Edizine

L'HOMME DU MOIS

Fabrice Giger
LE VENGEUR
DES ENFANTS GÂTÉS *

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Par JACQUES DE CHARRIÉRE

Si Jacques Firmin n'était pas un vrai monsieur, probablement, ce jour-là, il se serait esclaffé. Nous sommes en été 1988, et le secrétaire général du groupe Hachette vient de trouver sur son bureau une lettre d'un Suisse qu'il ne connaît pas, qui n'a pas 24 ans et qui, voulant lui acheter une maison d'édition de bandes dessinées qui n'est pas à vendre, le lui fait tenir sous pli recommandé... "J'ai souri. En règle générale, ce genre de contact se prend plutôt par téléphone." Le monsieur n est pas au bout de ses surprises.

Non seulement il lui faudra rencontrer un garçon bien élevé et décontracté, mais entendre des arguments irréfragables dont ne peut résulter que la cession raisonnable de cette maison d'édition, Les Humanoïdes Associés, à ce jeune homme invraisemblable, Fabrice Giger. Lequel non seulement parviendra, en trois ans, à quadrupler son chiffre d'affaires, mais lui déclarera la guerre à lui, groupe Hachette, numéro un de la distribution en France, pour ensuite, non content de s'en être bien tiré, défier d'autres institutions et affronter d'autres orages.

Il a découvert
une dimension
de la société
interactive.

En 1994, tandis que sa trésorerie s'assèche dangereusement, Fabrice Giger achète la société audiovisuelle belge LBO. En 1995, alors que ses résultats persistent dans le déficit, il crée deux sociétés de productions multimédia, Sparx et Métal Hurlant Productions. En 1996, cependant que sa situation n'est toujours pas consolidée, il rachète le leader mondial de la fabrication de dessins animés par ordinateur, Pixibox, se porte candidat à la reprise de la Société française de production (SFP), la plus grosse sur son marché, et dépose plainte contre Havas, l'un des mastodontes de la communication en France. Doux Jésus. Qui aurait dit qu'un petit éditeur de bandes dessinées pourrait un jour donner l'assaut sur tant de fronts simultanément?

Pilotage automatique
Cette fois tout le monde parle du phénomène Giger. Le mystère, pourtant, n'est pas aussi impénétrable qu'il y paraît. Ce Genevois, aujourd'hui âge de 31 ans, a découvert l'un des aspects les plus intéressants de la société interactive: elle n'est pas une mutation, mais une solution. La solution économique apportée par la génération montante au problème de cette génération. Et pour une telle cause, on fait la guerre.

Dans ses bureaux de l'avenue Philippe-Auguste, un quartier d'agences immobilières et de marchands de biens du XIe arrondissement, le jeune homme débranche son téléphone. "Tac", fait-il. Il éteint son ordinateur: "Tac." Il ferme soigneusement sa porte: "Voilà, tac." Ce qui n'a rien d'inessentiel car personne ne sait dire "tac" comme Fabrice Giger. D'un seul coup, le fracas de la ville s'estompe. Les cartons pas déballés qui traînent sur le parquet, les deux écrans, les deux portables, la pile de papiers qui encombrent le bureau et avec eux les mille tracas du quotidien s'évanouissent.

Le monde extérieur passe en pilotage automatique. On va pouvoir y aller. Où? Je ne sais pas moi, où il voudra.

"Je n'ai jamais
supporté
l'autorité."

Tact? Finesse? Charisme? Captatio benevolentiae? En tout cas, Jean-Baptiste Gilou s'en souvient. Petit-fils de Blaise Cendrars et minuscule éditeur parisien, Jean-Baptiste rêve d'une vraie maison d'édition, lorsqu'il rencontre Fabrice, corpusculaire éditeur genevois. Tac. Un type pas croyable, ce Fabrice, qui glisse de sa passion pour la BD à son enthousiasme pour les stratégies financières sans indiquer de virages. N'importe qui de normalement constitué évite de mélanger ces choses-là: d'un côté, la BD, une chaise longue Pour les exclus, les révoltés et les artistes. De l'autre, la finance, un métier pour les inclus, les adultes et les cons.

"Nous étions
prêts,
pour lui, à nous
faire tuer
sur place."

Comme un enfant de 8 ans annonçant qu'il va dérober des éclairs au chocolat entraîne des moutards jubilant de voir ça, le Genevois gagne le Parisien à sa recette imparable. Hachette a englouti Les Humanoïdes Associés, OK? Mais il n'en fait rien, OK? Donc, on peut reprendre les Humanos à Hachette! Mieux porté que par du kérosène, Jean-Baptiste trompette et toute son équipe encercle Fabrice. "Nous étions prêt, pour lui, à nous faire tuer sur place."

