
ENTREPRISES
Montres Breguet
Quatrième patron pour
une troisième chance *
Par GIUSEPPE MELILLO
Victime de la crise du haut de gamme
et d'une tentative avortée d'entrer en bourse, le groupe
horloger Breguet s'offre un nouveau numéro un, le quatrième
en quatre ans. Jean-Joseph Jacober parviendra-t-il à redresser
l'entreprise qui accumule les pertes depuis trois ans? Le groupe
Investcorp semble lui en fournir
les moyens. A moins qu'il ne préfère vendre.
C'était, en avril dernier, à
la Foire de Bâle. Très inquiets, des détaillants
harcèlent de questions un homme de 46 ans, grand, sportif,
qui a le haut du front dégarni: Jean-Joseph Jacober, le
nouveau numéro un du groupe horloger Breguet, le quatrième
en quatre ans. "Quand une équipe joue mal, on
change d'entraîneur", répond calmement
cet ancien de Procter & Gamble, qui compte exploiter ses
huit ans d'expérience à la tête du marketing
chez Patek Philippe pour remettre Breguet sur ses rails. Mais,
cette fois-ci, sa phrase-fétiche ne fait pas mouche. "Quand
un club perd de l'argent, on change parfois aussi de président"
répliquent les commerçants alarmés par la
passe difficile que traverse la prestigieuse marque horlogère.
"J'ai dû leur garanti qu'Investcorp injectera de nouveaux
capitaux dans l'entreprise, jusqu'à ce qu'il trouve un
acheteur disposé à en payer un bon prix",
confie aujourd'hui Jean-Joseph Jacober dans son très luxueux
bureau, à Pully, qui, vaches maigres obligent, rejoindra
bientôt "le château"; c'est ainsi que la
vallée de Joux surnomme le magnifique bâtiment qui
abrite les ateliers de Breguet, à L'Abbaye.
Pertes en Suisse
Etabli à Londres, Investcorp a pris
le contrôle de la marque horlogère un peu par hasard,
au détour du rachat, pour 45 millions de dollars, du bijoutier
parisien Chaumet, en 1987. Acquérir pour une bouchée
de pain une société au bord du gouffre, la remonter
et s'en défaire avec une plus-value constitue la principale
activité de ce groupe financier du golfe Persique.
Lors de l'introduction en bourse du groupe de luxe italien Gucci,
Investcorp et ses clients ont empoché près de 2
milliards de dollars. Un succès semblable à celui
obtenu dans les années quatre-vingt avec la société
de luxe new-yorkaise Tiffany.
Mais, selon le magazine américain "Time", Investcorp
a aussi essuyé plusieurs flops. Avec color Tile, par exemple,
la plus grande chaîne américaine de revêtements
de sol qui a perdu 46,3 millions de dollars en 1994. Neuf ans
après sa reprise, Chaumet n'est toujours pas sorti des
chiffres rouges et perd chaque année des sommes faramineuses.
En Suisse aussi, Investcorp patine. Après un excellent
départ, le groupe financier n'a finalement pas réussi
à remonter Breguet. Aveuglé par sa propre gourmandise,
il a commis des erreurs qui pèsent toujours sur les résultats
de l'horloger de la vallée de Joux.
Pourquoi Investcorp aurait-il plus de chance aujourd'hui? Ne
s'apprête-t-il pas plutôt à vendre une affaire
qui lui aura finalement coûté beaucoup?
Depuis trois ans en tout cas, Breguet ne lui rapporte plus rien.
Comme le confirme, à Londres, Lawrence B. Kessler, avocat
d'Investcorp: "Depuis 1994, le groupe Breguet enregistre
de légères pertes. " Tout est relatif.
