Le désarroi
identitaire.
Jeunesse, islamité et arabité contemporaines
Extraits
Une
généalogie d'avenir / 11 septembre 2001, 14h00 CET
Une
généalogie d'avenir.
Voilà, à la fois, la bonne et triste nouvelle du siècle
qui s'ouvre : la seule aventure qui vaille la peine est la migration (hijra) et
l'exil (ghurba) ; tout ce qui s'inspire de l'hégire.
La migration qui se donne à voir au large de Gibraltar préfigure,
aujourd'hui de manière dramatique, la grande vague qui remontera,
demain en brise bienfaitrice, sur les berges de l'abondance inquiète.
Elle porte le message d'humanité qui, de témoignage en
témoignage, transformera le monde en quelque chose de meilleur.
C'est dans cette dérive que, perdus, hors d'eux-mêmes, ces
hommes donnent le meilleur d'eux-mêmes. Nous commençons à peine à comprendre
combien le monde a un besoin sincère, profond de cette participation.
La jeunesse, son nombre, son teint, l'ancienneté de ses cultures
dont la beauté va en certains lieux jusqu'au vertige, font de
ces migrants des spécimens précieux. D'une certaine façon,
la pauvreté les protège : seule la lumière
les inonde. La mutation explosive de l'artefact – croissant en organisme,
population et nation artificielles – n'a pas eu tout à fait
raison de leurs pensées subtiles, de leurs corps alertes, vibrant
aux mille désirs, de leur cœur qui entend et voit bien plus loin
que notre horizon. Face à l'être-machine qui consume son énergie
psychique dans le virtuel et le simulacre, ces êtres-là restent
encore de l'ancienne facture, de la teneur qui allie la pensée
agile au grain de la peau. Cette jeunesse itinérante est capable
d'ascèses (petite, grande ou calendaire), travaille encore de
ses mains, fait encore l'amour – souvent, longtemps – sans écran
(plastique ou publicitaire), piqûre ni additif aucun, enfante une
progéniture bruyante et insouciante, protège le vieux comme
un orphelin. L'eau pour ceux-là est précieuse ; leur
hygiène impose la lente sudation puis le gommage du corps pour
en soulever toute la crasse. L'ablution est leur rituel quotidien. En
voyage, ils mangeront volontiers à la table du juif et dormiront
de préférence dans les draps du chrétien. La menthe,
l'olive, les dattes et le miel sont tout leur aliment. Le chanvre est
leur vigne. Posant le carré d'une étoffe, pour se câbler,
l'espace de deux génuflexions, au nombril terrestre, ils prient
sur un quai de gare, dans un hall d'aéroport ou un couloir de
métro. Parce qu'ils sont les récapitulateurs, ils accueillent
dans la tolérance et par la transcendance tout ce qui fut
avant eux. Nés d'une argile crissante, ils sont encore la
source claire : la voie médiane de l'humanité (ummatan
wassatan).
Marocain, je suis occidental dans le sens le plus littéral (maghribi), à sa
pointe la plus extrême. Dans mes veines coule un riche mélange ;
aristocratie andalouse, tribu berbère et descendance noire de
princes et d'esclaves. Globe-trotter, j'ai parcouru le monde avec Ibn
Battouta et fait reculer les terrae incognitae, je suis l'auteur
avec Al Idrisi d'une géographie universelle qui instruisit depuis
la Sicile de Roger II sur la totalité du monde et ses sept climats. À l'époque
de Charles-Quint, je meurs en Abdelmalek, le premier des Saadiens, pour
faire vivre mon royaume ; j'ai tué au cours d'une bataille
mémorable Don Sébastien, roi de Portugal et son complice – mon
frère félon, maudit soit-il. Plus tard, je revis en ces
lettrés qui parsèment les écoles religieuses (médersas). Je
sens partout monter la confusion et enfler l'anarchique dissidence (siba). Je
suis de ces hommes qui mènent la course depuis Salé, piratant
jusqu'au large des côtes de Grande- Bretagne. J'aime l' é tranger,
ses étoffes, ses femmes poudrées, son art et ses breuvages
enivrants. Chez lui, je suis chez moi même s'il manque l'appel
du minaret et que parfois j'ai recours à l'interprète.