Le Genevois arrivait avec un argument commercial classique et parfait: "Je montrais que les Humanos restructurés pouvaient devenir un bon client du distributeur Hachette, et lui faire gagner ainsi nettement plus d'argent." Jacques Firmin, passant outre l'incongruité de la formule postale, allait donc découvrir ce garçon "qui marque par son non-conformisme et sa très grande décontraction", "un saltimbanque, pugnace et astucieux". Astucieux?

- Oui, il avait bien vu que nous n'avions pas vocation à devenir éditeur de bande dessinée, Hachette, en cette matière, n'ayant pas de no-o...

- ... no-o...!?

- Oui, Hachette, dans ce domaine, ne possède pas de no-o, pas de savoir-faire, si vous voulez.

Quelques mois - six, se souvient le jeune homme - seront nécessaires à l'approfondissement du dialogue et à la mise au point d'un contrat qui ramène le prix de vente à une expression financièrement supportable pour les débutants, 6 millions de francs français.

Somme finalement réunie grâce à un emprunt bancaire cautionné par les parents du garçon et 700 000 francs suisses ramenés de sa période genevoise.

En octobre 1988, l'affaire est conclue. Les acquéreurs des Humanos se présentent au Salon de la bande dessinée d'Angoulême. "Nos déclarations ont créé un véritable appel d'air." Des auteurs qui étaient partis reviennent, d'autres se font connaître, mais surtout les lecteurs affluent. Quelque chose de très simple et de très important se produit: le public retrouve ses Humanos, une maison créée en 1975 par trois grands noms, Druillet, Moebius et Dionnet, en réaction aux structures d'édition traditionnelles qui voyaient la BD comme un jouet d'enfant, chose peu obligeante pour ses auteurs, mais franchement dédaigneuse pour ses lecteurs, hier comme aujourd'hui. En d'autres termes, des consommateurs de BD faisaient soudain merveille comme vendeurs de BD. Question de no-o,
pardon, de know-how.

La loi de l'aficionado
"La bande dessinée n'est pas un univers de commerçant ou de financier, c'est un univers d'aficionados", résume Denis Friedman, ingénieur informaticien de 36 ans, créateur de Sony Interactive qui vient de quitter le groupe japonais pour lancer une joint-venture avec Fabrice Giger. Comme son propre parcours le démontre, les petits Mickeys ne sont toutefois pas les seuls produits marchands observant cette loi de l'aficionado. Pour créer des jeux vidéo, il faut être soi-même joueur. Pour inventer des logiciels interactifs il faut être soi-même accro au micro. Pour créer des sites sur le Web, il faut être soi-même surfeur. En fait, l'un des principes de la société interactive réside dans ce transfert du savoir-faire à l'utilisateur.

Or il y a des gens comme ça, qui ont bêtement le don d'aimer spontanément aujourd'hui ce qu'il faudra connaître demain. Pour Fabrice Giger, né en 1965, la passion des affaires commence comme un caprice aiguillonné par "Métal Hurlant", le journal des Humanoïdes Associés. A partir d'une expérience de lecture intense, il va reconstituer, à l'envers, la chaîne de production qui lui
procure ses premiers enchantements. "J'ai toujours été fasciné à l'idée qu'un homme tout seul dans sa cuisine, sous une ampoule de 40 watts, puisse dessiner des histoires qui seront captées, à l'autre bout d'une chaîne, par quelqu'un lisant dans sa chambre."

A 14 ans, il déboule à la "Tribune de Genève" expliquant qu'il aime trop la bande dessinée pour continuer à se taire. "Envoyez-moi, s'il vous plaît, au salon d'Angoulême, je vous ramènerai des articles", prie-t-il le journaliste Alain Penel, qui flaire l'entourloupe:

- Quel âge avez-vous?

- Pourquoi me demandez-vous cela?

- Si vous n'avez pas 18 ans, je ne peux pas vous inscrire.

- Justement, j'ai 18 ans.

Fabrice-le-doué rédige une série d'articles puis se lance dans un autre maillon de sa chaîne. Avec quelques camarades de jeu, il lance un journal, qui connaîtra deux parutions. Imprimer sa propre prose, c'est bien, mais se lancer dans le message publicitaire et les travaux de graphisme serait plus nourrissant, à condition de trouver un imprimeur bon marché. Ce qui n'existe pas. Et si on le faisait soi-même?

Sa passion
des affaires
commence comme
un caprice.

