EPISTEME

Nous, la particule et le monde

Basarab Nicolescu (Paris, Le Mail, 1985)


"(...) Les lois valables à l'échelle de l'infiniment petit, donc à une échelle tellement différente de celle de l'homme, concernent-elles celui-ci ? En d'autres termes, la nature a-t-elle quelque chose à nous dire sur nous-même ?

Ce livre examine ces interrogations avec toutes leurs implications sur le plan de la logique, du langage, de l'imaginaire, de la philosophie , de la vie de tous les jours."

L'auteur "est physicien-théoricien au CNRS. Auteur de nombreux articles scientifiques. Il a également publié un essai sur la relation entre mathématiques et poésie et participé à plusieurs livres avec Christine Hardy, Solange de Mailly Nesle et Stéphane Lupasco."

Extraits significatifs :

p. 57 ; "En fait, une vaste auto-consistance semble régir l'évolution de l'univers, autoconsistance concernant aussi bien les interactions physiques que les phénomènes de la vie. Les galaxies, les étoiles, les planètes, l'homme, l'atome, le monde quantique semblent unis par une seule et même auto-consistance. Les relations mises en évidence par le principe anthropique sont, à notre avis, un signe de cette auto-consistance. Elles posent à nouveau le problème de l'unicité du monde observé."
p. 63 ; "Mais la manière dans laquelle le bootstrap réalise l'unité des contradictoires le rapproche plus de Lupasco que de Hegel. C'est une "trialectique" et non pas une "dialectique" qui est nécessaire pour comprendre les fondements logiques du principe de bootstrap."

p. 68 ; "Paradoxalement, ce n'est pas dans l'approche du bootstrap (qui est fondée, par définition, sur une vision de l'unité du monde) que ces nouvelles idées ont été formulées. Elles sont apparues dans la théorie quantique des champs", fondée sur une méthodologie différente de celle du bootstrap : cette théorie postule l'existence d'"entités fondamentales" (dans ce cas - les champs")."

p. 69 ; "Mais comme l'écrivait récemment Steven Weinberg, prix Nobel de physique, "...le développement de la théorie quantique des champs depuis 1930 fournit un curieux contre-exemple : l'élément essentiel de progrès a été la réalisation incessante qu'une révolution n'était pas nécessaire. Si la mécanique quantique et la relativité sont des révolutions dans le sens de la Révolution Française de 1789 ou de la Révolution Russe de 1917, alors la théorie quantique des champs est plutôt semblable à la Glorieuse Révolution de 1688 : plus ça change, plus ça reste la même chose". L'absence d'une "révolution" n'a pas empêché la théorie quantique des champs d'évoluer et d'attirer l'intérêt de la communauté des physiciens. Une extraordinaire floraison d'idées nouvelles, toujours dans le même cadre conceptuel, a déterminé un approfondissement important de notre compréhension du monde physique, de la particule au cosmos. Toutes ces idées sont centrées sur une idée unique : celle de l'unification de toutes les interactions physiques."

p. 74 ; "Nous avons pourtant découvert des centaines de hadrons et aussi quelques leptons et bosons électrofaibles qui n'existent pas "naturellement" dans notre univers. C'est nous qui les avons tirés du néant, en bâtissant nos accélérateurs et d'autres appareils expérimentaux. Nous sommes, dans ce sens aussi, participants à une réalité qui nous englobe, nous, nos particules et notre univers."

p. 75 ; "Le vide quantique est, je crois, une merveilleuse facette de la Réalité, qui nous montre que nous ne devons pas nous arrêter aux "illusions" créées par notre propre échelle. Les quanta, les vibrations, qu'ils soient "réels" ou "virtuels", sont partout. Le vide est "plein" des vibrations . Il contient potentiellement toute la Réalité. L'Univers entier a peut-être été tiré du néant par une "gigantesque fluctuation du vide que nous connaissons aujourd'hui comme étant le big-bang"."

p. 80 ; "La deuxième possibilité est que le processus de "jeu de construction" ne s'arrête jamais . A une certaine échelle on peut avoir l'impression d'"objets fondamentaux", mais ils sont, à leur tour, constitués d'autres "objets fondamentaux à une plus petite échelle, dans un processus sans fin. C'est la vision de ce qu'on pourrait appeler l'atomisme mou, qui implique en fait une dissolution totale mais ambiguë de la notion d'"objets fondamentaux"."

