
GRANDS PROJETS POUR LE XXIE SIECLE
Swissmetro
"l'avion souterrain"
des Helvètes*
Etat 1996: l'étude principale
est en cours
Mise en service au plus tôt:
en 2006 entre Lausanne et Genève
Par Jean-Bernard Desfayes
[pub-infotising]
Electricité Romande-
La maîtrise de l'énergie
"Le
Temps stratégique" entreprend, avec cet article
sur Swissmetro,
la publication (irrégulière) d'une série
d'enquêtes sur les "grands projets" dans le monde,
histoire de faire la nique à l'euromorosité ambiante.
Jean-Bernard Desfayes, actuellement journaliste indépendant à
la Radio romande et au "Nouveau
Quotidien" (Lausanne), ancien rédacteur en chef
du "Matin"
(Lausanne), est connu notamment pour ses ouvrages de vulgarisation
de la conquête de l'espace, Espace Nicollier (Lausanne,
Desfayes, 1992) et L'Année Hubble (Lausanne, LEP,
1994). On peut entrer en contact avec lui à son adresse
e-mail.
Tout le monde a un petit train dans sa vie. Un "Märklin"
de préférence. Mais Rodolphe
Nieth, fils de cheminot, ancien ingénieur CFF
(Chemins de fer fédéraux suisses), ne s'est pas
contenté de jouer avec un petit train électrique:
il en a rêvé un, le plus rapide de tous, le moins
gourmand en énergie, le plus écologique... Mais,
horreur: sans roues, filant sans bruit, et dans un tunnel sous
vide partiel!
L'ingénieur aurait pu s'en tenir au rêve. Or il
a choisi d'aller jusqu'au bout de son idée et de se battre
pour elle ausssi longtemps qu'on ne lui aura pas démontré
qu'elle est mauvaise et qu'il a tort. Ce combat titanesque dure
depuis plus de vingt ans et se poursuivra sans doute loin dans
le XXIe siècle.
Le maître de "prim'sup" (primaire supérieure)
de Rodolphe Nieth, à Lausanne, dans les années
50, était peut-être un bon pédagogue, mais
sûrement pas un fin psychologue: "Il m'avait fait
une longue liste de métiers pour lesquels j'avais quelques
prédispositions, raconte Nieth. Y manquaient pianiste
de bar, et tous les métiers exigeant des études
universitaires. Malgré cela, j'ai choisi de faire des
études. Parce que j'étais paresseux."
C'est ainsi que, par provocation déjà, le fils
de cheminot et futur inventeur de Swissmetro devient ingénieur.
Il est vrai que sa formation suit un itinéraire sinueux,
comme celui des tortillards de l'Entlebuch ou de la Broye: d'abord
le "Tech" à Genève, puis des travaux
pratiques dans un bureau d'études dirigé par un
ancien cheminot, enfin l'EPUL, l'ancêtre de l'Ecole
polytechnique fédérale de Lausanne: il y entre
dans le département de génie civil où il
rencontre le professeur David Genton,
un ancien des CFF, dont il sera plus tard, brièvement,
l'assistant à l'Institut de technique des transports.
Sa voie est toute tracée, si l'on ose dire. Après
onze semestres et un projet de saut-de-mouton ferroviaire à
Giubiasco, au Tessin, le voici ingénieur diplômé
spécialisé dans le rail.
Alors, pendant quatre ans, il travaille chez Sarrasin, un grand
bureau vaudois d'ingénieurs où on lui confie la
réalisation de plusieurs ponts d'autoroute dans Lavaux
- c'est le boom autoroutier - , du parking de la Riponne en plein
centre de Lausanne, de l'épuration des eaux de St-Prex.
"Certains ingénieurs attendent toute leur vie avant
de pouvoir construire un pont, dit-il. Moi, c'est le premier
ouvrage qu'on m'a demandé de réaliser." Loin
d'en tirer vanité, Nieth postule à Berne, "pour
apprendre l'allemand" un emploi d'ingénieur à
la section Essais et Mesures des CFF à Berne, et le décroche.
On est en 1972, Rodolphe Nieth a 30 ans. Pendant huit années,
il va faire tous les jours le trajet Lausanne-Berne en train,
pour ne pas imposer à sa petite famille (sa femme est
française) un changement radical de culture. La durée
des trajets, une bonne heure, n'est pas étrangère
à la réflexion qui le conduit à imaginer
des liaisons plus rapides. A cette époque, d'ailleurs,
on parle beaucoup de vitesse aux CFF, puisque les trains des
nouvelles transversales suisses sont censés faire presque
aussi bien que le TGV français ou l'ICE allemand, puisque
leurs ouvrages d'art seront dimensionnés pour des vitesses
de 250 km/h...
Mais de telles vitesses sont peu réalistes en Suisse:
le pays a un relief trop tourmenté. Nieth le sait mieux
que personne puisque, dans son travail, il est amené à
calculer la déformation des voies au passage des trains:
"La déformation augmente avec le cube de la vitesse.
Plus on va vite, plus l'entretien est fréquent et plus
il est coûteux. C'est une spirale infernale..." Comment
aller plus vite sans que les coûts deviennent prohibitifs?