Aux temps modernes, je traite avec les manufacturiers génois,
implante un négoce à Manchester. Bourgeois, je suis homme
de mon temps, monte en Europe où naît une première
progéniture et j'assure la lignée pour ma descendance :
depuis 1875, le textile fait ma toile. Avec l'administrateur résidant,
me voici sbire ; je consens à le servir pour son meilleur
et pour mon pire. Conscient du déclin du royaume, vendu moi-même,
je renonce aux biens et à l'autorité pour circuler comme
un gnaoui au culte vaudou, un illuminé bouhali ou
un errant ‘isawi qui s'élève par la torture sur
son corps christique. J'entre en confrérie où je
chante et danse en attendant la mort. Bienvenue la mort ! Croyant
m'éteindre alors que je suis absent, je me refais par la transe
une santé et surtout une conscience. Je retourne servir le Roumi, pratiquant
la politique de l'arcane. Ma théosophie, apprise tant d'années,
sous l'urgence s'est vulgarisée ; elle s'est noircie, maintenant
que je l'ai rendue en stratégie de guérilla. Je suis le
guerrier véritable, invisible et silencieux ; avant et après
la guerre, je suis toujours le docile. J'attends mon heure entre les
hauteurs d' Anoual (1921) et des Aurès (1954).
Intrépide, ma loyauté parle d'elle-même : désintéressé,
j'ai fait deux guerres mondiales, Verdun et le Mont Cassin. Alors que
les vieux officiers chantent encore mon courage absolu, le Roumi, le Gaouri méridional
me tutoie spontanément et croit me mener à la baguette.
Qu'il maltraite les miens ou les déporte et me voilà sa
hantise. Qu'il vide tranquillement son chargeur sur ceux de ma tribu, à mon
tour, sans sourciller, je viendrai lui ouvrir le ventre ou lui trancher
la gorge. S'il m'en prenait l'envie, du bout de ma plume, par écriture
magique et à distance, je l'enverrais se tordre dans les airs.
Avec l' é mir Abdelkrim, je deviens ce secrétaire indigène-indigne
qui sera cet ennemi irréductible de la France, de l'Espagne et
du sultanat défait. Craignez ma colère – évitez-là,
je ferai vos prochains Vietnams –, elle est imprévisible,
indélébile. Je suis l'aube rouge du tiers-monde… et son
crépuscule.
Vieilli avant l'âge, je me meurs. J'ai brisé mon dos, mes
bras à construire des morceaux de France – nation ingrate
qui ne m'a jamais regardé. Prolétaire édenté,
immigré au visage fermé, à l'accent impossible,
je n'ai fait ni guerre ni école mais j'ai accumulé de l'argent
pour tout le groupe. J'ai labouré le goudron, le béton,
les terrains vagues, balayé, récuré, débarrassé du
monde la laideur qui a fini par déteindre sur moi. Je suis cette
longue et mortelle caravane qui, chaque été, dort au bas
côté de la route, traversant l'Europe et la mer pour sentir
l'odeur de la terre qui m'a vu naître, régaler ceux de mon
sang. Tous, d'où qu'ils soient, sont moqueurs à mon passage.
Toute ma vie, j'ai souffert, à force d'avoir donné. Mes
enfants grandissent, dignes et fiers, mais toute ma vie, j'en ai payé le
prix, bavé, sué, pué, souffert sans jamais vivre.
Je suis la honte des deux rives, la poussière qui fait ce ciment
qui fait l'histoire. Dieu est témoin que si je n'allais pas à la
poste envoyer mon chèque tous les mois depuis presque un demi-siècle,
trois, dix pays feraient faillite, ne pourraient vivre. J'ai construit
ici un grand pays, et de la sueur de mon front, depuis ce froid intense
et ces journées sans lumière, j'ai fait construire des
villages entiers et nouveaux dans mon bled, plus bas au Sud. Sous la
mine ou la grue, au milieu des fraiseuses ou des rails, les versets chantent à mes
oreilles, ils vibrent en moi l'inculte. N'eût été le
Coran, mon compagnon le texte-imam, que je récite et accueille
dans la cave de la cité, je serais sans honneur. Que Dieu fasse
donc de nous une forêt et que tous les gens soient bûcherons !