p. 81 ; "...les physiciens, dans leur grande majorité, ont adopté le point de vue du bootstrap dans la décennie 1960-1970."

p. 118 ; "Mais, dans le grand jeu de l'invention scientifique, le feu ardent de l'imaginaire joue souvent un rôle prédominant par rapport au calme imperturbable de la logique scientifique."

p. 119 ; "... Arthur Koestler L'Acte de création : l'anecdote est mêlée à l'essentiel, l'accidentel masque les aspects majeurs, la recherche du sensationnel perturbe l'analyse rigoureuse. La méthode "journalistique" n'est simplement pas adéquate à l'étude du rôle de l'imaginaire."

p. 126 ; "Le moi inconscient, dit Henri Poincaré, "...est capable de discernement, il a du tact, de la délicatesse, il sait choisir, il sait deviner... En un mot, le moi subliminal n'est-il pas supérieur au moi conscient?.

(...) Jacques Hadamard met en évidence le rôle crucial de la très courte période intermédiaire située entre le sommeil et le réveil :

"Un phénomène est certain et je puis répondre à son absolue certitude: c'est l'apparition soudaine et immédiate d'une solution au moment même d'un réveil soudain. Ayant été réveillé très brusquement par un bruit extérieur, une solution longuement cherchée m'apparut immédiatement sans le moindre instant de réflexion de ma part -fait assez remarquable pour m'avoir frappé de façon inoubliable- et dans une voie entièrement différente de toutes celles que j'avais tenté de suivre auparavant".

p. 128-129 ; "La similarité de nature entre le fonctionnement de l'imaginaire dans la création artistique et celui dans la création scientifique est un fait remarquable...

(...) La réponse d'Einstein est éclairante sur la réalité de cette pensée sans mots : "les mots et le langage, écrits ou parlés, ne semblent pas jouer le moindre rôle dans le mécanisme de ma pensée. Les entités psychiques qui servent d'éléments à la pensée sont certains signes ou des images plus ou moins claires, qui peuvent à "volonté" être reproduits et combinés...

Les éléments que je viens de mentionner, sont dans mon cas, de type visuel et parfois moteur. Les mots ou autres signes conventionnels n'ont à être cherchés avec peine qu'à un stade secondaire, où le jeu d'associations en question est suffisamment établi et peut être reproduit à volonté..."
La remarque d'Einstein sur le rôle des éléments moteurs dans le fonctionnement de l'imaginaire est intéressante, car elle montre que le "signal" reçu n'est pas nécessairement visuel, mais il peut être aussi "cinétique" ou "auditif", fait confirmé par d'autres réponses à l'enquête d'Hadamard.
L'hypothèse de Gilbert Durand sur "une étroite concomitance entre les gestes du corps, les centres nerveux et les représentations symboliques" semble être donc pleinement justifiée.

L'affirmation paradoxale de Souriau, "Pour inventer, il faut penser à côté" prend ainsi toute sa signification. L'invention scientifique est stimulée par une certaine relaxation physique -beaucoup de mathématiciens parlent des solutions trouvées pendant le sommeil ou juste au moment du réveil. Elle est aussi stimulée par une certaine attitude de "laisser-faire", de mise en veilleuse de la pensée logique ordinaire, qui favorise l'apparition d'une sorte de nouvelle attention."

p. 134 ; "Il serait tentant de croire que l'idée de complémentarité est d'inspiration taoiste : quand Bohr a reçu, en 1947, l'ordre de l'Éléphant, il a choisi comme symbole de ses armoiries celui du Yin et du Yang, surmonté par la devise Contraria sunt complementa .

(...) Gérald Holton a mis en évidence le rôle crucial joué dans la formulation du principe de complémentarité par la lecture par Bohr du livre de William James (et tout spécialement le chapitre Le Courant des pensées ), lu vers 1910, a été pour lui une vraie révélation. Selon Meyer- Abich, Jammer ou Holton, le terme de "complémentarité" a été emprunté à William James."

p. 135 ; "Tout d'abord, grâce à l'imaginaire, Bohr a pu saisir le parallélisme étonnant entre le fonctionnement pathologique de la conscience chez les hystériques et l'interprétation des phénomènes quantiques fondée sur la logique classique."