Le jeune ingénieur se documente. Il a l'intuition qu'une
partie de la solution se trouve dans les tunnels, qui permettent
de s'affranchir de la géographie, ainsi que des expropriations
et des indemnisations financièrement douloureuses et sujettes
à mille oppositions. "La Suisse est une grande ville,
analyse Nieth. On ne peut donc plus y construire en surface.
Il faut donc aller en sous-sol et relier les régions comme
on relie les quartiers d'une grande ville, à l'image du
RER à Paris."
En 1890 déjà, certains trains roulaient à
160 km/h mais, mais ils étaient obligés, comme
aujourd'hui, de réduire leur vitesse à 125 km/h
au passage des tunnels, à cause de la résistance
de l'air. Or Nieth lit dans un ouvrage qui lui tombe sous la
main par hasard qu'il devrait être théoriquement
possible d'augmenter la vitesse dans les tunnels: il suffirait
de créer une dépression à l'avant du convoi
et de chasser l'air à l'arrière, pour provoquer
une surpression comme dans un réacteur d'avion. Pour Rodolphe
Nieth, ce n'est pas encore la révélation, mais
presque.
"Le [vrai] déclic me vint de la lecture de l'article
d'une revue technique sur l'ancêtre du Transrapid
allemand, le premier projet de train à moteur électrique
linéaire et sustentation magnétique, circulant
en plein air sur un viaduc en béton. L'auteur de l'article
était de toute évidence un adversaire de cette
solution, et énumérait les points faibles du projet:
l'effet de traînée du véhicule, la résistance
de l'air, la consommation énergétique, etc. Comme
tous ses arguments négatifs étaient liés
à l'air, je me suis dit: pourquoi ne pas supprimer l'air?
Il suffirait pour cela de creuser des tunnels dans lesquels on
ferait le vide d'air et la solution Transrapid trouverait alors
toute sa justification et son efficacité... Quand suis
arrivé au terme de l'article, Swissmetro était
né." C'était en 1974.
Le lendemain de cet "eurêka!", Nieth apostrophe,
dans le train de Berne qu'il prend chaque jour avec une cohorte
de fonctionnaires et de cadres, son vieux copain Jean-Charles
Aquarone, comme lui ancien assistant du professeur Genton
et ingénieur à la Conception globale suisse des
transports (CGST): "J'ai trouvé la vraie solution
au problème de la vitesse..." Ce jour-là,
Aquarone accompagne Nieth jusqu'à son bureau. Homme de
la technique, il est dificile à convaincre. On ne la lui
fait pas avec des projets qui ne tiennent pas la route... ou
plutôt le rail. Ce n'est donc que deux ans plus tard qu'il
lâche: "Je crois que tu as raison..."
Des TGV en Suisse
filant à 250 km/h?
Impossible. Le pays
est trop accidenté
Depuis cette époque, le concept
Swissmetro repose pour l'essentiel quatre techniques dont trois
au moins sont d'avant-garde:
* une infrastructure entièrement souterraine comprenant
deux tunnels parallèles de diamètre relativement
faible, solution idéale pour la protection de l'environnement
et l'aménagement du territoire;
* un vide d'air partiel dans les tunnels, permettant à
la fois des vitesses élevées et des économies
d'énergie;
* une propulsion par moteurs électriques linéaires;
* une sustentation magnétique des véhicules supprimant
l'usage des roues, assurant un guidage économique et évitant
toute usure et tout bruit de contact.
Au printemps 1977, ses amis pressent Rodolphe de rédiger
un argumentaire de son projet, "pour voir comment il vend
l'idée et comment les gens réagissent". Nieth
profite d'un été pluvieux pour écrire une
vingtaine de pages, mais il lui faut encore attendre trois ans,
jusqu'au 24 novembre 1980, pour que soient mis en forme définitive
et imprimés... 100 exemplaires du premier document Swissmetro,
en allemand et en français, co-signé par Jean-François
Braillard, collaborateur de l'OFIAMT, l'Office fédéral
de l'industrie des arts et métiers et du travail, et Martin
Steiger, aménagiste et architecte à Zurich.
La plaquette propose Swissmetro comme solution de rechange aux
nouvelles transversales ferroviaires (NTF) prévues alors
par la Conception globale suisse des transports (CGST). Elle
suggère une double transversale en croix, de Genève
à Saint-Gall par Lausanne, Berne, Lucerne et Zurich, et
de Bâle à Milan, par Lucerne et Bellinzone. Temps
de parcours entre les stations: 9 minutes, impliquant des vitesses
de pointe de 950 km/h... Bel optimisme, que la raison économique
obligera très tôt Nieth à modérer:
il ramène la durée du voyage Lausanne-Berne à
12 minutes, contre 67 actuellement, ce qui n'est déjà
pas si mal.
"La finalité de cette étude est triple, peut-on
lire dans l'introduction du document. Premièrement, rechercher
un moyen de transport en commun apte à répondre
aux exigences d'aujourd'hui et surtout du siècle prochain;
deuxièmement, proposer une solution de rechange à
un double problème: d'une part, la saturation naissante
des autoroutes sur certains grands axes; d'autre part, les obstacles
multiples et majeurs à la réalisation de chemins
de fer conventionnels rapides (NTF); troisièmement, accorder
une attention accrue aux principaux impératifs de la politique
nationale et régionale, notamment à la protection
de l'environnement, l'indépendance énergétique,
l'équilibre régional, la mobilité géographique
et le marché du travail."