Emigré de luxe, je voyage, esthète solitaire,
depuis l'enfance. Ma famille sillonne l'Europe depuis un siècle.
N'ayant pas eu l'habitude des contraintes, j'ai goûté au
dépaysement depuis que je me souviens. Ce n'est qu'à l'âge
adulte que j'ai assumé vraiment, radieux et détaché,
l'errance. La guerre lointaine, l'idéologie sont de vieilles blessures ;
ayant assimilé d'une traite la géopolitique de la guerre
des Six Jours avant le monde des dessins animés, j'aurai toujours
de la pudeur à m'émerveiller devant le bel Occident. Doué mais
pouvant mieux faire, j'ai poursuivi l'éducation en m'abreuvant à la
source de l'intuition – trajet plus court, mais dont la reconnaissance
impose le détour par la pensée en solitaire. Je suis l' é tranger
chaque fois que ce n'est pas de mode. Sur mes seuls nom et prénom,
j'ai endossé le malheur et l'exotisme du monde, la religion des
uns et les amours-défaites des autres, expliqué, énoncé-dénoncé,
revendiqué la différence. é reintante, inutile pédagogie
de l'altérité. L'appartenance est une prolongation qui
m'est formellement interdite, la communion de groupe est chez moi une
flamme brève. Je n'aime pas le pouvoir ni ne le crains vraiment,
j'aime mais évite la foule.
Dispersé, je ne me reconnais qu'en la confrérie de la
migration et de l'exil (hijra wa ghurba). J'ai traversé tant
de lieux bien avant tout le monde que je me suis perdu. Je parle trois,
quatre langues, et n'en maîtrise vraiment aucune. À tous,
j'ai posé une difficile équation d'histoire-géographie.
Je quittai cette première station de solitude pour une autre terre
si accueillante. Trente années vont passer : étudiant,
ami, amant et frère toujours de passage, j'ai transgressé avec
joie et douleur les barrières sociales, et reste à cet égard
un pionnier de la première génération, car je suis,
comme dit le philosophe français Georges Canguilhem, « celui
dont on ne sait qu'après qu'il est venu avant ». Je
n'ai pas regardé mon rang ni la carrière et me suis exercé à voir
le monde sous l'œil du pauvre et l'allure du serviteur ; excellente,
instructive sociologie ! Chauffeur pour bédouins opulents,
porteur d'armes pour les plus radicaux et convoyeur de devises pour des
nécessiteux, colleur d'affiches, intendant et secrétaire
de VIP ; dans l'antichambre – une vraie école – de
l'histoire, j'ai été l'ombre de l'ombre, moi qui attendais
cette montée vers la lumière. Les hommes de la Jahiliya m'ont
trompé, ou plutôt c'est moi qui ai présumé de
leur souffle et puissance. Leur verbe m'a ravi, je l'ai pris pour une émanation
du Livre. Erreur fatale. N'étant doué ni pour les révolutions
ni pour courtiser le Prince et encore moins pour m'assimiler aux projets
de l'ancienne Métropole, bizarrement, je suis sorti indemne de
drôles d'histoires qui font en certains coudes la grande histoire.
Inutile, inoffensif, je suis irrécupérable. Je me suis
moi-même éliminé, m'écartant du chemin pour
me fondre dans le paysage.
Emigré sans retour, fils d'une longue bataille, je n'ai
pas choisi l'étape finale qui s'est imposée à moi :
toujours ailleurs. Sur ma route, je n'ai pas regardé en arrière,
mais je n'ai rien oublié. Sans même le vouloir, j'ai renoncé aux
biens, à la parenté, aux amis et compagnons de route. La
solitude m'a grandi, elle seule m'euphorise mais elle épuise mon
corps autant que la prière longue distrait mon intellect. Qui
suis-je donc, moi, somme impossible de tous ces ancêtres ?
D'où naguère suis-je parti et où maintenant irai-je ?
Extrait de Le désarroi identitaire.