En feuillant la presse spécialisée, les jeunes amis découvrent une annonce lapidaire. Limmatdruck, centre d'impression de "Construire" et de "Bruckenbauer", vend un système de photocomposition. Combien en veulent-ils? Au bout du fil, l'imprimeur détaille: nous disons 1 système Harris 2500, 1 ordinateur Digital Vax 1160 avec 4 disques durs, 12 postes de travail, 2 flasheuses, etc. "Neuf ça vaut plus d'un million, mais on vous le céderait pour 100 000." De quoi remplir un semi-remorque. Fabrice bredouille au téléphone qu'il s'excuse infiniment du malentendu et que voilà son numéro à lui, pour le cas où le monsieur entendrait parler Je quelque chose dans les... 10 000 francs. Mais quarante-huit heures plus tard, Limmatdruck rappelle: l'imprimeur laisse partir le tout pour 10 000 francs, à condition d'être débarrassé dans les quatre jours.

"Vous n'y arriverez jamais"
Évidemment, c'est de la folie. Pas un déménageur n'est prêt à réaliser ce travail dans les temps et dans les prix requis. Mais il y a le "tac", et le coup des éclairs au chocolat. Ils vont donc y aller, délirant à trois, trois jours et trois nuits, nourris de boîtes de conserve, pour emballer un monstre
de la deuxième génération cybernétique, étiquetant les cordons, photographiant les raccordements, dans l'espoir fou de remonter la bête, bientôt transbahutée dans un semi-remorque jusqu'à l'écurie des parents Giger. On fait venir des informaticiens de chez Digital. "Remonter tout cela? Vous n'y arriverez jamais. " L'électronicien de la petite équipe, Michel Schnegg, trimera trois mois, mais il y parviendra. L'Essai SA, "photocomposition, travaux graphiques, édition", était né.

Autour de quoi Fabrice Giger complète son parcours d'apprentissage, se lançant dans la librairie, la distribution, puis l'édition proprement dite. Il publie Poussin, Buche, Ceppi, Ab'Aigre et Devrient. Lorsque ses camarades, harassés, baissent pavillon, le jeune homme continue, mettant à profit toutes les occasions pour nouer des contacts et apprendre des choses. Des choses comme la comptabilité, qui devient une deuxième nature. A la longue, Michel Schnegg et Thierry Durand, ses associés genevois, lui feront comprendre que trop, c'est quand même trop. Travailler dix-sept heures par jour pour eux n'est pas une vie. Fin de l'épisode. Fabrice Giger a 22 ans. Il a trouvé sa méthode la loi de l'aficionado. Même s'il ne l'appelle pas ainsi, il l'applique: le meilleur producteur, c'est l'utilisateur. L'expérience de la bande dessinée qu'il approfondira jusqu'en 1993 servira de pas de tir à un projet que personne n'aurait prédit. Lui permettant de glisser des images dessinées aux images animées et aux images de synthèse, pour accéder aux marchés de la télévision, du cinéma et de l'informatique interactive. Aujourd'hui ses studios décrochent des commande de TF1, Canal + ou Walt Disney. Guillaume Hellouin, cogérant de Sparx: "On ne réalise pas à quel point les technologies nouvelles sont dépendantes des images. Or il faut pouvoir dire si le point de départ - le dessin - est bon ou pas. Si c'est une copie, s'il va marcher, etc. Fabrice a cette culture-là."

Quand il avait
25 ans, il disait:
"A 30 ans, j'arrête
tout."

Une connaissance exploitable sur tous les supports, vidéo, CD-ROM, câble, Web ou satellite. Une connaissance, surtout, dont les retombées commerciales pourraient être délectables, lorsqu'on détient les droits de propriété intellectuelle sur tant de personnages. La société interactive, qui met la planète à portée de main, est un gigantesque menu déroulant balisé par des icônes. Qui possède ces icônes est donc un grand manipulateur.

Comme une pantoufle
Tiens, voilà la pluie. Dans le bureau clair et fraîchement repeint de Fabrice Giger, le beau soleil d'hiver s'est éclipsé. Que d'aventures déjà dans cette vie-là. Quand il avait 25 ans, le Genevois avertissait ses amis: "A 30 ans, j'arrête tout " Mais à 30 ans, il n'a pas pu lâcher la barre, son bateau prenant l'eau comme une charentaise. L'aventure tournait au cauchemar. Le Groupe Convoy, du nom de la holding coiffant ses sociétés, allait devenir le groupe Armada. Convoy ou Armada, des mots qui suggèrent la même expédition? "Sans doute, mais Armada est nettement plus guerrier."