Les trente pages de Nieth n'auraient dû avoir, en toute
logique, d'autre effet que de rider la mare dans laquelle ne
cessent de barboter les transports publics suisses. Or, voici
qu'elles provoquent une vague de fond! Avant même leur
publication, elles suscitent une première alerte lorsqu'Aquarone
et son collègue Kuster présentent le projet et
la plaquette à leur patron de la CGST, le conseiller national
démocrate-chrétien Aloys
Hürlimann. L'homme politique prend peur: il y voit une
concurrence directe aux transversales ferroviaires
alpines. Il impose à ses deux collaborateurs de retirer
leurs signatures.
Comme il ne peut imposer aussi le silence à Nieth, Braillard
et Steiger, il les convoque au Buffet de la Gare de Berne, et
leur promet de les aider à trouver des personnes intéressées
à soutenir le projet Swissmetro s'ils s'engagent à
éviter des éclats médiatiques. "Nous
nous sommes hélas vite aperçus, raconte Nieth,
que Hürlimann passait avant nous dans les milieux susceptibles
de nous aider, pour leur dire de ne pas le faire."
Ce n'est qu'un avant-goût de ce qui attend le créateur
de Swissmetro et ses amis. Mais Rodolphe Nieth a de la chance:
il ne travaille plus à Berne, mais en Suisse romande,
où il dirige les travaux du raccordement ferroviaire avec
Cointrin, l'une des rares réalisations de cette dimension
qui se soit terminée dans les délais et sans dépassement
budgétaire, si bien que les échos du tumulte provoqué
par son brûlot, distribué stratégiquement
au Département fédéral des transports et
communications et de l'énergie - dont le chef, le conseiller
fédéral grison Léon Schlumpf, aurait à
cette occasion piqué une colère mémorable
- et à la Direction générale des CFF, ne
lui arrivent que très atténués. Seul un
ancien collègue de Berne lui téléphone:
"- Un conseil d'ami, Nieth, enlevez tout de suite votre
nom de cette plaquette. - Si c'est un conseil d'ami, je vous
en remercie, répond l'ingénieur vaudois; mais si
c'est du chantage, vous savez le cas que j'en fais..." Plus
tard, lors de l'inauguration de la bretelle Cornavin-Cointrin,
le président des CFF Werner Latscha
adressera furtivement à son subordonné un grinçant:
"Voilà celui qui veut tous nous enterrer?!"
D'évidence, à Berne, tout le monde ferroviaire
est contre le projet.
A Lausanne, en revanche, à la direction régionale
des CFF, la réaction est plus que favorable. M. André
Brocard, alors directeur, adresse à son subordonné
une lettre de félicitations pour la qualité de
son travail. Hélas, ce geste sympathique et frondeur d'un
cadre de la grande régie ne fait pas avancer beaucoup
les affaires.
Le coup de pouce du destin vient d'un groupe d'amis de l'Ecole
polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), les
professeurs François Descoeudres
du Laboratoire de mécanique des roches, Willy Benoît
de l'Institut de génie atomique et Francis-Luc
Perret de l'Institut des transports et de planification,
à qui Rodolphe Nieth a envoyé une plaquette.
"Il faut mettre Jufer dans le coup", décrète
Descoeudres. Marcel Jufer, professeur
au Laboratoire d'électromécanique et de machines
électriques de l'EPFL, est en effet l'homme qui conçoit
les moteurs des disques durs d'ordinateur Seagate, numéro
un mondial; il a acquis en outre une belle expérience
dans le domaine des moteurs linéaires avec un petit bolide
expérimental sur rail qui, dans les années 1970,
mettait de l'animation dans le parc de l'avenue de Cour à
Lausanne.
Voilà pourquoi un ingénieur
s'est pris à rêver d'un train
souterrain, sans roues,
sans bruit et sous vide!
Le quatuor se retrouve le soir au domicile
de Nieth. "Nous étions comme des conspirateurs autour
de quelques bouteilles de vin blanc", se souvient l'hôte
de ces curieuses séances de travail. Les cinq ingénieurs,
spécialistes dans des domaines très différents,
mettent le projet à plat... sur la table du salon, et
en analysent la faisabilité. "Je ne voyais a priori
pas de difficultés majeures pour la propulsion et la sustentation,
ce qui ne voulait pas dire que tout était résolu,
raconte Marcel Jufer. Mais, comme les autres, j'avais un certain
nombre de réserves et de doutes. Ils se manifestaient
dans les secteurs où nous n'étions pas compétents,
ce qui était curieux et rassurant à la fois."
Très vite, le petit cénacle arrive à la
conclusion que le problème crucial, c'est l'aérodynamisme
dans des tunnels sous vide partiel -étant entendu que
le vide lui-même n'est pas sorcier à réaliser,
parce que les machines existent, et qu'il n'y a pas besoin d'en
développer de nouvelles, ainsi que le démontre
Willy Benoît.
