Télé-dissolution

TÉLÉ-DISSOLUTION

Le Temps stratégique, No 66La télévision est en train de se dissoudre. Pas de disparaître. De se dissoudre.

Jusqu’ici, seule capable de produire et de diffuser des images, elle était une puissance de plein droit. Un État dans l’État, qui faisait trembler les forts et donnait du courage aux faibles.

Mais par l’effet d’une technologie de moins en moins coûteuse et de plus en plus universelle, chacun, ou presque, va pouvoir produire et transmettre des images, dont l’offre explose déjà. Ces images ne sont plus, à proprement parler, des « programmes », mais un matériau brut à usage général, de l’eau sortant d’un robinet.

De ce matériau, vous ferez ce que vous voudrez… ou ce que vous pourrez. Il est possible qu’affalé dans votre fauteuil, vous vous contentiez de le regarder en l’état. Mais aussi que vous vous amusiez à le retravailler dans votre ordinateur, histoire d’en détourner les images, que ce soit pour créer vos propres films vidéo, pour animer vos messages sur Internet, pour imprimer tel visage « piqué » au téléjournal dans une bulletin d’association ou en égayer le fax que vous envoyez à votre vieille tante.

La vraie nouveauté technologique est que le même jus digital est sur le point de couler dans les télés, les ordinateurs, les réseaux Internet, les téléphones, les faxes, les enregistreurs audio ou vidéo, et pourra donc y véhiculer à bas coût les mêmes images, le même son, les mêmes infos.

Jusqu’au jour où adviendra le grand mélange, la grande indistinction, le grand salmigondis. Ce jour-là, les « chaînes de télé » – programmes complets, généralistes, institutionnels – n’auront pas plus de chances de survivre que les dinosaures de l’époque des grands cataclysmes. C’est en tout cas ce que disent ou sous-entendent, ce qu’espèrent ou craignent, les auteurs de ce « spécial business » consacré au devenir de la télévision.

A vous de voir… Bonne lecture.

 

Editorial

A la niche banale

Il y a un demi-siècle, lorsque la télévision est apparue, le fin du fin était de mépriser ce vilain petit canard, qui venait troubler un monde jusque là ordonné par les grands journaux et les grandes stations de radio.

Une décennie plus tard, cependant, le public tombait amoureux du nouveau médium. Il devint donc un enjeu de pouvoir. « Tenir la télé », disait-on, c’est tenir le monde, et l’on entreprit de s’en disputer la maîtrise symbolique.

Aujourd’hui, nouveau virage: la télé est sur le point d’entrer en banalité. Lorsque ce sera fait, elle restera certes importante, mais sans plus, comme la presse, comme le fax, comme le turmix, comme les scanners, comme la dance music, comme trente-six autres inventions qui, au cours de ce siècle, ont bousculé nos vies. Et elle finira un jour par se trouver une niche dans le marché, banale peut-être, mais spacieuse.

Public, publicitaires et gouvernements se sont déjà faits à cette idée. Seuls y opposent encore quelque résistance les professionnels de la télévision, défrisés par l’affadissement de leur rôle social, et les intellos (dont je suis, je le confesse), frustrés par la tombée en insignifiance de leur tête de Turc préférée.

Cette évolution est naturelle.

Si je puis risquer une métaphore: le cerveau de l’homme est comme une boîte qui ne peut contenir « plus que plus ». Si on la remplit trop, le matériau nouveau chasse le matériau plus ancien. Il y a donc, pour remplir cette boîte, compétition permanente. Compétition entre nos sensations et nos expériences; les déclarations, les cris, les discours de nos collègues ou de nos patrons; les choses que nous lisons dans les rapports, les faxes ou la presse; les bruits que nous entendons à la radio ou à la cafétéria; les nouveautés que nous découvrons dans la rue ou à la télé.

Au bout du compte, occupent majoritairement notre cerveau les nouveautés qui nous offrent de bons rapports quantité-prix et qualité-prix. Comme les abeilles, qui s’efforcent de récolter un maximum de nectar en dépensant un minimum d’énergie, nous sommes en permanence attentifs à ne pas dépenser plus qu’il ne faut pour emplir nos petites têtes.

Si l’on comparait ce que coûte une heure de « remplissage » de notre cerveau: par la lecture d’un journal; par l’écoute de la radio; par une demi-écoute radio combinée avec une demi-lecture de journal; par la vision d’un programme de télé; par des câlins partagés avec madame; par la participation à un congrès savant; par une balade dans les champs; par un gai papotis entre amis, on verrait que, pour ce qui est des media, le coût d’un « remplissage » par la télé est parmi les plus bas qui soient. Cela suffit à expliquer le succès d’audience foudroyant de ce médium ‹ qui n’est pas sans rappeler le démarrage fulgurant des ventes de yogourts, du jour où la Migros commença à les proposer à des prix deux fois plus bas que votre laiterie de quartier.

Mais le temps est révolu, je le répète, où la télé, « dominatrice et sûre d’elle », occupait dans nos préoccupations et dans nos têtes une place prépondérante. Je vois au moins deux causes à ce recul. Primo, parce que la télé augmente sans cesse ses prix et donc déplaît. Secundo, parce que de nouveaux media, plus drôles et moins cher, la poussent peu à peu dans le fossé.

Ses prix, la télé les augmente de mille manières. Elle exige des pouvoirs publics qu’ils relèvent le niveau de la redevance obligatoire. Elle vend au public certains de ses services. Elle fait payer des « suppléments » pour certains de ses programmes (chaînes cryptées, Pay TV). Elle hausse ses tarifs de publicité. Dans ces conditions, elle séduit évidemment moins qu’au temps où elle était presque gratuite.

Quant aux media qui commencent à lui faire de l’ombre, ils sont eux aussi électroniques: jeux vidéo, exploration d’espaces virtuels, ou bien sûr navigation sur Internet, ce réseau à travers lequel des millions de gens éparpillés sur la surface de la planète peuvent échanger informations, courriers et points de vue pour un prix d’une modestie effarante. Il est d’ailleurs intéressant d’observer qu’Internet suit, quarante ans après la télé, la même courbe qu’elle, fascinant les journalistes et autres intellectuels, interpellant les foules, attirant sur son pouvoir supposé les foudres des censeurs gouvernementaux…

Au terme de cette évolution, on pourra parler de télé sans sortir drapeaux, principes, insultes et couteaux de boucher. En parler tranquillement, raisonnablement, comme l’on parle des qualités d’un tableau, du prix du mazout ou de la conscience professionnelle des postiers.

Bientôt, mais pas encore tout à fait. A preuve, ce numéro.

Claude Monnier

© Le Temps stratégique, No 66, Genève, octobre 1995.

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