La guerre. De justesse, il l'évite, en 1993, avec son associé Jean-Baptiste Gilou, qui préfère quitter les Humanos son équipe sous le bras. La maison marche du feu de Dieu, mais le Français n'en peut plus. Jean-Baptiste est un artiste. Fabrice jongle avec les sociétés. Jean-Baptiste veut éditer des beaux livres. Fabrice veut vendre des livres.

Laissons cela. Juin de cette même année prend une autre tournure lorsque le Genevois se retrouve à déjeuner avec l'un des directeurs généraux du groupe Hachette. "A ma grande surprise, il m'a proposé de racheter les Humanos." Refus et calme plat ensuite, jusqu'à une certaine journée d'août, dont il se rappelle bien, puisqu'il prenait le soleil en Valais, avec sa compagne et ses deux enfants. "Le même jour, j'ai reçu trois appels téléphoniques. Trois banques qui, successivement, et sous des prétextes divers, dénonçaient leur ligne de crédit." Le troisième banquier finit par suggérer l'intervention d'un "ennemi".

Le mois suivant, Hachette refuse subitement d'escompter les traites qui fournissent à l'éditeur son fond de roulement. "Je me suis retrouvé avec trois mois de paiement à financer sans plus de liquide aucun, ni dans les banques ni chez le distributeur." En bonne logique, une telle pression n'est pas de celles à laquelle une petite entreprise qui affiche fièrement 17 millions de francs suisses de chiffre d'affaires peut résister. Seulement voilà. Le départ de l'associé parisien avait permis à Fabrice Giger de recapitaliser sa maison et de reformuler ses accords commerciaux. Dans le contrat de distribution conclu avec Hachette, il avait glissé une clause au terme de laquelle l'exclusivité de la distribution serait remise en question si le capital changeait de propriétaire.

Passe-passe
Astucieux ça. Convoy Holding, société détenant les actions des Humanos, cède ses actions à Source Holding, autre société appartenant à Fabrice Giger. Juridiquement, les Humanos ont changé de mains. Le Genevois a les mains libres et peut dénoncer ses accords avec Hachette. Il passe un nouveau contrat de distribution avec Inter Forum (Les Presses de la Cité), "concurrent plus frais, plus jeune", selon les mots de Serge Desvignes, directeur général de Com2i, fonds de capital-développement affilié à la Caisse de dépôt qui a participé, un temps, au financement de l'éditeur.

Cette fois, la mesure est comble. Le mammouth se fâche. Le litige entre dans sa phase officielle lorsque Hachette, qui détient toujours la quasi-totalité des stocks de l'éditeur, refuse de les transmettre à son concurrent. S'ensuivent des démêlés judiciaires qui vont durer encore un an et demi. De 17 millions en 1992, le chiffre d'affaires des Humanos tombe à 13 en 1993 puis à 6 en 1994. Mais Fabrice Giger refuse toujours d'abandonner Serge Desvignes: "on a tenu le coup en réduisant la voile. Chose très inhabituelle. En principe, une société dans cette situation dépose son bilan. "

Une pirouette
comptable lui
permet d'échapper
à Hachette

Mais il y plus inhabituel encore: en cette période troublée, le jeune homme décide de finaliser une acquisition, celle de la société belge Little Big One (LBO). A Genève, son avocat et ami Vincent Jeanneret tombe de sa chaise. Des mois qu'il est payé à la petite semaine par un client au bord de l'asphyxie! Et voilà que ce moribond prétend secourir une entreprise en perdition. "Fabrice, quand il veut, sait se rendre insupportable. Vous l'avez déjà vu devant un chariot de desserts?" Protestations de l'intéressé: "Je n'avais rien d'autre à faire. L'affaire était en route, et le nouveau management de LBO réalisait des horreurs! Mais des horreurs!"

Cinq mois. Fabrice Giger passera cinq mois à Bruxelles pour redresser LBO, histoire de s'occuper un peu pendant que Hachette s'emploie à étrangler ses Humanoïdes. Enfin, à mi-1995, le distributeur lâche prise. Un arrangement est trouvé: le Genevois abandonne toute prétention à des dommages et intérêts, en échange de quoi les stocks lui sont rendus. Aussitôt le chiffre d'affaires se redresse et les déficits se volatilisent. "Les Humanos seront bénéficiaires en 1996, avec un résultat en progression de 8% sur l'an passé", tient à préciser le Genevois.

Désendetté, son
groupe carbure
maintenant
au venture-capital.