De retour dans leurs laboratoires ou instituts, les scientifiques
continuent à déblayer le terrain avec leurs élèves
qui s'enflamment à leur tour pour le projet. Ils effectuant
des études partielles, prometteuses, mais qui, évidemment,
ne suffisent pas. Bernard Vittoz, alors
président de l'EPFL, est enthousiaste. Il parle de Swissmetro
à Maurice Cosandey, son prédécesseur,
qui préside le Conseil des Ecoles polytechniques. Ce dernier
téléphone à Jufer: "Le Conseil voudrait
financer en priorité des projets d'étude communs
aux deux Ecoles polytechniques fédérales; tu devrais
m'adresser une demande pour Swissmetro." Aussitôt
dit, aussitôt fait: Jufer demande 108'000 francs, ce qui,
en 1983, n'est pas la mer à boire pour une étude
de cette dimension.
Quelque temps plus tard, il reçoit réponse: c'est
refusé! Cosandey se justifie aujourd'hui: "A la place
que j'occupais, il y avait souvent des contraintes politico-économiques.
Je m'en suis rendu compte après coup..." Les contraintes
en question viennent bien sûr des CFF, qui financent en
effet un demi-poste de professeur à l'EPFL. Le directeur
du marketing de la régie, Michel
Crippa, aujourd'hui reconverti dans le transport routier,
aurait menacé de supprimer ce demi-poste au cas où
la subvention serait accordée.
Pour en avoir le cur net, Nieth sollicite le Neuchâtelois Carlos Grosjean, conseiller aux Etats
et président du Conseil d'administration des CFF. Ce dernier
lui répond: "Swissmetro ne présentant, sous
l'angle du coût de construction, pas d'avantages par rapport
aux nouvelles transversales ferroviaires, un soutien financier
de votre projet par les CFF ne peut entrer en ligne de compte."
Pingre et mal informé.
L'Office fédéral des transports, qui dépend
du Conseiller fédéral Léon
Schlumpf, examine la demande lausannoise avec des pincettes,
mais décide finalement d'accorder... 10'000 francs, afin
de soutenir, écrit-il, "une fois aussi un projet
utopique". La somme ne sera jamais transférée.
Pour Nieth est ses amis, c'en est trop. Leur dernier espoir,
ce sont les politiques. Premiers à dresser une oreille
bienveillante, Sergio Salvioni, conseiller
national radical tessinois, et Robert Ducret, lui aussi radical
et conseiller aux Etats genevois. En juin 1986, devant leur Chambre
respective, les deux députés plaident la cause
de Swissmetro en l'opposant non pas aux nouvelles transversales
ferroviaires, qui sont passées l'année précédente
aux oubliettes, mais à Rail 2000,
qui est venu les remplacer. En faisant adopter son postulat par
le Conseil des Etats, Robert Ducret oblige le Conseil fédéral
à se pencher sur le projet, qui reçoit par la même
occasion une formidable publicité médiatique.
"Le lendemain fut l'un des jours les plus difficiles de
ma vie aux CFF, se souvient Rodolphe Nieth. La presse était
déchaînée. Mon téléphone n'a
pas arrêté de sonner. Par précaution, j'ai
demandé à mon secrétaire de noter tout ce
que je disais. La direction du 1er Arrondissement [des CFF] me
soutenait, et la notoriété acquise à Genève
me mettait à l'abri des foudres de la direction générale.
J'ai pu faire face sans trop de difficultés."
Sans avertir les concepteurs de Swissmetro et, sur la base d'un
rapport technique déjà dépassé, l'Office
fédéral des transports, qui doit préparer
la réponse du gouvernement, mandate, au mois d'août
1987, la société allemande Dornier pour effectuer
une étude de faisabilité. Dornier n'est pas neutre:
il travaille depuis des années sur le programme Transrapid,
mentionné plus haut. Pourtant, à la surprise générale,
son rapport, remis en avril 1988, est très favorable,
si favorable même que Dornier en fera une publication pour
son compte... sans mentionner le nom de Swissmetro. On ne fait
pas plus élégant.
Mais qu'importe. Ce premier signal positif sur le plan technique
coïncide avec une autre bonne nouvelle, plus politique:
le remplacement, à la tête du Département
des transports, de Léon Schlumpf par Adolf
Ogi. Ogi est sportif, jeune, et n'a pas besoin de mille dessins
pour comprendre l'intérêt de Swissmetro; le simple
bon sens lui fait dire qu'on ne peut pas condamner un projet
- ni l'encenser, du reste - sans étude préliminaire.
Après bien des discussions, le financement d'une telle
étude paraît presque assuré: l'Office fédéral
des transports s'engage à verser 500'000 francs, à
condition que les auteurs du projet trouvent un montant équivalent
chez d'éventuels partenaires industriels. L'EPFL promet
250'000 francs, en raison de l'intérêt interdisciplinaire
du projet.
La direction de l'étude est confiée à Jufer,
mais c'est l'ensemble du quatuor de professeurs qui contacte
les industriels en leur proposant un contrat-type du genre: "Nous
comptabilisons vos prestations mais nous ne vous les payons pas.
Vous récupérerez ces sommes si l'affaire évolue
favorablement." Ils décrochent de la sorte des prestations
pour une valeur de 800'000 francs.