Au 30 juin 1995, Breguet SA, siège du groupe horloger
à Paris, affiche un déficit de 3,7 millions de
francs suisses. En fait, depuis 1993, le chiffre d'affaires du
groupe a dégringolé de 27%: de 110 millions de
francs à 80 millions de francs. Rien pourtant, ne laissait
présager une telle chute. Au contraire. "Les clients
attendaient parfois jusqu'à trois ans avant d'avoir une
Breguet; je n'avais rien à leur vendre: j'en pleurais",
fait remarquer un distributeur de la marque qui se souvient avec
émotion de cette sorte d'effet Ferrari. Un engouement
savamment amorcé par une somptueuse vente aux enchères,
tenue à Genève en avril 1991 et au cours de laquelle
collectionneurs et spéculateurs s'affrontent à
coups de carnet de chèques. Au point que les prix explosent:
792 000 francs pour une pendule de voyage ayant appartenu à
l'empereur Napoléon; 1,5 million pour une ancienne montre-bracelet
et le reste à l'avenant, jusqu'à totaliser 12,5
millions de francs.
"Les gens avaient l'impression d 'acheter un morceau
d'histoire", se remémore, très fièrement,
Jean-Claude Sabrier, expert de la maison Antiquorum, à
Genève. Pour créer l'événement, le
célèbre antiquaire fait tourner dans les grands
palaces à Paris, à Los Angeles, à Singapour
ainsi que dans neuf autres mégapoles, "L'art de Breguet",
une exposition qui retraçait l'histoire de la marque fondée
par Abraham-Louis Breguet en 1775. Au total, cet investissement
de 3,5 millions de francs va générer 35% des ventes
de Breguet en 1991, soit plus de 19 millions de francs. Et surtout
établir la marque comme une référence absolue
en matière d'horlogerie de luxe.
Une Breguet, c'est la montre des rois et des empereurs un présent
très apprécié par des chefs d'Etat, tel
François Mitterrand, qui en recevra une en cadeau de la
part d'un roi africain.
Erosion des ventes
Malheureusement, à l'image des Ferrari,
la cote des anciennes Breguet s'effondre soudainement de moitié.
Au même moment la crise frappe l'Europe, principal débouché
de l'horloger avec 54% de son chiffre d'affaires. L'érosion
des ventes commence. Elle semble inexorable. Depuis, elle n'a
jamais cessé. Malgré la valse très rapide
des dirigeants qu'elle a provoquée, jusqu'au départ
du Français François Bodet, l'homme qui incarnait
l'esprit Breguet.
Au Brassus et avec une douzaine d'horlogers seulement, François
Bodet, ancien de Chaumet, ressuscite véritablement Breguet
à la fin des années quatre-vingt. En cinq ans,
les ventes grimpent de 800 à 4700 pièces. De 1989
à 1992, il multiplie le chiffre d'affaires par quatre
et le bénéfice par sept. L'entreprise roule sur
l'or et peut même transférer ses ateliers à
L'Abbaye, dans l'ancienne fabrique de limes somptueusement restaurée
pour plus de 10 millions de francs . C'était avant les
ennuis.
Aujourd'hui la tâche de Jean-Joseph Jacober n'est pas simple.
D'autant moins que le groupe horloger n'a pas fini de payer les
erreurs commises lors d'une tentative avortée de l'introduire
en bourse. C'était en 1992. Fin septembre de cette année,
tout démarre pourtant comme prévu. Eminence grise
d'Investcorp en Suisse et administrateur-délégué
du groupe Breguet, l'avocat genevois Wolfgang Peter reçoit
la presse française dans le somptueux salon de l'hôtel
Crillon, à Paris. Au cours d'un repas raffiné,
il annonce ses intentions d'introduire la société
sur le second marché français avant la fin de l'année.
"Cette opération aura lieu dans les prochaines
semaines", confie encore Wolfgang Peter au quotidien
économique français "Les Echos", au retour,
un mois et demi plus tard, d'un roadshow financier aux Etats-Unis
et dans toute l'Europe.
Mais, quarante-huit heures avant le gong, c'est le coup de théâtre:
Breguet renonce à ouvrir la moitié de son capital
au public. Motif? "La morosité de la conjoncture:
les investisseurs ne se pressaient pas au portillon"
affirme aujourd'hui Wolfgang Peter. En fait, selon le magazine
économique français "Le Nouvel Economiste",
les banques auraient fait capoter l'opération. Au dernier
moment, le Crédit Suisse First Boston et le Crédit
Lyonnais se retirent, en raison semble-t-il, d'un obstacle technique.
