Démesure et impuissance

Par Réda Benkirane

Le Monde

16 août 2006

La guerre d’Israël au Liban contre le Hezbollah est marquée du double sceau de la démesure et de l’impuissance. Le rapport des forces est dans la région de 1 à 10 du point de vue des morts, de 1 à 10 000 du point de vue des prisonniers et des destructions occasionnées. En représailles de la capture de deux soldats de Tsahal, tout un pays, détruit, meurtri, a été pris en otage.

Depuis que les Etats arabes ont définitivement renoncé à un affrontement militaire avec l’Etat d’Israël, qu’ils ont reconnu son droit à l’existence, l’écrasante supériorité militaire de celui-ci (grâce à l’aide massive et indéfectible des Etats-Unis) et l’impunité de ses opérations en Palestine et au Liban posent éminemment problème. Cet arsenal et cette puissance de feu sans équivalent dans la région menacent des sociétés civiles, en plein essor, y compris l’israélienne, qui se retrouvent l’otage d’un nationalisme sans frein.

La disproportion au sein de ce conflit transforme en déséquilibre une donne démographique et géographique où Israël – population de 7 millions – est entouré par quelque 300 millions d’Arabes. L’annexion unilatérale de Jérusalem oppose quelque 14 millions de juifs à 1,2 milliard de musulmans.

Pour décrire ce contexte et justifier l’usage démesuré de la violence militaire par Israël, la métaphore utilisée est celle de « la villa au milieu de la jungle » formulée par Ehoud Barak : la jungle est un milieu hostile, qu’il s’agit de baliser, de normaliser et c’est donc la mission dont se sentent investis les dirigeants israéliens, qui oeuvrent au« combat du monde civilisé »« occidental », contre « l’obscurantisme oriental ». Cette perception de la jungle arabe islamique emplie de forces maléfiques va dans le sens du projet de « Grand Moyen-Orient » du président Bush, maquette géopolitique teintée de messianisme biblique et qui n’engendre que le chaos.

La démocratie israélienne est largement déterminée par la part du budget national consacrée à son armée et par le poids prépondérant de celle-ci dans la vie politique – « une armée qui dispose d’un Etat » plutôt que son contraire, font remarquer non sans ironie les citoyens israéliens. C’est donc une démocratie très militaire où la vie d’un soldat importe infiniment plus que celle d’un civil israélien, et où, ces dix dernières années, trois premiers ministres étaient des généraux (Rabin, Barak et Sharon). Et l’on se demande si ce n’est pas leur statut de civils qui ont poussé Olmert et Péretz à une surenchère militariste au Liban – Shimon Pérès avait commis la même erreur dix ans auparavant, toujours au Liban.

C’est à Beyrouth qu’avait été formulée l’une des rares propositions cohérentes des Etats de la Ligue arabe : l’offre de paix de 2002 – restée sans réponse de la part d’Israël. L’impuissance des dirigeants arabes à agir est aujourd’hui d’autant plus incompréhensible et intolérable pour leurs opinions publiques. Les Etats arabes ne sont pourtant pas dénués de moyens de pression, car ils détiennent une arme de dissuasion puissante – celle du pétrole et du gaz.

L’impuissance de ces dirigeants régionaux trouve son reflet dans celle des dirigeants occidentaux à imposer rapidement un cessez-le-feu. Cette impuissance-là découle de la manière asymétrique dont sont perçus et traités les problèmes du Moyen-Orient : un distinguo que j’appellerais ethno-logique est établi, selon qu’il s’agisse de judéo-israéliens ou d’arabo-musulmans. Ce prisme est nourri du complexe de culpabilité surgi après le génocide des juifs par les nazis et contribue à alimenter les tensions et la poursuite du conflit.

Mais l’impuissance la plus tragique est celle de l’Etat d’Israël qui, après presque soixante ans d’existence, n’est toujours pas en mesure d’offrir la sécurité et la paix à ses concitoyens.

Le cul-de-sac existentiel réside désormais dans le rapport à soi, plus particulièrement dans le lien circulaire entre la puissance et l’impuissance d’Israël. Plus l’Etat accroît sa puissance de feu, plus la société se sent faible, a peur et se perçoit comme victime (« le monde entier est contre nous »). En tentant vainement de résoudre un problème essentiellement d’ordre politique – le déni de l’indépendance et de la souveraineté du peuple palestinien -, l’exercice dévastateur de la puissance militaire israélienne crée de plus dans tout le monde arabo-musulman une haine à terme destructrice. Toute victoire militaire dans les conditions actuelles s’avère un échec politique et crée une menace pour le futur.

Car Israël – qui se veut l’Etat de tous les juifs – est davantage prêt à se dessaisir de la paix que des territoires palestiniens, plutôt du temps que de l’espace. Alors que l’arrimage au temps fit la force du peuple juif, la sacralité de la terre ou l’échange faustien de l’espace contre le temps est une tournure nouvelle de son histoire.

Si, dans toutes ses négociations, Israël s’est montré si tenace pour ne rien rétrocéder sans contrepartie palestinienne, il s’est, dans une attitude suicidaire, dessaisi du temps (c’est finalement l’unique objet d’une paix viable) pour l’offrir comme arme à tout le monde arabo-musulman.

L’impuissance symbolisée par l’inefficacité du feu israélien et l’impasse représentée par le mur de séparation construit en Cisjordanie : tel est le prix de l’oubli de la parole biblique, qui affirme que « ce n’est pas la force qui fait le vainqueur ». Quand donc des sages prendront-ils en main les destinées du pays pour l’engager non pas dans une paix tactique mais dans la réconciliation définitive avec ses voisins et l’intégration à un Moyen-Orient au potentiel gigantesque ? Où sont donc les prophètes d’Israël ?

Réda Benkirane

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