
Flamenco
Le cri gitan*
C'est en terre andalouse
que le flamenco a pris racine. Son histoire, celle du mariage
de la terre et du feu, est intimement liée au vécu
de ses premiers interprètes: les gitans. Voyage aux sources.
Textes d'Isabelle Fougère

La voix s'est brisée, rauque, comme un sanglot. Il est
deux heures du matin dans le sud de l'Espagne. "La Fernanda",
comme on l'appelle ici, vient de déchirer la nuit d'une
soleá, un chant flamenco. C'est une histoire d'amour désespérée
que raconte la chan-teuse gitane, la main levée vers l'assistance.
Puis soudain la guitare résonne, et enchaîne, plus
rapide. Fusion profonde entre l'orient de la voix et l'occident
des cordes.
"Vêtue de ses
noirs manteaux,
elle croit que le monde est petit
et que le coeur est immense"
Le flamenco est un oiseau de nuit, un cri
longtemps retenu qui s'échappe à l'heure où
la fatigue et l'alcool ouvrent la porte aux états d'âme.
Nous sommes à Utrera, un bourg andalou de la province
de Séville, encerclé d'oliviers. Pendant cinq nuits,
la po-pulation sacrifie au rite de la feria et oublie de dormir.
Dans ce vacarme assourdissant de "sevillanas", la danse
adulée des Anda-lous, le flamenco s'infiltre, discret,
tard dans la nuit, là où se réunissent les
gitans.
Agée de plus de soixante-dix ans, Fernanda est l'une des
plus grandes figures du "cante jondo", le "chant
profond".
Ce soir, on lui rend hommage. Elle pousse
une dernière soleá, les yeux fermés et la
gorge secouée de soubresauts. Des "¡Olé
Fernanda!", "¡Toma!" ("Vas-y!")
fusent de l'assemblée qui dit ainsi son émotion
et accompagne le cante de "palmas", les battements
de mains. Et puis plus rien. Le silence. Fernanda salue et reçoit
des fleurs. Seuls les grillons qui ont envahi la tente par dizaines
donnent encore de la voix. Derrière nous, un connaisseur
se lève. "Ya se acabó la feria",
murmure-t-il. "Voilà, la feria est finie."
Une façon de dire que le flamenco est passé,
qu'il est si bien passé qu'il n'y reviendra plus. La tente
se vide. Dans les allées qui portent les noms des différents
chants flamencos, comme la siguiriya, le plus tragique, ou la
bulería, au rythme rapide et enjoué, des essaims
de jeunes femmes en robes à pois soulèvent la poussière.
Lors de la feria, la plupart des femmes adoptent la robe flamenca,
le costume de gitane. Leurs petites filles affublées des
mêmes atours ressemblent à des poupées, perdues
dans les volants.
"A l'heure où
la nuit tombait,
nuit de la nuit toute pleine,
les gitans sur leurs enclumes
forgeaient des soleils et des flèches..."
Troubadours et forgerons
Utrera est un des berceaux du flamenco, qui a jailli ici, au
coeur occidental de l'Andalousie, le long du fleuve Guadalquivir,
entre Utrera, Cadix, Jérez et Séville. Comme les
oliviers qui recouvrent avec constance la terre rouge et plate
de la plaine, le flamenco a trouvé ici un terrain poussiéreux
mais fertile. Ses racines sont profondes. Elles se confondent
avec l'histoire de ses interprètes de toujours: les gitans,
ce peuple de culture orale dont l'origine se situe probablement
en Inde. Arrivés en Espagne au XVe siècle, les
gitans exercent aussitôt leurs talents de musiciens, à
travers le chant et la danse. Ils participent aux réjouissances
populaires, allant de village en village, invités souvent
par les nobles qui les paient pour animer leurs réceptions.
Ils exercent également les métiers de forgeron,
maréchal-ferrant ou dresseur de chevaux. Mais ces gens
venus d'ailleurs, nomades incontrôlables, allaient susciter
la méfiance et la haine du pouvoir. La répression
et l'extermination des gitans s'organisent. En 1749, l'évêque
d'Oviedo demande leur arrestation générale.