Jeunesse, islamité et arabité contemporaines de Réda
Benkirane (Paris,
Cerf, pp. 22-28).

11 SEPTEMBRE 2001, 14h00 CET.
CONSEIL OECUMENIQUE DES EGLISES, GENEVE.
Ma
présence est comme abstraite au poste
de travail, le regard vitreux, je suis en quelque sorte la prothèse
de ma machine. Toutes sortes de pollutions abondent dans l'espace-temps
informatique dans lequel je suis immergé depuis quelques mois.
L'existence au sein de ce système épuise nerveusement,
mais son écologie d'artefacts a l'avantage de permettre à l'esprit
de fonctionner en parallèle sur le mode de la pensée automatique
et machinale. Une partie de mon esprit charpente l'architecture de réseau,
tandis qu'une autre vagabonde ; elle cherche une incarnation dans
quelque chose d'autre que l'ombre de moi-même. Je voudrais être
hors de moi-même, ailleurs et voir si j'y suis. Voilà que
j'y renonce, fatigué d'avance par le manque d'attrait de l'imaginaire
virtuel et technologique. Je songe alors à cette image, bouddhiste,
de ce que je crois être la sérénité parce
qu'elle se joue de la douleur ; poser le dos droit, croiser les jambes
en tailleur, contempler indéfiniment un mur uniforme à quelques
centimètres devant soi, bien respirer, ne plus penser. C'est tout.
Nâgârjuna et Niffari sont mes yogis, gymnastes extrêmes
du monde mental. Je me nourris de cette image en compilant machinalement
des données somme toute sans importance qui nourrissent, prolongent
indéfiniment le temps réel. Voilà la seule gymnastique à l'horizon
de l'homme moderne, me dis-je, quant au système, à force
de grossir en taille, en mémoire, en nœuds, il finira bien par
détraquer la Matrice qui désormais enserre notre existence.
14h50 CET. Le poste téléphonique interrompt ma pensée
vagabonde. On me signale qu'ont lieu au même moment des détournements
au-dessus de New York et qu'il faut se rendre dans les locaux voisins
de l'ONG œcuménique humanitaire où un téléviseur
diffuse la chaîne américaine CNN. Je m'y précipite
sans me douter que je m'apprête à suivre en direct l'événement
le plus invraisemblable de l'histoire contemporaine.
Une vingtaine de personnes, toutes des experts du monde des ONG,
observe les images en direct de New York. Personne ne parle parmi l'assemblée
- anglo-saxonne pour l'essentiel ; pas de cris, ni de pleurs,
ce sont des professionnels du malheur des autres. Ils seront restés
sobres et dignes jusqu'au bout ; je n'aurai prononcé, quant à moi,
aucune parole pendant près de 90 minutes.
Une barre de sous-titres expose sobrement ce qui se passe. La tour
nord du World Trade Center se consume déjà lorsque j'entre
dans la pièce. Les images ne collent pas avec les sous-titres.
De quoi s'agit-il? Un incendie, une bombe? Non, c'est un avion qui
s'est encastré dans un des plus célèbres édifices
de la ville, à hauteur de ses 94-98 es étages. Un Boeing
planté dans un gratte-ciel, c'est la sur-modernité qui
se télescope. Mais où est l'avion ? Je me place
au milieu de la salle, droit et immobile, et vais contempler l'impensable
spectacle télévisé par CNN. Jamais je n'ai vécu
un telle aventure mentale ; ce qui a lieu en dehors de moi-même
dépasse, devance ce que je n'ai pas le temps de penser et encore
moins d'énoncer et de comprendre. Du virtuel démultiplié par
son entrée dans le réel dur qui dure jusqu'à sa
mort en temps réel. Je fais le vide devant l'écran. Tout
est si direct, l'impensable s'incarne à la vitesse de la lumière,
crevant le mur du sens : le monde assiste, accouche d'une réalité sans
nom qui épuise d'avance tout imaginaire concevable.
16h05 CET. Je sors un bref instant de ma torpeur. Alors
qu'un sous-titre nous apprend que le Pentagone brûle, je commence
alors à cerner l'ampleur de l'événement-catastrophe.