137 ; "L'histoire de la science foisonne d'exemple de résultats obtenus longtemps avant que les méthodes de démonstration soient élaborées (les cas de Fermat, Galois ou Riemann sont parmi les plus connus)."

p. 138 ; "* Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire, Bordas, coll. "Études", 1981, p.19.

*Arthur Koestler, The Act of Creation, Pan Books L.t.d., London, 1966.

*Gerald Holton, L'imaginaire scientifique, Gallimard, 1981.

*Jacques Hadamard, Essai sur la psychologie de l'invention dans le domaine mathématique, Gauthier-Villars, 1978."

p. 139 ; "* J. Kepler, L'harmonie du monde, traduction du latin par Jean Peyroux, Librairie Albert Blanchard, 1979, p. 90."

p. 140 ; "* Gilbert Durand, L'Imagination symbolique, Quadridge /PUF, 1984.

René Daumal, Une Expérience fondamentale, dans Chaque Fois que l'Aube paraît, Gallimard, 1953.

Henry Corbin, Mundus imaginalis ou l'imaginaire et l'imaginal, texte réédité dans Henry Corbin, Face de Dieu, face de l'homme, "herméneutique et soufisme", Flammarion, 1983.

Gilbert Durant, La Reconquête de l'Imaginal, in Henry Corbin , Cahier de l'Herne n.39, 1981."
p. 144 ; "Pourquoi donc s'étonner du règne impudique de la quantité, si bien analysé par René Guenon?"

p. 146 ; "Fernand Brunner, dans son livre Science et Réalité, distingue avec justesse "science objective" et "science subjective". Il démontre d'une manière convaincante que, malgré tout ce qu'on peut dire ou croire, la science contemporaine est "subjective" : elle est essentiellement un prolongement des organes des sens dans sa préoccupation exclusive du monde "extérieur"."

p. 148 ; "La séparation tranchée entre "esprit" et "matière" peut être considérée comme une construction mentale, fondée sur l'image classique de la Réalité. Nous ne pouvons qu'approuver la conclusion du physicien Heinz Pagels quand il écrit dans son livre Le Code Cosmique : Le monde invisible n'est ni matière, ni esprit mais l'organisation invisible de l'énergie". La science moderne est devenue effectivement le règne de l'invisible, de l'organisation de l'énergie à des niveaux de plus en plus subtils de matérialité.

La vision quantique, systémique du monde est, dans un certain sens, plus matérialiste que le matérialisme et plus religieux que la religion. Un lien invisible unit ainsi des approches philosophiques contemporaines, comme celles de Lupasco ou de certains représentants du courant systémique, à la vision de la Réalité des penseurs traditionnels comme Bohme ou Gurdjieff ou des philosophes pré-quantiques comme Peirce."

p. 153-154 ; ""Rationnel" et "irrationnel", "matière" et "conscience", "matière" et "esprit", "finalité" et "non-finalité", "ordre" et "désordre", "hasard" et "nécessité", etc., etc., sont des mots usés, fanés, dévalués, "putanisés", fondés sur une vision classique de la Réalité, en désaccord avec les faits. Leurs couples d'opposés provoquent des polémiques sans fin et le déchaînement de passions viscérales. on peut ainsi écrire des tonnes de livres sans faire avancer d'un pouce la connaissance.
Il faudrait plutôt inventer des mots complètement nouveaux pour approcher la richesse d'une réalité à la fois plus complexe et plus harmonieuse que celle de la vision classique.
(...) La nouvelle rationalité aura certainement une naissance difficile.