Certains gitans sont exemptés des lois en vigueur grâce
au service rendu par un des leurs dans l'armée des Flandres.
D'où leur surnom de "Flamenco", les Flamands.
Devenus sédentaires, ils s'installent dans les villes
et les villages, et c'est des quartiers gitans que jaillira au
début du XIXe siècle la musique baptisée
elle aussi flamenco.
Une histoire de famille
Le flamenco est apparenté aux chants traditionnels andalous,
que les gitans avaient interprétés dans leur passé
de musiciens. Pourtant, ces airs, à l'origine légers
et joyeux, sont méconnaissables. Ils portent les stigmates
d'une longue période de souffrance et d'enfermement. Les
rythmes ont éclaté, se chargeant de ruptures insolites
aux tonalités orientales. Le chant est devenu plus profond,
blessé, tragique.
C'est par l'intermédiaire de quelques familles gitanes
bien intégrées, parfois même métissées,
qu'il va apparaître au grand jour et se diffuser.
"Dans la nuit du jardin,
six gitanes
dansent,
habillées de blanc..."
Fernanda de Utrera et sa soeur Bernarda,
elle aussi chanteuse, sont issues de ces quelques familles qui
forment la dynastie du flamenco. La plupart des interprètes
d'aujourd'hui sont parents, cousins plus ou moins éloignés.
Leurs ancêtres se nomment Ortega, Jiménez, Pavón
ou Pinini, tous gitans. C'est avec l'irruption des cafés
"cantante", les cafés chantants et plus tard
les "tablaos" ou cabarets, que le flamenco engendrera
ses artistes professionnels, et parfois sa propre décadence.
A Utrera, le berceau du flamenco se situe au coeur du vieux bourg,
dans la Calle Nueva, la rue où vivait traditionnellement
la communauté gitane. Une ruelle bordée de maisons
blanches et basses, bâties autour de patios et surmontées
de terrasses, qui semblent nous rappeler que Tanger et sa médina
sont plus proches à vol d'oiseau que Madrid. C'est ici
que sont nés les chants d'Utrera.
Triana la nostalgique
Nous quittons Utrera pour Séville, à l'heure où
le soleil chasse l'ombre et où la torpeur gagne. Voilà
quelques jours que nous traînons en vain, en quête
de flamenco. Car le chant n'est accessible qu'à celui
qui peut s'introduire dans l'intimité du monde gitan.
C'est au sein de l'ancien quartier gitan de Séville, le
quartier populaire de Triana, qui borde le Guadalquivir, que
nous allons avoir la sensation de l'approcher à nouveau,
le temps d'un après-midi.
"La guitare fait
pleurer les rêves.
Un sanglot
d'âmes perdues
sort de sa bouche
ronde..."
Parmi les chants les plus proches des racines
du flamenco, le martinete est né dans les forges gitanes.
Salvador Vega en est un des derniers dépositaires. Dans
sa forge du quartier de Triana, la dernière aujourd'hui
en activité, il reçoit souvent des chanteurs qui
lui demandent d'interpréter quelques morceaux oubliés,
puisque le flamenco se transmet de bouche à oreille, sans
jamais de partitions: "J'ai appris le travail de la forge
en même temps que le chant du martinete, avec mon grand-père
et mon oncle. A l'époque, ils travaillaient pour le maréchal-ferrant.
Le martinete s'interprétait à trois hommes: un
qui chantait en activant le feu, et les deux autres qui donnaient
le rythme en frappant de leurs lourds marteaux sur le métal."
"Va-t-en lune, lune,
lune,
si les gitans revenaient,
ils feraient de ton coeur
des colliers, des bagues blanches..."
Salvador a fini sa journée. Il nous
propose d'aller boire quelques verres dans un bar voisin, le
rendez-vous des "aficionados" (initiés) de flamenco
et des gitans. Au mur, des tenues de toreros et des représentations
de la Vierge. Les verres sont posés sur un tonneau. Le
soleil de midi commence tout juste à baisser. Puis les
heures vont défiler sans raison, embrumées de fumée
de tabac. La bière coule à flots. Un homme se met
à chanter, sans accompagnement, seulement quelques "palmas"
de ses compagnons qui dansent. Jusqu'à ce que la nuit
tombe, bien après que le patron a baissé le rideau,
il va chanter, crier, râper sa voix. On murmure que cet
homme sort de prison. Il y a passé deux années.