Ceci n'est pas seulement un colossal accident matériel et logiciel,
ce que voient des milliards de téléspectateurs a pu être
pensé et mené par une poignée d'individus. Quelle
disproportion entre les moyens, la cause et l'effet-monde produit.
D'où l'hallucinant effet de levier, le dard planté au
centre le plus symbolique – et le plus névralgique – de
la sur-modernité.
L'édifice crevé par un second avion civil-missile
d'United Airlines – Boeing lui aussi, jumeau 767 – fume,
et malgré l'émiettement de sa sœur jumelle résiste
toujours et ne plie pas. Devant cette rupture de symétrie posée
comme une résistance aux ravages du virtuel, j'émets
en mon for intérieur une seconde réflexion ; « l'avion
s'est planté au milieu... donc la tour ne peut pas s'effondrer.
L'opération est hardie mais a en partie échoué. » Et
c'est alors à la même fraction de seconde que la jumelle
commence sa chute infernale. Tétanisé, j'ai cru que ma
remarque avait suffi à faire basculer le gratte-ciel. Terrorisé,
oui, transi de peur, j'ai compris qu'un court-circuit logique avait été déclenché ;
entre ceux qui l'ont fait et moi qui l'ai vu.
Quand la seconde tour a commencé à vaciller, le sol
a manqué sous mes pieds. Comment dire ? j'ai cru que tous
nous partirions avec cette seconde tour. Et, étrangement, je
me suis senti intensément partir, physiquement défaillir,
emporté dans les nuages de poussière et de chair, les
débris de la Matrice.
Eventrée, la Matrice s'est finalement brisée
en des fragments aussi fins que sa symbolique était jusque-là puissante
et éloquente. Sur le plan de l'anthropologie fondamentale, l'effacement
des tours annonce une nouvelle – cette petite apocalypse – surpassant
toutes les autres. Vulnérable, fragile, plus que mortelle, la
civilisation de la sur-modernité.
Dans cette hypnose de l'écran qui rend inapte l'écrit,
j'ai cru un instant comprendre alors l'hypnose collective, l'aspect
jubilatoire des images virtuelles de la première guerre du Golfe.
Il y avait dans le spectacle de New York et Washington quelque chose
de plus sain parce que les images que nous voyions n'étaient
d'aucune censure ni désinformation. Tout se défaisait,
s'écroulait en direct, la voix off , le commentaire étaient
superflus. Quelques milliers de civils innocents venaient de partir
en quelques minutes. Ce n'était pas vraiment nouveau, par exemple
pour les populations civiles d'Irak, de Palestine, de Bosnie , du Soudan,
du Rwanda, de Tchétchénie, mais cela l'était assurément
pour des Nord-Américains que rien jusque-là, et au-delà de
Pearl Harbour, n'avait pu atteindre sur leur sol. Ce qui n'a pas été compris
lors de la première guerre du Golfe, me suis-je dit, l'aura été avec
l'hallucinante attaque sur les tours jumelles et le Pentagone. Action
et réaction, la filiation des événements m'a paru évidente.
Ce qui s'est déroulé sous nos yeux est la réponse
du berger de l' Arabia Felix et du Yemen au cow-boy
de l'Ouest et de l'Espace qui lance, narquois, ubiquitaire, à ce
dernier très remonté : catch me if you can .
COMPRENDRE, PENSER L'ECART A L'EQUILIBRE. Trois
années ont passé depuis les attaques du 11 septembre,
et depuis ont eu lieu les secondes guerres d'Afghanistan et d'Irak.
J'en ai tiré un seul enseignement : nous n'avons rien appris
de ce qui s'est passé. Nous n'avons à aucun moment saisi
qu'il est dorénavant illusoire, définitivement pathétique
de persister à croire – au sens religieux du terme – que
la science du contrôle et de la manipulation peut encore régir
le monde chaotique, incertain et interdépendant qui est le nôtre
désormais - pour le meilleur comme pour le pire. Nos dirigeants
politiques et décideurs économiques, tous pays confondus,
doivent d'abord se rendre compte qu'il existe une classe croissante
de problèmes pour lesquels la prédictibilité,
le contrôle ne sont que très relatifs. Pour tenter d'agir
sur le monde, les politiques doivent paradoxalement opérer un
véritable « lâcher prise » en se
délestant des principes sommaires de la première cybernétique,
celle de l'asservissement et du contrôle de l'homme et de la
machine, pour recourir aux idées de la seconde cybernétique
qui s'inspirent de la logique du vivant comme l'auto-organisation et
l'émergence, ou puiser du côté de la théorie
mathématico-physique du chaos et de la sensibilité aux
conditions initiales.