* René Guénon, Le Règne de la quantité et les signes des temps, Gallimard, coll. "Idées", 1970.
*Fernand Brunner, Science et Réalité, Aubier, 1954."

p. 156-157 ; "Comme il y a un "pop-art", il y a aussi une "pop-physique ésotérico-mystique", dont les produits s'étalent sur les devantures d'un marché fleurissant. Cette récupération contre-nature n'est pas nécessairement innocente : le système en place essaie de phagocyter tout ce qui peut le mettre en question."

p. 168-169 ; "La découverte palpable, expérimentale d'une échelle "invisible" pour les organes des sens (l'échelle quantique), où les lois sont complètement différentes de celles de l'échelle "visible" de notre vie de tous les jours, a été probablement la contribution la plus importante de la science moderne à la connaissance humaine. Le nouveau concept qui a ainsi émergé -celui de niveaux de matérialité - est parmi ceux qui peuvent fonder une nouvelle vision du monde. Comme nous l'avons vu, le monde des événements quantiques et subquantiques est tout à fait différent de celui auquel nous sommes habitués."

p. 176-177 , "Des pas considérables vers la compréhension d'une éventuelle relation entre le monde de la science et le monde des symboles ont été effectués grâce aux travaux du physicien et historien des sciences Gerald Holton. Holton a su mettre en évidence l'existence de structures cachées mais stables dans l'évolution des idées scientifiques. il s'agit de ce que Holton appelle les thêmata, c'est-à-dire des présupposés ontologiques, inconscients pour la plupart, mais qui dominent la pensée d'un physicien ou d'un autre. Ces "thêmata" sont cachés, même à celui qui les emploie : ils n'apparaissent pas dans le corps constitué de la science, qui ne laisse transparaître que les phénomènes et les propositions logiques et mathématiques. Pour les découvrir Holton a dû sonder les documents privés, la correspondance des physiciens, les échanges où se cristallisent les idées novatrices avant de passer dans le fond commun de la connaissance scientifique. Ces "thêmata" concernent donc ce qu'il y a de plus intime, de plus profond, dans la genèse d'une nouvelle idée scientifique. L'ancienneté et la persistance de certains "thêmata" peuvent surprendre et choquer la croyance dans la nouveauté à tout prix, mode qui a pénétré même dans le monde de la science. Aussi, il est surprenant de constater le nombre restreint de "thêmata" qui traversent les travaux scientifiques qui sont pourtant d'une grande variété. Holton a dénombré seulement quelques dizaines de "thêmata" dans toute l'histoire de la science, ce qui lui permet de conclure qu'il se pourrait "que ce soit cette résistance au temps des thêmata relativement peu nombreux, ainsi que leur diffusion, à un moment donné, au sein de la communauté, qui assure à la science, malgré les développements et les mutations qu'elle connaît, la permanence d'identité qu'elle préserve en une certaine mesure".
Les "thêmata" se présentent généralement sous la forme d'alternatives doubles ou triples : évolution-involution, continu-discontinu, simplicité-complexité, invariance-variation, holisme réductionnisme, unité-structure hiérarchique, constance-changement, etc. Par leur généralité et leur persistance dans le temps, les "thêmata" semblent être proches des symboles. En commentant l'oeuvre de Holton, Angèle Kremer-Marietti écrit : "...avant de se poser publiquement comme "la" science, l'activité du savant est encore et seulement une élaboration de symbolisation..."
A notre avis, les "thêmata" ne sont pas des symboles, mais plutôt des facettes d'un symbole. Un thêmata présuppose la séparation, l'opposition d'un des cas d'une alternative par rapport à l'autre cas ("unité" vs. "structure hiérarchique", par exemple). Les thêmata absolutisés sont donc les germes du crypto-fanatisme qui alimente périodiquement les grandes polémiques à l'intérieur de la science. En revanche, le symbole présuppose l'unité des contradictoires (et "unité" et "structure hiérarchique", par exemple).

(...) le principe de "bootstrap", formulé par Geoffrey Chew en 1959 dans la physique des particules."

p. 178 ; "Le bootstrap conçoit donc la nature comme une entité globale, non-séparable au niveau fondamental.