Tu parles d'un pavé
dans la mare des chemins
de fer fédéraux -qui ont
actionné le frein d'urgence
L'étude préliminaire dure
trois ans et trois mois; elle se déroule dans un climat
inhabituel d'émulation et de collaboration entre étudiants,
professeurs et industriels. Les résultats font l'objet
d'un petit congrès qui se tient dans les bâtiments
de l'EPFL, près de Lausanne, les 25 et 26 avril 1993.
C'est la fête, comme des promotions lorsque tout le monde
a bien travaillé. Il est en effet convenu avec le chef
du Département des transports que l'étude principale,
devisée à 14 millions de francs répartis
à égalité entre pouvoirs publics et économie
privée, doit démarrer sans délai après
l'étude préliminaire. Tout va donc bien.
Jusqu'à ce qu'une nouvelle douche froide vienne glacer
les naïfs scientifiques, qui sont convoqués par Ogi:
"Nous vivons une période difficile, leur dit-il.
Il n'y a plus d'argent. Je suis sincèrement désolé."
Pour le professeur Jufer, tout est à recommencer: la tournée
des industriels et des financiers, les requêtes au Fonds
national de la recherche scientifique, les implorations au Conseil
des Ecoles polytechniques, les négociations tous horizons,
la recherche de financement pour maintenir intacte l'équipe
scientifique en place.
Et puis, vers la fin de l'année 1993, la tempête
se calme aussi vite qu'elle s'était levée, à
la suite d'un hasard quasi miraculeux. Heinrich
Ursprung, ancien président des Ecoles polytechniques
fédérales et secrétaire d'Etat au Département
de l'Intérieur, effectue une visite au Japon en tant que
ministre suisse de la recherche. On lui fait visiter les grands
projets nippons, dont le chantier du Maglev,
le train du futur au Pays du Soleil Levant, équivalent
nippon du Transrapid germanique. Les Japonais, qui sont allés
plus loin que les Allemands dans leur choix technologique, puisqu'ils
utilisent la supraconduction pour la sustentation et le moteur
linéaire pour la propulsion, espèrent mettre en
service un premier tronçon du Maglev vers 2005. Ursprung
est assailli de questions: "Alors, Swissmetro? Ça
avance? Où en êtes-vous? Qu'est-ce qui se passe?"
Mais les ingénieurs
peuvent être têtus.
Voyez-les conspirant
autour d'un petit blanc...
L'Helvète tombe de la Lune. Swissmétro?
Il en a vaguement entendu parler, mais ne connaît pas suffisamment
le projet pour répondre à ses hôtes nippons.
Il fait expédier un fax à Jufer, lui demandant
d'envoyer par la valise diplomatique, toutes affaires cessantes,
des documents, si possible en anglais. L'intérêt
manifesté par les Japonais pour le projet suisse arrache
la conviction d'Heinrich Ursprung. De retour en Suisse, il entreprend
donc de se battre pour obtenir un financement pour l'étude
en rade, en forçant notamment la main (et le portefeuille)
de certains adversaires résolus du projet, Roland Crottaz
notamment, ancien vice-président de l'EPFL, devenu entre
temps président du Conseil des Ecoles polytechniques.
En quelques semaines, le montage financier est trouvé.
Le Crédit Suisse s'engage comme chef de file bancaire;
sa filiale d'ingéniérie-conseil, Elektrowatt, coordonnera
l'étude principale, étape indispensable avant le
passage au développement et à la réalisation.
Sergio Salvioni, président du Conseil d'administration
de Swissmetro S.A., jubile: "Le Crédit Suisse ne
vient pas pour parrainer une équipe de football. D'abord,
il engage 500'000 francs dans l'étude. Ensuite, il a l'intention
de réunir un pool d'investissseurs capables, au tournant
du siècle, de financer la première étape
de la construction. Parce que là, il faudra trouver des
milliards."
C'est ici qu'il faut placer l'"épisode Bovy",
quand bien même la querelle est très antérieure
à son explosion sur la place publique. Le professeur Philippe H. Bovy enseigne à l'Institut
des transports et de planification de l'EPFL. Bien que son supérieur
direct, Francis-Luc Perret, soit l'un des pères-fondateurs
du projet Swissmetro, Bovy est un partisan convaincu du rail
classique dans ses versions modernes: TGV français, ou
TSOL lausannois dont il est l'inspirateur. Il est aussi l'un
des huit experts mandatés par Adolf Ogi pour affiner Rail
2000 et le projet de nouvelles liaisons ferroviaires alpines
(NLFA).
Or, dans un article publié le 19 janvier 1994 dans la
revue "Ingénieurs et Architectes Suisses", Bovy
démolit Swissmetro en huit pages "sanglantes".
Sur le plan technologique, écrit-il, la propulsion par
moteur linéaire n'a, pas plus d'ailleurs que la sustentation
et le guidage magnétiques, démontré sa fiabilité,
ni sa maturité opérationnelle, et donc commerciale,
à l'inverse du train classique, dont la vitesse peut être
poussée jusqu'à 500 km/h. Quant à la circulation
sous vide, ajoute-t-il, elle est un domaine inexploré,
à très haut risque potentiel. Il soutient en outre
que les promoteurs de Swissmetro, en affirmant que les arrêts
en station se limiteraient à 3 minutes, sont trop optimistes,
estimant que la durée des escales serait plus vraisemblablement
de 15 à 20 minutes, ce qui annihilerait l'intérêt
de la haute vitesse. Enfin, conclut-il, "la combinaison
de technologies non éprouvées dans des tunnels
à faible gabarit pose des problèmes de sécurité
du système et des passagers d'une gravité insoupçonnée".