Sur le sujet du terrorisme international où, tous, nous sommes
d'accord sur le grave danger qu'il représente, il y a beaucoup à redire
sur la manière irresponsable dont les dirigeants le traitent.
Rappelons-nous tout d'abord comment la guerre du Golfe de 1991 fut
vendue à l'opinion publique internationale ; une guerre « courte », « high-tech », « intelligente », « chirurgicale »,
quasi virtuelle puisque visible uniquement par écran interposé ;
or il faut voir les évènements du 11 septembre 2001 comme
un effet de retour, une remontée d'acide, ou si l'on veut la
réponse low-tech d'une poignée de Bédouins
hallucinés et irréductibles à la toute première
guerre de l'information.
Toutes ces questions à l'évidence sont mal perçues
et pensées par les décideurs politiques. Au lieu d'être
conseillés par des politologues qui ne connaissent rien aux phénomènes
critiques , à l'instable, au flou, à la dynamique
et à la turbulence, les « politiques » devraient
s'instruire auprès de spécialistes de la science des
nœuds et des liens, de mécaniciens statisticiens, d'immunologistes,
d'informaticiens, etc., qui les instruiraient sur la grande métaphore
du réseau qui se déploie à l'horizontale à toutes
les échelles d'observation.
Le 11 septembre a marqué la grande vulnérabilité de
la première puissance mondiale, et en tout premier lieu le cuisant échec
et la faible intelligence - c'est le moins qu'on puisse dire - des
services de renseignements américains, qui font orgie de moyens
technologiques et dépensent des dizaines de milliards de dollars
chaque année pour espionner, écouter, photographier chaque
mètre carré du globe. La guerre menée contre le
terrorisme est désormais pensée comme pour combattre
la gangrène, alors que nous sommes en présence d'un mal
viral, certes extrêmement dangereux, mais encore faut-il agir
et prévenir en conséquence. Il reste à trouver
les thérapies appropriées, c'est-à-dire douces
pour l'environnement humain. Les tapissages de bombes ne servent à rien,
l'amputation ne changera rien ; on confond causes et symptômes
et les remèdes sont pires que les maux, provoquant des rejets
massifs avec l'étendue des dégâts collatéraux
qu'ils provoquent. Ce n'est pas de chirurgiens mais d'acupuncteurs
dont le monde a maintenant besoin pour renforcer ses défenses
immunitaires contre pareils fléaux qui vont être amenés à se
multiplier au sein de l'économie et de la société en
réseau. Or, j'aime à penser qu'il y a d'innombrables
acupuncteurs qui tentent par leur action discrète et bienveillante
de différer l'avènement d'un monde-cadavre.
Si l'on veut pouvoir agir sur les risques inédits qui menacent
tous azimuts, il est urgent de changer notre mode d'analyse basé sur
la science du contrôle et de la manipulation. De plus en plus,
le monde abonde en choses que nous ne pourrons jamais contrôler
d'aucune façon ni même enrayer complètement ;
mais nous pourrions agir sur elles de manière à les circonscrire,
pour limiter leur capacité de nuisance, jusqu'à les faire
progressivement se résorber. Tant que l'homme contemporain usera
du système obsolète du contrôle et de la commande
en lieu et place des logiques non linéaires d'émergence
et du complexe, il y aura action et réaction, et par conséquent
d'autres singularités inimaginables, du type de l'effacement
des tours de Manhattan, viendront aplanir notre paysage évolutif
de lutte pour la survie, pour à chaque fois mettre à niveau
le plus fort et le plus faible.
Extrait de Le désarroi
identitaire. Jeunesse, islamité et arabité contemporaines de
Réda Benkirane (Paris, Cerf, pp. 180-186).