En tant que vision de l'unité du monde et par ses conséquences concernant la nature de la Réalité, le principe de bootstrap semble proche de la Tradition. Böhme ne disait-il pas, dans Mysterium pansophicum : "...le tout ensemble n'est qu'un seul être..." et, encore, dans L'Aurore naissante, ne formulait-il pas un véritable principe de "bootstrap cosmique" quand il écrivait : "Le soleil est engendré et produit de toutes les étoiles. Il est la lumière extraite de l'universelle nature, et à son tour il brille dans l'universelle nature de ce monde, où il est lié avec les autres étoiles, comme ne faisant avec elles toutes qu'une seule étoile". Il est intéressant aussi de mentionner que, dans la cosmologie de Gurjieff, il y a un processus de "maintenance générale" de l'univers, appelé "système Trogoautoégocrate", qui peut être considéré comme l'équivalent, en langue gurdjevienne, du principe de "bootstrap".

Dans un article paru en 1968, portant le titre provocateur "Bootstrap" : une idée scientifique ?, Chew lui-même observait que l'idée de "bootstrap", dans sa formulation la plus générale, est "... beaucoup plus ancienne que la physique des particules...". Il continuait : "Le nombre de concepts a priori a diminué avec le progrès de la physique, mais il semble que la science, telle que nous la connaissons, demande quand même un langage basé sur un nombre de concepts admis a priori. Donc, du point de vue sémantique, la tentative d'expliquer tous les concepts peut être difficilement appelée "scientifique"...". Et Chew concluait : "Portée à ses extrémités logiques, l'hypothèse de bootstrap implique que l'existence de la conscience, considérée en même temps que tous les autres aspects de la nature, est nécessaire pour l'autoconsistance du tout."

p. 179 ; "... l'unité apparaît par l'interaction d'une particule avec toutes les autres particules, tandis que la structure hiérarchique se manifeste par l'émergence des différents niveaux de la Réalité physique, ainsi que par le rôle joué par les "quarks"..."

p. 180 ; "C'est dans ce sens qu'on peut comprendre les mots d'Abdus Salam, prix Nobel de physique : "...Concernant la dynamique, notre Cour Suprême d'Appel, quand tout autre chose échoue, est le mécanisme de bootstrap, le principe d'auto-consistance de l'Univers...". Une théorie ouverte peut changer, dans le temps, sa forme, son formalisme mathématique, mais sa direction reste toujours la même.

(...) La science et la Tradition sont différentes par leur nature, par leurs moyens, par leur finalité. La seule manière de comprendre leur interaction est de les concevoir comme deux pôles d'une et même contradiction, comme deux rayons d'une et même roue qui, tout en restant différents, convergent vers le même centre : L'homme et son évolution."

p. 184 , "Abdus Salam, The Nature of the "Ultimate" Explanation in Physics, Centre International de Physique Théorique de Trieste, 1980."

p.186 ; "Il n'est donc pas étonnant que les premières tentatives de formulation d'une vision quantique du monde s'effectuèrent en marge du mouvement philosophique contemporain, grâce aux travaux d'un physicien -Niels Bohr, d'un ingénieur - Alfred Korzybski, et d'un épistémologue de formation scientifique-Stéphane Lupasco. On peut ainsi constater l'apparition, dans la première moitié de ce siècle, de trois directions principales :

*) celle de Bohr, convaincu que le principe de complémentarité pouvait constituer le point de départ d'une nouvelle épistémologie, embrassant aussi bien la physique que la biologie, la psychologie, l'histoire, la politique ou la sociologie"

p. 210-211 ; "La transition de la mécanique classique à la mécanique relativiste a pu être faite grâce à l'abandon du concept d'espace absolu et grâce à la reconnaissance, considérée aujourd'hui comme géniale, par Einstein, de la similarité de nature entre l'espace et le temps.

(...) Le temps est le résultat du mouvement, du changement, du dynamisme logique : "...qui dit passage d'un état à un autre, d'une certaine quantité d'énergie potentielle à une certaine quantité d'énergie actualisée, dit mouvement, dit succession, dit temps...". Le temps est donc engendré par le conflit entre l'identité et la diversité "...qui constitue la notion même de changement...".
L'espace est, lui aussi, un résultat du dynamisme logique : "Un espace n'est rien d'autre que la simultanéité des événements ou éléments, comme des systèmes de systèmes, qu'engendre la logique de l'énergie...". Mais comment peut-on concevoir la simultanéité ? "Pour qu'il y ait simultanéité et conjonction il faut...qu'il y ait des éléments à la fois identiques et divers, et plus la contradiction de l'identité et de la diversité sera fortement équilibrée, plus ils seront simultanés, constituant précisément cette notion d'ensemble..."