Sur le plan de l'intégration, Bovy soutient que Swissmetro
n'est pas eurocompatible, et qu'il représente en outre
un investissement monolithique énorme sans offrir de "synergie
de croissance" avec les systèmes ferroviaires existants.

Réseau Swissmetro programmé
en trois étapes, connexions prévues avec l'axe
ferrovaire de grans vitesse Paris-Milan
Sur le plan fonctionnel, enfin, Bovy considère que Swissmetro,
en se limitant au transport de personnes entre grands centres
urbains, "écrèmera" le marché,
ne laissant aux CFF que les trafics non rentables et polluants.
L'utilité de Swissmetro est douteuse, insiste-t-il, puisqu'en
définitive sa vitesse commerciale utile sera inférieure
à 200 km/h, et qu'il n'y a pas, en Suisse, un marché
de voyageurs suffisant pour faire vivre deux systèmes
ferroviaires.
Bref, conclut Bovy, Swissmetro serait moins rapide qu'annoncé,
beaucoup plus coûteux et pas aussi écologique. Il
contribuerait en outre à isoler la Suisse. Le consultant
des CFF montre à ce point le bout de l'oreille: "Aussi
longtemps que l'on poursuivra la promotion excessivement médiatisée
de cette technologie futuriste de transport, écrit-il
en effet, Swissmetro fera un tort considérable aux projets
Rail 2000 et AlpTransit."
Hélas, le génie
technique
ne sert à rien si la politique
reste en panne
Par bonheur pour elle, la jeune société
Swissmetro vient de passer un cap important pour sa survie puisque
la Confédération et l'une des trois grandes banques
suisses lui ont accordé leur soutien. La critique de Bovy
aurait-elle déboulé sur la place publique quelques
mois plus tôt, que les partisans de l'"avion souterrain"
n'auraient sans doute pas réussi à financer leur
étude principale.
Il n'empêche: les voici contraints de réfuter point
par point l'argumentaire de Bovy. Voici, très résumée,
la substance de leur réponse.
La fiabilité et la maturité de la propulsion et
de la sustentation sont assurées, disent-il. Preuve en
est que le Transrapid allemand a reçu le feu vert pour
le tronçon Hambourg-Berlin. Quant à la haute vitesse
de type TGV, les frais d'entretien qu'elle occasionne sont disproportionnés
par rapport à son intérêt. Au demeurant,
elle est économiquement irréalisable en Suisse.
Quant à la circulation sous vide, elle est certes une
technologie complexe, admettent-ils. Mais des avions volent tous
les jours dans des conditions identiques. Et la Suisse a une
solide expérience en matière de vannes hydrauliques
fonctionnant à des pressions beaucoup plus élevées.
La sécurité de Swissmetro est une question sérieuse,
admettent-ils également, mais pas plus que sur les avions
et plutôt moins puisque, en cas de panne générale
par exemple, Swissmetro "tombera" au pire de 10 cm
de hauteur, sans aucun dégât.
|
Le couplage d'une station souterraine Swissmetro et d'une gare
CFF permet d'améliorer la desserte de l'ensemble du réseau
ferroviaire |
Ils admettent également que Swissmetro ne sera ni euro-
ni helvéto-compatible, mais disent s'en réjouir.
Quel intérêt y aurait-il en effet à rendre
Swissmetro compatible avec un réseau ferroviaire suisse
surchargé? Quant au trafic international, il représente
à peine 3% du total transporté en Suisse.
Ils contestent en revanche que les durée de trajet a été
sous-évaluée. La sortie et l'entrée d'une
partie des passagers par les 4, 8 ou 16 larges portes de Swissmetro
sera autrement plus rapide, argumentent-ils, qu'elle ne l'est
sur des avions dont une seule porte est abouchée à
la galerie d'accès télescopique. Quant à
la pressurisation des stations, elle se fera en 30 secondes et
la dépressurisation par simple mise en communication avec
le tunnel.
Ils contestent également que Swissmetro fasse de l'"écrémage
pernicieux". Le système, disent-ils, répond
de manière économique et écologique à
la demande de mobilité sur les axes les plus chargés
de Suisse. Les investissements, ainsi que les coûts d'entretien
et d'exploitation, seront moins élevés qu'avec
tout autre mode de transport existant. Combiné aux trains
régionaux, Swissmetro supprimera les disparités
d'accès des régions. Grâce au gain de temps,
il facilitera le transfert de trafic de la route aux transports
publics. Etc.
N'empêche que l'attaque de Bovy, venant de Suisse romande
et, qui plus est, de l'intérieur même de l'Ecole
polytechnique fédérale de Lausanne, berceau du
projet, "fait un peu désordre".
Marcel Jufer reconnaît certes que "l'opposition venant
de gens compétents dans leur domaine est salutaire, parce
qu'elle permet de mettre plus vite le doigt sur les points faibles
d'un projet radicalement nouveau" et que Bovy avait raison
sur un point: le trop grand optimisme des promoteurs du projet
dans sa phase de lancement. Mais, dans la phase de démarrage,
"il faut y croire, sinon ça ne passe pas", dit-il.