"Solidairement responsable du passif de la maison Chaumet,
Breguet n'est en fait juridiquement pas autorisée à
entrer en course", écrit "Le Nouvel Economiste",
qui souligne également l'amertume des investisseurs privés
proches d'Investcorp. Peu de temps avant opération, ceux-ci
participent à une augmentation du capital de Breguet de
50 millions de francs suisses. Ce qui aurait dû permettre
d'abord de porter la valeur de la société à
200 millions de francs suisses, puis de rembourser les emprunts
immédiatement après la vente en prélevant
au passage une jolie prime.
Seulement voilà! Comme la dernière étape
de ce montage n'aura jamais lieu, c'est la société
qui se retrouve endettée à hauteur de 67,5 millions
de francs. Au point qu'elle doit, en 1993, demander une rallonge
de 60 millions de francs suisses. C'est la Chase Manhattan Bank
de New York, partenaire habituel de ces financiers londoniens
qui, in extremis, avancera cette somme.
Cercle vicieux
Hormis l'endettement, cette tentative d'entrée
en bourse aura également d'autres conséquences.
D'abord, comme le soutiennent plusieurs anciens du groupe, Breguet
aurait forcé ses ventes pour mieux appâter les investisseurs.
L'astuce est très simple et légale. "La
multiplication très rapide des points de vente - 70 en
1987, 170 en 1992, 250 en 1993 - et donc de leur stock et de
leurs commandes permet de gonfler les chiffres temporairement.
Mais les ventes retombent bientôt à leur niveau
réel. Tout simplement parce qu'un plus grand nombre de
détaillants se partagent le même gâteau",
détaille un ancien manager qui souhaite conserver l'anonymat,
avant de poursuivre: "L'entreprise entre ainsi dans un
cercle vicieux. Afin de récupérer au moins leur
mise, certains commerçants bradent les montres au prix
d 'achat. Ils inondent ainsi le marché et portent atteinte
au côté exclusif de la marque. " Un mouvement
amplifié par la direction de Breguet elle-même,
qui casse ses prix avec une nouvelle gamme de chronos acier à
6900 francs, destinée, justement, à compenser les
mauvais résultats de ses modèles de 50 000 à
400 000 francs.
Et ce n'est pas tout. Peu avant ses velléités boursières,
Montres Breguet acquiert également deux entreprises de
la vallée de Joux qui vont aggraver sa situation: Valdar,
spécialisé en micro-électronique, et surtout
Nouvelle Lémania, une manufacture fortement déficitaire
(une perte de 19 millions de francs en 1992).
Collaborateurs rassurés
L'objectif de ces acquisitions de 19 millions
de francs en tout: renforcer l'indépendance de Montres
Breguet SA et former un groupe horloger cohérent en absorbant
deux fournisseurs. Intention louable, mais peu réaliste
selon un ancien cadre de Breguet. "C'est comme si Porsche
rachetait Renault parce que la régie française
lui fournissait le moteur de ses modèles les plus chers",
ironise-t-il, avant de préciser qu'à l'époque,
Nouvelle Lémania ne livrait que 9% des mouvements Breguet,
surtout dans le haut de gamme. Faut-il donc s'étonner
si l'intégration du groupe a traîné jusqu'à
l'arrivée de Jean-Joseph Jacober?
Déjà le nouveau patron a transféré
une trentaine d'horlogers de Breguet dans les locaux de Nouvelle
Lémania, qui dispose de beaucoup de place: il ne lui reste
en effet que 170 employés sur 250. "Les conflits
relationnels qui minent l'entreprise depuis longtemps expliquent
de nombreux départs d'horlogers de qualité",
regrette Guy Henriod, secrétaire syndical de la FTMH,
à la vallée de Joux. En revanche, le syndicaliste
admire la manière dont Jean-Joseph Jacober, peu après
son arrivée, a rassuré ses collaborateurs inhibés
par une vague de douze licenciements.
Après avoir remercié à son tour le directeur
général de Nouvelle Lémania, pour mauvaise
gestion, Jean-Joseph Jacober a repris les rênes de la manufacture.