(...) le temps correspondant à une actualisation sera nécessairement discontinu, car il résulte de l'action concomitante de ces trois pôles avec leurs espaces-temps associés : "Tout temps évolue par saccades, par bonds, par avances et reculs, de par la constitution même de la dialectique qui lui donne naissance... La temporalité logique est ainsi discontinue..."

p. 212 ; "(...) "...l'élément...sera toujours, à son tour, composé d'éléments, contiendra toujours structuralement d'autres éléments, sans que l'on puisse arriver jamais à un élément dernier qui signifierait... l'identité parfaite et la non-contradiction absolue...et qui réduirait donc toute chose à un élément unique, somme toute, à l'UN métaphysique...".

p. 213 ; Autrement dit ce qui est vu serait fait de ce qu'on ne peut pas voir . Dans ces conditions, il est difficile d'accorder un statut de particules physiques au quarks. Dirac observait avec subtilité certaines difficultés conceptuelles et expérimentales de la définition des constituants ultimes de la matière : "Avec le développement de l'idée d'antimatière la notion de particule élémentaire est devenue plus vague...On peut créer une particule et une antiparticule en utilisant une autre forme d'énergie, et alors on ne peut plus affirmer qu'elles étaient présentes dans la matière initiale. On ne peut plus affirmer qu'elles étaient présentes dans la matière initiale. On ne peut plus décrire d'une manière simple ce que sont les constituants ultimes de la matière. Les physiciens d'aujourd'hui sont confrontés à une situation plus compliquée où énormément de particules apparaissent comme étant aussi fondamentales les unes aux autres...". Le point de vue de Lupasco (similaire à celui de la théorie du bootstrap) se trouve ainsi confirmé : le concept de constituant ultime de la matière est un concept asymptotique , un concept-limite, dénué d'existence expérimentale. Et même si un jour les quarks seront enfin isolés pourront-ils vraiment être considérés comme étant les constituants "ultimes" de la matière ? Certains physiciens pensent déjà que les quarks doivent être constitués, à leur tour, des "préons", constituants encore plus "ultimes" que les quarks. la quête des constituants "ultimes" de la matière semble être sans fin."

p. 214 ; "Les sociétés totalitaires, à tendance homogénéisante, sont bâties sur la croyance dans l'actualisation absolue, sur la volonté de transformer les "contradictoires" en "contraires". Ces sociétés ne savent pas qu'elles sont destinés d'avance à la mort. Si, bien entendu, le monde est logique. D'autre part, les sociétés démocratiques sont , elles aussi, fondées sur la croyance dans l'actualisation absolue : celle de l'hétérogénéisation. Malgré leurs différences considérables, les sociétés totalitaires et les sociétés démocratiques possèdent une caractéristique fondamentale commune : celle de la potentialisation progressive de l'état T . Le monde connaîtra-t-il un jour une société de type nouveau , trialectique, fondée sur l'actualisation progressive de l'état T, ce qui implique un équilibre rigoureux entre l'homogénéisation et l'hétérogénéisation, entre la socialisation et la réalisation maximale sur le plan individuel ?

(...) Le déséquilibre du ternaire, la réalisation préférentielle d'une direction ou d'une autre par la suppression de la contradiction équivalent, selon la logique et la philosophie de Lupasco, à une redoutable "pathologie". Les guerres et les révolutions sont, dans ce sens, d'immenses "psychoses" collectives.

La philosophie de Lupasco apparaît ainsi comme une philosophie de la liberté et de la tolérance .
(...) La tolérance est l'acceptation du contradictoire...

