La sphère médiatique

 Lectures, Le Temps, 8 mai 2012

Apprendre des médias arabes

par Réda Benkirane

 Tourya Guaaybess, Les médias arabes. Confluences médiatiques et dynamique sociale, CNRS éditions, 232 pages, 2012.

A l’évidence, un changement qualitatif majeur s’est opéré depuis une vingtaine d’années dans le paysage médiatique arabe. Tout un continent de signes a émergé au sud de la Méditerranée, producteur de sens, annonciateur de bouleversements mentaux.

 

L’ouvrage de la chercheuse Tourya Guaaybess donne l’occasion de voir la cohérence de l’espace public médiatique arabe comme un vaste territoire, immatériel et hors-sol, unifié par une langue et reflet d’une convergence de logiques économiques, sociales, culturelles, politiques et religieuses.

L’hypothèse de la chercheuse est que «les médias arabes font système». L’auteur montre que de la presse traditionnelle née au XIXe siècle aux réseaux sociaux du XXIe siècle, aucun média ne chasse l’autre. Ces «niveaux de complexité» décrits en détail montrent la variété des médias en constante interaction avec des dynamiques sociales.

La «confluence médiatique» est un processus qui s’est accéléré il y a une vingtaine d’années avec le lancement de télévisions satellitaires affranchies des frontières nationales. C’est en effet par les ondes qu’a commencé l’érosion progressive des pouvoirs étatiques. Paradoxalement, le monde de l’Internet et des blogs reste celui des espaces nationaux tandis que les télévisions satellitaires font l’espace médiatique commun unifié par une langue de communication, l’arabe médian, comparable à une sorte d’anglais simplifié et globalisé.

Au centre du paysage médiatique à forte valeur ajoutée technologique et soutenu par un marché publicitaire conséquent, les pays du Golfe et l’Arabie saoudite; à la périphérie, le Maghreb. De grands groupes et bouquets travaillent un espace transnational avec des contenus diversifiés organisés autour de l’information, du divertissement, du religieux et du sport.

Lectorat professionnel

L’auteur a le mérite d’aller au-delà de l’étude de l’épiphénomène Al-Jazira et a produit un travail de fond, plutôt technique, qui faisait défaut jusque-là; l’ouvrage s’adresse en premier lieu à un lectorat plutôt professionnel (journalistes, publicistes, économistes, politologues, diplomates) désireux de saisir la nature structurelle du paysage médiatique.

Dans un long chapitre, l’auteur décrit en détail l’évolution de l’espace public médiatique d’un pays aussi central que l’Egypte, depuis la presse écrite qui ne connaît pas la crise jusqu’aux blogueurs qui ont appelé à manifester le 25 janvier 2011.

Tourya Guaaybess développe aussi une analyse thématique sur les contenus – information, divertissement, religion, sport – qui justifie la nécessité d’aller au-delà des préjugés. A cet égard, le Printemps arabe est apparu comme un flagrant démenti à toutes les représentations médiatiques du nord, et a révélé la maturation de sociétés civiles dont l’espace médiatique arabe porte toutes les traces.

Réda Benkirane

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