Avant de les confier à l'ancien numéro deux de
Rolex, Michel Waelchli, qui redonne immédiatement le moral
à des troupes déboussolées. "L'entreprise
partait à la dérive: il manquait un patron fort",
commente simplement Michel Waelchli, qui débarque en mai
dernier avec un carnet truffé de commandes et ordonne
immédiatement la fin du chômage technique. Un mois
plus tard, il accorde la compensation du renchérissement
avec effet rétroactif depuis le début de l'année;
il introduit même le travail en équipe. "Nouvelle
Lémania ne peut plus se permettre de faire de la non-qualité",
assène Michel Waelchli à ses fournisseurs en leur
annonçant qu'il sanctionnera financièrement tout
manquement aux délais et à ses nouvelles exigences
de qualité. Nommé également directeur adjoint
de Montres Breguet SA en novembre dernier, Michel Waelchli vient
aussi de créer un département recherche et développement
chez Nouvelle Lémania. "J'entends relancer l'innovation
dans une entreprise qui n'a plus déposé un brevet
depuis vingt ans."
Nouvelle stratégie
Jean-Joseph Jacober affirme que "Breguet
a un potentiel énorme". Sa nouvelle stratégie
consiste à rajeunir la clientèle, à l'aide
de deux moyens éprouvés: un marketing agressif
et une baisse des prix, notamment sur les modèles or qui
passent pour la première fois sous la barre des 10 000
francs. "Mon ambition, c'est de vendre le 60% de mes
produits en dessous d'un prix public de 50 000 francs, et d'établir
ainsi une base solide", annonce-t-il, comptant catapulter
ainsi sa production à 10 000 pièces par an.
Aujourd'hui, Breguet vendrait le 90% de ses 6000 pièces
annuelles à des prix supérieurs à 50 000
francs, pour un chiffre d'affaires de 45 millions de francs seulement.
Mais ses chiffres défient les mathématiques. Alors
que, selon toute bonne calculette, avec un prix moyen de 7500
francs, Breguet devrait déjà réaliser l'essentiel
de ses revenus à des prix inférieurs à 25
000 francs. "Ce n'est pas l'image que nous souhaitons
donner de nous", réplique Jean-Joseph Jacober
qui refuse d'en dire plus. Est-ce parce qu'il croule sous les
stocks d'invendus? En tout cas, faute de précisions sur
la structure actuelle de ses ventes, il paraît difficile
d'apprécier le bien-fondé de sa politique.
Visite d'actionnaires
Au point qu'on peut se demander si Investcorp
ne s'apprête pas, en réalité, à remettre
l'affaire. "Je n'ai senti aucune urgence de leur part"
garantit Jean-Joseph Jacober. A Paris, pourtant, les milieux
bien informés soupçonnent le groupe genevois TAG
du milliardaire Mansour Ojjeh de s'intéresser à
Breguet. C'est vrai que le milliardaire saoudien qui vient d'empocher
600 millions de francs avec l'entrée en bourse de TAG-Heuer
(Voir Bilan N° 12, 1996) ne cache pas son désir d'acquérir
une autre marque. Administrateur du groupe TAG, Jacques Rosset
dément néanmoins tout contact avec le groupe financier
londonien. Tout comme Lawrence B. Kessler, avocat d'Investcorp,
qui ajoute: "De toute manière, de telles négociations
seraient confidentielles "
Comment interpréter alors la récente visite à
la vallée de Joux d'un groupe d'actionnaires d'Investcorp,
venus tout spécialement de Bahreïn? "C'est tout
à fait habituel", balaie Lawrence Kessler en riant.
Et pourtant, d'après d'anciens cadres de Breguet, un tel
déplacement, le premier en Suisse depuis 1987, est rarissime.
La toute prochaine assemblée extraordinaire des actionnaires
de Breguet SA, à Paris, qui devrait décider de
la poursuite ou de l'arrêt des activités du siège
du groupe y serait-elle pour quelque chose? Mystère.
* Cet article est paru dans Bilan,
No 1, janvier 1997.
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