(...) De même, comme le soulignait Jacques Ruffié, le but de la sélection naturelle, par le polymorphisme génétique, n'est pas "que le meilleur gagne" mais la réalisation de la diversification individuelle, coexistant avec l'unité de la population biologique. un ensemble biologique est d'autant plus résistant qu'il plus divers."

p. 222 ; "On peut dire qu'il y a autant de langues, de réalités que d'hommes."

p. 224 ; "...les mots ne sont que les médiateurs entre l'homme et la Réalité"."

p. 225 ; "Pour Peirce "...la réalité est indépendante, pas nécessairement de la pensée en général, mais de ce que vous et moi ou un nombre fini d'hommes peuvent penser d'elle..."."

p. 233 ; "Il est donc compréhensible qu'un langage inexact puisse avoir un effet destructif sur l'homme : "Il est terrible de voir comment une seule idée confuse, une seule formule sans signification, cachée dans...la tête, va agir quelquefois comme un caillou de matière inerte obstruant une artère, entravant la nutrition du cerveau..."

p. 234-235-236 ; "La dictature par le langage est des formes les pernicieuses du mépris de l'homme pour l'homme.

* J.P. Desclés, Recherche sur les opérations constitutives du langage , Cahiers "Fundamanta scientae", n. 95, univ. "Louis Pasteur" de Strasbourg, 1980.

* Charles S. Peirce, Écrits sur le signe , rassemblés, traduits et commentés par Gérard Deledalle, Seuil, 1978, p. 22.

*P. D. Ouspensky, Fragments d'un enseignement inconnu , Stock, 1978.

* G. I. Gurdjieff, Gurdjieff parle à ses élèves , Stock / Monde ouvert, 1980."

p. 239 : "...(un "thêma" a ses racines dans l'imaginaire et on comprend ainsi pourquoi un seul et même "thêma" généralisé puisse se manifester, sous des aspects différents, dans toutes les branches de la connaissance).

(...) La spécialisation à outrance est certainement un "mal" nécessaire, car elle détermine l'accélération du progrès de la connaissance et des applications technologiques. Mais elle mène en même temps à l'obscurcissement du sens, à la progression inévitable de l'absurdité, du non-sens. "La spécialisation des sciences est une conséquence inévitable du progrès -écrivait le physicien Robert Oppenheimer. Pourtant, elle est pleine de danger et elle est cruellement gaspilleuse, car beaucoup de ce qui est beau et susceptible de jeter quelque lumière sur les ténèbres qui nous environnent se trouve, par la spécialisation, retranché du reste du monde"."

p. 242 ; "Toute théorie fondée exclusivement sur le "visible" équivaut à unr cancérisation du corps de la Réalité.

(...) Dans un article mémorable, René Thom soulignait avec force la nécessité d'un retour des sciences "exactes" vers le "qualitatif", pour éviter les dangers de la stérilisation et de l'insignifiance. Ce retour pourrait s'opérer par la restauration du rôle de la réflexion individuelle, par un contact avec l'art et l'esthétique. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'obsession du "quantitatif" mène inévitablement à une diminution progressive du "sens"."

p. 244 ; "La nouvelle transdisciplinarité donnera naissance à un paradigme qui va aller forcément au-delà et de la science et de la Tradition.

(...) Je n'irai pas jusqu'à faire mienne l'idée de Korzybski qui suggérait que les politiciens devraient être soumis à des examens périodiques devant des commissions pluridisciplinaires. Mais il faut bien reconnaître que, dans une société civilisée, il est assez difficile d'admettre qu'un homme ou une femme ignore ce qui se passe dans l'univers et même dans son propre corps, en commençant avec les processus biologiques et en finissant avec le fonctionnement du cerveau et sous-conscient, puisse décider du destin de millions d'êtres humains. La fameuse "intuition", justification de toute ignorance, a elle-même des degrés, des paliers. L'intuition peut se cultiver, s'informer. Il y a un nombre infini de degrés dans l'approche de la Réalité.

La finalité de la nouvelle transdisciplinarité n'est évidemment pas celle de bâtir une nouvelle utopie, un nouveau dogme dans la recherche du pouvoir et de la domination. Comme toute science, la nouvelle transdisciplinarité ne véhiculera pas de certitudes absolues mais, par un questionnement permanent du "réel", elle mènera à l'élaboration d'une approche ouverte, en permanente évolution, qui se nourrira de toutes les connaissances humaines et qui replacera l'homme au centre des préoccupations de l'homme."

Extraits de Nous, la particule et le monde par Basarab Nicolescu (Paris, Le Mail, 1985).

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