Dès lors, il n'y a plus de borne à la gourmandise du jeune homme d'affaires. Nonobstant ses
arriérés de crise, il entreprend la construction d'un groupe multimédia en créant ou en rachetant es entreprises aux noms bizarres de science-fiction, qui n'en sont pas moins des entreprises vraies avec machines et machinistes. Après LBO, voici Sparx, Pixibox, Métal Hurlant Productions, Mediapegs et Chaman. Restait à trouver l'argent pour financer l'effort de cette guerre étrange entre la douce PME de Fabrice Giger et ses colosses barbares.

Famille d'artistes
Une petite pluie fine fouette maintenant les vitres de son bureau. Posée à même le sol, une grande aquarelle bleue dans un cadre de verre. De qui est-ce? "De José Giger, mon père. " Au fait, pourquoi n'est-il pas devenu esthète lui-même, Fabrice-le-doué? Une famille d'artistes, une personnalité tout en nuance vous destine plus naturellement à une vie contemplative qu'à la brutalité des affaires. "C'est vrai, je n'ai jamais supporté les expressions de l'autorité."

Nombre
de pionniers
du cybermonde
partagent
ses réflexes d'insubordination.

A 14 ans, lecteur fervent de Kropotkine, il défile sous un drapeau noir, qui lui vaut un passage au poste de police de Carl-Vogt dont la mémoire lui chauffe encore les oreilles. "Mais le dessin ou la peinture étaient des choses que je savais faire. Que mon entourage savait faire! Où aurait été la découverte?" Avec la comptabilité, en revanche, le voyage passe en terre exotique. De son enfance de fils unique, dans un minuscule hameau de la campagne genevoise où ne vont et
viennent que des adultes, il a gardé une sorte d'aversion pour les attributs des grandes personnes. Plus jamais ça. Va à l'école! "J'en rêve encore." Mets une cravate! "Je n'y arrive toujours pas. " Mais le "sale gamin", comme dit Martine Jean, chargée de la communication du groupe, n'est curieusement pas seul dans son impertinente spécialité. Nombre de pionniers du cybermonde, Robert Steiner, Roger Schank, Bill Cleary, Mark Kvamme et Tom Suiter, Ken Kaplan et Larry Crane partagent ses réflexes d'insubordination. Même si cela ne les empêche pas toujours de se comporter eux-mêmes en dictateurs, ils cultivent une fibre anarchiste ou, du moins, un goût prononcé pour les images du David cueillant Goliath d'un caillou en pleine poire. Un signe de rassemblement?

Même si ça ne les empêche pas
toujours de se
comporter,
eux-mêmes, en
dictateurs.

Lorsqu'il poste sa lettre à Jacques Firmin, en cette année 1988, Fabrice Giger vient de tirer la conclusion d'une analyse toute simple: "Nous étions dans un marché à maturité, durablement stationnaire. Il était donc presque impossible de créer une maison nouvelle. Nous devions arracher une part de l'activité existante." Or aujourd'hui s'expose à cette même analyse la quasi-totalité de la production des pays avancés. Pays matériellement à maturité, dont la construction et l'équipement sont en bonne partie achevés. En sorte que la génération montante se trouve devant eux comme devant une uvre close. Une économie tellement confortable pour des enfants tellement gâtés qu'ils n'ont plus rien à faire, même pas de quoi gagner leur vie. En France, le chômage est deux fois plus élevé parmi les jeunes que parmi les autres. En Suisse, un chômeur sur deux a moins de 34 ans. Du coup, la méthode Giger peut devenir une arme entre les mains de sa génération: puisque les puissances de l'offre n'ont plus d'avenir à lui offrir, autant les abattre et les remplacer par des puissances de la demande. Les capitaines d'industrie sont désormais vulnérables sous attaque d'aficionados.

Défier Hachette, Havas et le PR, d'une seule traite, quand on prétend faire des affaires en France, dans l'édition, passera généralement pour un comportement singulier. Mais aux États-Unis, Nicolas Berggruen, investisseur âgé de 34 ans gérant plus d'un milliard de dollars, a trouvé la méthode honorablement combative et le portefeuille intelligemment diversifié. Il est entré pour 50% dans le capital d'Armada, la nouvelle holding du groupe, dont le for juridique vient de passer de Genève à Luxembourg.

Aujourd'hui, Armada est une structure autopropulsée, libre d'endettement et carburant au venture-capital. A la seule réserve d'une faille interne, façon Challenger, la fusée emmenant son associé et le professeur Giger devrait prochainement accueillir de nouveaux investisseurs. En route pour le Nasdaq.

* Cet article est paru dans Bilan, No 1, janvier 1997.

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