Al-Qaeda, terrorisme hors-la-loi et hors-sol

Par Réda Benkirane

Libération, 7 septembre 2011

Dix ans après, les attaques du 11 septembre 2001 sur New York et le Pentagone constituent un événement doté d’un pouvoir de sidération encore intact. Mais la «base» terroriste (Al-Qaeda donc) qui les a perpétrées a par contre échoué quant à la généralisation de sa lutte et à ses finalités politiques. Au lieu de déloger les armées occidentales du Moyen-Orient, elle les a engluées une décennie durant dans les bourbiers irakien et afghan. Et, bien que cette organisation armée clandestine se soit déployée selon la logique transnationale des filiales et autres franchises, en dix ans, elle n’a pu rallier à sa cause les masses du monde arabo-musulman mais a au contraire nourri une guerre fratricide en Irak entre sunnites et chiites.

Selon l’esprit même du terrorisme, Al-Qaeda n’a pas pu ou su capitaliser politiquement. Si le terrorisme est souvent un passage obligé pour un mouvement de libération ou une lutte armée, Al-Qaeda et ses filiales se sont enferrées dans la séquence «terroriste» de la violence politique et n’ont jamais su en sortir. L’organisation de Ben Laden, en ce sens, a concouru à saborder ses propres base arrières et futures, à précipiter son propre suicide politique.

Selon les critères spécifiques d’une lutte armée clandestine de type guérilla, Al-Qaeda reste une organisation mutante et virale et, malgré la crainte que cette base délocalisée suscite encore, les moyens colossaux qu’elle a déclenchés pour tenter de l’enrayer, elle demeure en rupture historique avec ce qui fait la logique du terrorisme. Il existe ainsi une loi historique tacite qui postule que les terroristes d’hier deviennent généralement les politiques de demain. Or, cette loi s’est toujours vérifiée au Maghreb et au Machrek, et même dans le cas européen (certains acteurs de mouvances radicales et violentes sont devenus capitaines d’industrie ou ministres socio-démocrates) mais le cas d’Al-Qaeda déroge à cette loi.

Quelques cas d’école au préalable. Le mouvement sioniste n’a pas hésité à recourir au terrorisme (l’Irgoun, 1931-1948) pour intimider les Arabes, faire reculer les Anglais et aboutir à son objectif historique, la création de l’Etat d’Israël (1948). Le FLN algérien a eu recours au terrorisme et a liquidé, jusque parmi les siens, pour unifier ses rangs et parvenir au but politique fixé : arracher le départ de la France et de son armée, sept ans seulement après le déclenchement de la lutte armée (1954-1962). Dans les années 70, l’OLP, par les mêmes moyens, a réussi à faire reconnaître le droit à l’autodétermination du peuple palestinien sur la scène internationale. Même un Etat comme l’Iran khomeyniste a parrainé avec succès pendant les années 80 et 90 des opérations terroristes de très grande envergure ; il a pu liquider ses opposants politiques, contrer les baassistes irakiens et tenir en respect Américains et Israéliens (comme lors de l’attentat contre l’ambassade israélienne à Buenos Aires en 1992). L’Iran est ainsi devenu une puissance régionale qui a tout gagné des récentes guerres d’Irak et d’Afghanistan et son régime n’est d’ailleurs menacé que par un seul danger : sa propre population, jeune, éduquée, désireuse d’en finir avec la théocratie et l’absence de liberté. Enfin les mouvements libanais Hezbollah et palestinien Hamas ont pratiqué d’innombrables commandos-suicides ; d’une certaine manière, la violence dont ils ont usé leur a réussi puisqu’ils sont parvenus à être des représentants élus – et que désormais il ne dépend que d’eux d’obtenir une complète reconnaissance internationale. Tous ces exemples de «reterritorialisation politique du terrorisme» accablent Al-Qaeda et son illégitimité idéologique à agir au nom de l’islamité et de ses déshérités ; la base ne peut s’inscrire dans une filiation de violence politique qui va du FLN algérien au Hamas palestinien. On peut dire que même selon la rationalité et la radicalité propre au terrorisme, Al-Qaeda et les quelques groupes islamiques armés qui s’en réclament restent définitivement «hors-la-loi» et «hors-sol».

Aucune des pétromonarchies du Golfe n’a été menacée pour les pires maux de l’Occident qu’elles concentrent, les bases militaires américaines qui y stationnent, le capitalisme et le matérialisme qui y prospèrent, l’érection de tours encore plus insolentes que les tours jumelles new-yorkaises. Jamais Israël n’a été visé ni aucune dictature arabe n’a été renversée par les jihadistes d’Al-Qaeda.

Enfin l’échec de la base se reflète dans la médiocrité de la pensée politico-théologique de ses dirigeants : le jihad salafiste reste un mouvement conservateur – qui ne doit sa fortune qu’à la géopolitique du pétrole – intellectuellement peu armé pour affronter les complexités du système mondial. Cette rhétorique aux accents moyenâgeux peut faire un temps illusion parmi les franges les moins instruites de certaines populations fragilisées par la pauvreté et la guerre, mais elle n’a rencontré aucun écho au cœur de sociétés en pleine mutation (engagées désormais dans une révolution sociale aspirant à plus de «liberté, dignité, justice» et au renversement pacifique des dictatures). En ce sens, la vision du monde d’un Ben Laden, fils de milliardaire ayant politiquement évolué dans les eaux de la CIA, n’aura pas connu l’adhésion ni l’estime des masses comme dans les cas du Palestinien Georges Habache, de Che Guevara ou encore du sous-commandant Marcos. Al-Qaeda n’a jamais eu l’envergure idéologique de ses ambitions sans frontières et n’aura pas été un mouvement de résistance à l’ordre mondial.

Réda Benkirane

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