"Ce qui me paraît contestable dans l'attaque de Bovy
c'est, en revanche, ajoute-t-il, qu'il s'en prend au projet sur
le plan technique en refusant de prendre connaissance des documents
techniques où sont présentées par le menu
les réponses et les solutions préconisées
aux questions soulevées. J'ai écrit à plusieurs
reprises à mon confrère pour qu'il participe au
projet, même pour le critiquer. Il ne m'a jamais répondu."
L'étude principale se poursuit aujourd'hui dans une relative
sérénité. Commencée en 1993, elle
devrait aboutir fin 1997-début 1998 à la définition
d'une solution économiquement et techniquement réaliste.
D'autant qu'en cette fin d'année 1996, deux questions
importantes, encore en suspens six mois plus tôt, sont
en passe d'être résolues: l'aérodynamique
et la filière sustentation-propulsion.
Voilà pourquoi tout
a démarré vraiment
le jour où les Japonais
(inquiets) ont demandé
des nouvelles de Swissmetro...
Pour ce qui est de l'aérodynamique:
lorsqu'un convoi se met en marche, il pousse devant lui une colonne
d'air (fût-il raréfié) parce que la section
du véhicule est à peine inférieure à
celle du tunnel, alors que seule une partie de l'air (tout de
même plus de 50% ) est évacuée vers l'arrière.
Il en résulte des écoulements d'air très
rapides, probablement transsoniques (environ 300m/s) le long
du véhicule, qui pourraient provoquer des vibrations importantes.
Une solution à ce problème consisterait à
creuser deux tunnels parallèles avec, à intervalles
donnés, des galeries de liaison qui faciliterait la recirculation
de l'air, comme dans le tunnel sous la Manche.
L'EPFL a mis au point un bon modèle informatisé
pour étudier l'écoulement dans le temps et un autre
modèle en trois dimensions pour étudier l'écoulement
à l'avant, le long et à l'arrière du véhicule.
"Il faudrait [cependant] que nous puissions vérifier
ces modèles à la vitesse prévue avec des
maquettes au vingtième, explique le professeur Jufer.
Ce serait coûteux, de l'ordre de 2 millions de francs.
Nous cherchons pour ces vérifications un financement [complémentaire]
suisse -ou européen, beaucoup de constructeurs étant
intéressés: GEC-Alsthom, par exemple, qui est toujours
obligé de faire ralentir ses TGV à l'entrée
et à la sortie des tunnels. En Suisse, pour les NLFA,
les CFF souhaitent augmenter le rapport de blocage, c'est-à-dire
diminuer le gabarit du tunnel et augmenter la vitesse des convois;
le conseiller fédéral Leuenberger,
nouveau chef du Département des transports, est d'avis,
comme il l'a dit à Sergio Salvioni, que les CFF doivent
trouver là une synergie avec l'étude de Swissmetro."
Pour ce qui est de la sustentation-propulsion, il y a deux filières
possibles, mais le choix ne se fera qu'en 1997, à la fin
de l'étude principale.
La première filière, c'est de construire un fuselage
d'avion de 200 m de long, un tube relativement souple et déformable
capable de s'inscrire sans problème dans un virage de
5 km de rayon à haute vitesse et dans une courbe cinq
fois plus prononcée à vitesse réduite. Le
problème de l'étanchéité entre les
éléments du convoi serait ainsi résolu de
manière élégante puisqu'il n'y aurait qu'un
seul élément. Ce véhicule serait combiné
avec des moteurs linéaires de 3 m de long, fixés
au sol tous les 200 m. La technologie serait à développer
et la construction du véhicule pas simple.
La seconde filière reprend purement et simplement la solution
du Transrapid avec ses véhicules articulés et son
moteur combinant sustentation et propulsion qui couvre toute
la voie. L'avantage de la filière allemande est qu'elle
existe, qu'elle a été testée sur un demi-million
de kilomètres et qu'elle pourrait être opérationnelle
très vite. Elle est moins efficace, en revanche, sur les
plans de la consommation d'énergie et du rendement.
Par ailleurs, quatre programmes de tests sont en voie de réalisation:
des tests de la manière dont le béton se comporte
sous vide (vieillissement, perte d'humidité interne et
d'éléments de cohésion); des essais de sustentation
magnétique avec une maquette à l'échelle
1:1; l'analyse, à l'échelle 1:1, d'un élément
de sustentation capable de circuler à 400 km/h, dans la
perspective de minimiser les pertes de rendement provoquées
par la traînée électro-magnétique;
et enfin le test d'un système de transmission d'énergie
sans contact, capable de fonctionner avec des véhicules
roulant à 400 km/h.
Les promoteurs de Swissmetro n'entendent pas attendre la fin
de l'étude principale pour franchir une étape importante,
celle de la demande de concession. D'ici quelques semaines ou
quelques mois, ils remettront leur dossier à la Confédération,
en lui demandant de les autoriser à exploiter le tronçon
Genève-Lausanne, qui servira à la fois de test
et de première étape du réseau Swissmetro.