Deux années qui remontent dans sa gorge et se consument
dans son cri.
Le mariage d'une terre avec le feu
Crier ses états d'âme, c'est aussi faire don de
soi. Quand la voix du chanteur se trouve mêlée aux
furieux claquements de talon de la danseuse ou du danseur, alors
le flamenco célèbre ses noces avec la terre, comme
en un rite mystérieux et ancestral.
Le plancher grince et tousse sa poussière lorsque la chanteuse
Concha Vargas livre à ses élèves les secrets
du "zapateo", la technique de frappe rythmique du sol
avec la pointe et le talon des chaussures. Elle empoigne sa jupe
des deux mains, la soulevant au-dessus du genou et entame un
pas chaloupé comme si elle voulait enfoncer le sol. La
beauté réside dans la crudité du geste,
loin des canons éthérés de la danse contemporaine.
Les lourds cheveux sombres et le regard noir de Concha, sa force
et sa violence la distinguent immanquablement d'une sylphide.
Devant la perplexité des apprenties danseuses, elle leur
lance un mot rassurant: "Cela doit sortir, vous allez
le sentir. Moi-même, j'ai travaillé des jours et
des nuits pour réussir ce pas!"
"Oh la peine des gitans!
Peine intacte et toujours seule.
Peine des courants obscurs
et du matin qui s'éloigne!..."
Concha Vargas a grandi dans l'intimité
des plus grands chanteurs de flamenco. Son baptême du feu,
ce fut une danse qu'elle exécuta à l'âge
de 12 ans lors d'un festival, devant son père et ses amis:
Antonio Mareina, Terremoto ou Chocolate, des noms aujourd'hui
légendaires. De son côté, la danseuse Manuela
Carrasco a choisi de baptiser son dernier ballet "La racine
du cri". Ce cri, qu'il soit chanté, dansé
ou arraché aux cordes d'une guitare, c'est l'héritage
brûlant du flamenco. Le danseur Mario Maya portait lui
aussi cet héritage dans les années soixante. Il
avait alors à peine 10 ans et il dansait pour les touristes,
en échange de quelques cigarettes, devant les grottes
du quartier gitan de Sacromonte, à Grenade. Une peintre
anglaise qui séjournait régulièrement près
de l'Alhambra fit son portrait et, persuadée du talent
du garçon, vendit la toile en Grande-Bretagne puis lui
envoya l'argent qui lui permit de s'inscrire dans une académie
de Madrid. Trente ans plus tard, le portrait du jeune gitan de
Grenade doit toujours être accroché quelque part,
dans un salon anglais, symbole d'un flamenco qui fait vibrer
les coeurs et la terre. Mario Maya, lui, danse toujours.
Le dernier concert du guitariste gitan Pedro Bacan est un hommage
à cette terre andalouse puisqu'il est baptisé "Marisma.
del Pentagrame a la fuente". La Marisma, c'est le nom donné
aux marais qui couvrent le delta du fleuve Guadalquivir: "C'est
la terre où j'ai vu le jour, à laquelle j'appartiens.
Dans la Marisma, le ciel est immense, absolument immense. On
s'y jetterait pour voler."
Déchiré, lourd de sentiments poignants, un long
cri s'élève de la terre chaude.
Texte d'Isabelle Fougère
.
Toutes les citations sont extraites
de l'ouvrage: "Romancero gitan, Poème du Chant profond",
de Federico Garcia Lorca.
Traduction de Claude Esteban. Editions
Aubier
A lire
Flamenco, Bernard Leblon, Ed.
Actes Sud, 1995.
Par l'un des meilleurs spécialistes du monde gitan et
du flamenco, l'ouvrage est accompagné d'un CD.
A écouter
Grandes Figures du Flamenco, Chant du Monde/Harmonia
Mundi.
Cante Flamenco, Radio France/Harmonia Mundi.
* Cet article est paru dans Animan,
No 78, février 1997.
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