant des principes sommaires de la première cybernétique, celle de l'asservissement et du contrôle de l'homme et de la machine, pour recourir aux idées de la seconde cybernétique qui s'inspirent de la logique du vivant comme l'auto-organisation et l'émergence, ou puiser du côté de la théorie mathématico-physique du chaos et de la sensibilité aux conditions initiales.

Sur le sujet du terrorisme international où, tous, nous sommes d'accord sur le grave danger qu'il représente, il y a beaucoup à redire sur la manière irresponsable dont les dirigeants le traitent. Rappelons-nous tout d'abord comment la guerre du Golfe de 1991 fut vendue à l'opinion publique internationale ; une guerre « courte », « high-tech », « intelligente », « chirurgicale », quasi virtuelle puisque visible uniquement par écran interposé ; or il faut voir les évènements du 11 septembre 2001 comme un effet de retour, une remontée d'acide, ou si l'on veut la réponse low-tech d'une poignée de Bédouins hallucinés et irréductibles à la toute première guerre de l'information.

Toutes ces questions à l'évidence sont mal perçues et pensées par les décideurs politiques. Au lieu d'être conseillés par des politologues qui ne connaissent rien aux phénomènes critiques , à l'instable, au flou, à la dynamique et à la turbulence, les « politiques » devraient s'instruire auprès de spécialistes de la science des nœuds et des liens, de mécaniciens statisticiens, d'immunologistes, d'informaticiens, etc., qui les instruiraient sur la grande métaphore du réseau qui se déploie à l'horizontale à toutes les échelles d'observation.

Le 11 septembre a marqué la grande vulnérabilité de la première puissance mondiale, et en tout premier lieu le cuisant échec et la faible intelligence - c'est le moins qu'on puisse dire - des services de renseignements américains, qui font orgie de moyens technologiques et dépensent des dizaines de milliards de dollars chaque année pour espionner, écouter, photographier chaque mètre carré du globe. La guerre menée contre le terrorisme est désormais pensée comme pour combattre la gangrène, alors que nous sommes en présence d'un mal viral, certes extrêmement dangereux, mais encore faut-il agir et prévenir en conséquence. Il reste à trouver les thérapies appropriées, c'est-à-dire douces pour l'environnement humain. Les tapissages de bombes ne servent à rien, l'amputation ne changera rien ; on confond causes et symptômes et les remèdes sont pires que les maux, provoquant des rejets massifs avec l'étendue des dégâts collatéraux qu'ils provoquent. Ce n'est pas de chirurgiens mais d'acupuncteurs dont le monde a maintenant besoin pour renforcer ses défenses immunitaires contre pareils fléaux qui vont être amenés à se multiplier au sein de l'économie et de la société en réseau. Or, j'aime à penser qu'il y a d'innombrables acupuncteurs qui tentent par leur action discrète et bienveillante de différer l'avènement d'un monde-cadavre.

Si l'on veut pouvoir agir sur les risques inédits qui menacent tous azimuts, il est urgent de changer notre mode d'analyse basé sur la science du contrôle et de la manipulation. De plus en plus, le monde abonde en choses que nous ne pourrons jamais contrôler d'aucune façon ni même enrayer complètement ; mais nous pourrions agir sur elles de manière à les circonscrire, pour limiter leur capacité de nuisance, jusqu'à les faire progressivement se résorber. Tant que l'homme contemporain usera du système obsolète du contrôle et de la commande en lieu et place des logiques non linéaires d'émergence et du complexe, il y aura action et réaction, et par conséquent d'autres singularités inimaginables, du type de l'effacement des tours de Manhattan, viendront aplanir notre paysage évolutif de lutte pour la survie, pour à chaque fois mettre à niveau le plus fort et le plus faible.

Extrait de Le désarroi identitaire. Jeunesse, islamité et arabité contemporaines de Réda Benkirane (Paris, Cerf, pp. 180-186).

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