Les concessions sont octroyées en effet par le Conseil
fédéral et non par le Parlement, ce qui ne veut
pas dire d'ailleurs qu'elles sont octroyées plus facilement.
Mais l'os véritable reste à venir: le financement.
Il faudra en effet trouver l'argent nécessaire au développement,
aux études de détail et, dans le plus long terme,
à la mise en place de l'axe Genève-Lausanne-Berne-Zurich-St-Gall,
dont le coût est évaluée à quelque
14 milliards de francs. Même s'il est impossible, dans
les circonstances actuelles, de demander à l'Etat de financer
seul une telle opération, il ne faut pas qu'il s'en désintéresse.
Si le gouvernement fédéral finance ne serait-ce
que 10 ou 20% du coût total du projet, cela signifiera
en effet qu'il n'entend pas faire obstacle à son exploitation.
Un signe déterminant pour les investisseurs privés
qui devront avancer l'essentiel de la somme. Tout cela prendra
du temps. Aucun coup de pioche ne sera donc donné avant
le siècle prochain.
Cela donne le temps aux détracteurs du projet d'y aller
de leurs couplets, plus sociologiques souvent qu'analytiques
ou techniques. Yvette Jaggi, syndique
de Lausanne, met ainsi en garde, dans "Domaine Public",
l'organe de l'intelligentsia de la gauche suisse-romande (22
février1994), contre l'excès d'enthousiasme qu'elle
perçoit dans les médias romands: "Ni l'indispensable
part de rêve collectif ni l'utopie d'aujourd'hui ne se
jugent en terme de faisabilité, écrit-elle. Ceux
qui s'interrogent, avec un scepticisme souvent bienveillant,
ne méritent pas de passer pour des ploucs. Ceux que l'enthousiasme
n'emporte pas (encore) ne sont pas forcément des coupeurs
de cheveux en quatre [...] ni des liliputiens aspirant à
transformer la Suisse en Ballenberg. [...] Se réfugier
dans la technique pour éviter la philosophie: voilà
le vrai danger pour une société. Bien plus grave
qu'égratigner une part de rêve collectif. Tellement
plus facile d'étudier des variantes techniques plutôt
que de développer des visions à long terme."
A quoi le professeur Jufer répond: "Je ne sais pas
si Swissmetro doit se faire, ni s'il se réalisera un jour.
Mais je suis persuadé de la nécessité d'aller
jusqu'au bout des recherches. Il s'agit d'un projet interdisciplinaire
utile à l'Ecole [polytechnique fédérale
de Lausanne], à ses étudiants, à ses chercheurs:
on y trouve du génie civil, de la mécanique des
fluides, de la construction mécanique, des problèmes
d'énergie à distribuer en tunnel... Et il y a forcément
des retombées de ces études de Swissmetro: c'est
déjà le cas avec ce plateau tournant de machine-outil
que nous venons de développer et dont l'énergie
et l'information sont transmises sans contact. Si je conserve
mon enthousiasme pour Swissmetro, c'est aussi et surtout parce
que c'est un grand projet. Il est important pour la Suisse d'en
avoir, de croire en l'avenir, de s'investir dans quelque chose
qui peut donner une image de marque à l'industrie et,
finalement, au pays. Autrefois, on ne pouvait pas parler de chemins
de fer dans le monde sans faire référence à
BBC ou à Sulzer. Mais, petit à petit, cette image
s'estompe. Je suis convaincu, et beaucoup d'autres avec moi,
que Swissmetro permettrait une relance de l'industrie suisse
de pointe."
Gagné, Swissmetro?
Non, bien sûr. Mais
l'étude principale est lancée.
C'est déjà ça de pris
En attendant, il faut que Swissmetro trouve
son second souffle. Or le responsable d'Elektrowatt à
qui a été confiée la direction du projet
est un ingénieur à temps partiel, habitant Lucerne,
travaillant à Zurich, alors que le secrétariat
de Swissmetro est à Genève et les chercheurs sont
en majorité à Lausanne. Il faut d'évidence
à ce poste un homme qui ait la foi et se voue corps et
âme à sa tâche de catalyseur de toutes les
énergies. Cette perle rare n'a pas encore été
trouvée.
"Nous avons un problème d'organisation, reconnaît
Rodolphe Nieth, un peu las après vingt ans de lutte. Le
bilinguisme helvétique nous coûte une fortune. On
s'aperçoit tous les jours qu'en Suisse alémanique,
les personnes censées développer le projet n'ont
pas lu le rapport de synthèse de l'étude préalable
et recommencent tout à zéro. Depuis qu'il y a des
financiers à bord et toute sorte d'intérêts
en jeu, l'opération s'est bureaucratisée. Pour
développer Swissmetro, il faudrait un système autoritaire.
Il faudrait Thomke... ou Nieth."
Une chose est sûre, en tout cas: cet homme providentiel,
quel qu'il soit, devra faire preuve de beaucoup de persévérance
et d'efforts s'il veut tenir le calendrier prévu: construction
du premier tronçon Genève-Lausanne en 2001-2005;
mise en exploitation en 2006; réalisation de l'ensemble
du réseau Swissmetro d'ici 2020. Un sacré défi.
* Cet article est paru dans Le
Temps stratégique, No 73, décembre 1996.
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