L’imagination scientifique

L’imagination scientifique 

Gerald Holton (Paris, Gallimard, 1981)

HoltonLa réflexion proposée « vise à dégager les moments fondamentaux de la démarche scientifique, à partir d’études de cas portant sur des épisodes cruciaux de l’histoire de la science, de Kepler à Einstein et jusqu’aux recherches les plus actuelles.(…) Par une telle problématique, M. Holton pose la science comme un fait culturel total. »

L’auteur est titulaire à la fois d’une chaire de physique et d’une chaire de l’histoire de la science de la physique à l’Université Harvard.

Extraits significatifs:

p. 27 ; « Pour traiter de ces questions, j’ai proposé une neuvième composante de l’analyse d’une oeuvre scientifique -il s’agit de l’analyse thématique (expression à laquelle nous ont familiarisés des usages voisins en anthropologie, en critique d’art, en musicologie, et d’autres domaines). Dans nombre de concepts, de méthodes, et d’hypothèses ou de propositions scientifiques (voire dans la plupart), passés ou actuels, on trouve des éléments faisant fonction de thêmata, servant de contrainte, ou de stimulant, pour l’individu, déterminant parfois une orientation (une norme) ou une polarisation au sein de la communauté scientifique. Dans le cadre des exposés publics de leurs travaux par les scientifiques, et, le cas échéant, dans les controverses qui s’ensuivent, ces éléments ne sont d’ordinaire pas explicitement en cause. On ne trouve pas, habituellement, de concepts thématiques dans les index des manuels, pas plus qu’ils ne sont déclarés, en tant que tels, dans les revues et débats de la profession. »

p. 31 ; « La ligne indiquant le développement des préoccupations de Weinberg recoupe la trajectoire d’un faisceau de développements de l’électrodynamique quantique, s’ouvrant en 1934 avec Enrico Fermi, et s’appuyant désormais sur des méthodes élaborées séparément, à la fin des années 1940, par R.P. Feynman, Julian Schwinger, Freeman J. Dyson et Sin Itiro Tomonaga. D’autres points de cette trajectoire correspondent à des découvertes effectuées par des groupes travaillant au CERN, à l’Argonne Laboratory et au National Accelerator Laboratory.

(…) En 1967, Weinberg (de même qu’Abdus Salam, travaillant indépendamment à Londres et à Trieste) faisait l’hypothèse que la force électromagnétique et l’interaction faible sont essentiellement liées. »

p. 34 ; «  »Si ces conjectures devaient être corroborées par le travail théorique et expérimental qui suivra, déclare Weinberg en conclusion de son étude, nous aurons avancé considérablement sur la voie d’une vision unitaire de la nature »

(…) L’un des espoirs les plus persistants de l’humanité aura été celui de découvrir quelques lois générales de forme simple, expliquant pourquoi la nature, dans toute sa complexité et sa diversité, est comme elle est. A l’heure actuelle, ce qui pourrait approcher le plus d’une vision unitaire de la nature est une description, en termes de particules élémentaires et de leurs interactions réciproques. »

p. 35 ; « Ce qui frappe dès l’abord, c’est la constatation que « l’un des espoirs les plus persistants de l’humanité aura été celui de découvrir quelques lois générales de forme simple » lui permettant d’acquérir une théorie qui sera « unitaire » »

p. 116-117-118 ; « Ce qui est essentiel, pour notre propos, c’est de bien distinguer ce trait fondamental de la « dialectique qualitative » de Kierkegaard, consistant à prendre en compte la thèse et l’antithèse, sans que cela détermine une progression vers un stade ultérieur, où la tension se résout en synthèse. Lisons ce qu’en dit Höffding : « Même si la pensée trouve une cohérence, il n’est pas dit pour autant que cette cohérence puisse se soutenir dans la pratique (Praxis ) de la vie (…). Il y a (…) de si grandes différences et de si grandes oppositions qu’on ne peut trouver de pensée qui puisse les embrasser toutes dans une « unité supérieure ». » « La faculté d’embrasser de grandes oppositions et de supporter la souffrance que cet effort comporte, devint de plus en plus pour Kierkegaard le critérium de l’élévation et de la valeur de la conception de la vie. »

L’insistance de Kierkegaard, sur la discontinuité régnant entre des pôles incompatibles, sur le « saut » plutôt que sur une transition progressive, sur la nécessité de tenir compte de l’individu, et sur la dichotomie intrinsèque, cette insistance constituait une position « non classique » en philosophie, tout autant que les éléments de la théorie de Copenhague -les sauts quantiques, la causalité probabiliste, la description liée à l’observateur, et la dualité- le feraient par la suite en physique.

(…) Quant au choix, il se produit par saccade, par un bond grâce auquel une chose toute nouvelle (une nouvelle qualité) est posée. Il n’y a continuité que dans le monde des possibilités ; dans le monde de la réalité la décision s’effectue toujours par une interruption de la continuité. »

p. 184 ; « Ainsi qu’il le déclarait à Besso, dans sa lettre du 30 novembre 1949, en effet : « Ce que je t’écris, tu peux le montrer à qui tu veux. Il y a longtemps que je suis au-dessus des cachotteries. » Et, dans cet autre manuscrit inédit (n. 17, sans date, non antérieur à 1931) : « La science, comme (corps de connaissances) en existence, achevé, est la (chose) la plus objective, la plus impersonnelle, connue des êtres humains, (mais) la science comme chose venant à existence, comme projet, est aussi subjective et soumise aux considérations psychologiques que toute autre entreprise humaine (…). » Et c’est là un aspect, poursuivait-il, que l’on pouvait assurément « se permettre également ». il est heureux qu’il ait, de même que ses amis et que ses collègues, agi en ce sens. Ils nous ont laissé leur témoignage de « la science venant à l’existence » et, ce faisant, ils ont enrichi notre compréhension de ce qui est l’activité scientifique dans l’acception la plus large. »

p. 185 ; « Mais, fût-ce dans cette perspective, la portée et l’ampleur même des apports dont la science est redevable à Einstein, en divers domaines particuliers (ainsi, en mécanique statistique, en physique quantique, ou portant sur la relativité, la cosmologie, etc.), ne sauraient nous faire perdre de vue son adhésion à un projet plus vaste, en ce qui concerne la science physique, rejoignant le dessein propre à la génération de savants-philosophes de son temps : l’instauration, à terme, d’une vision scientifique du monde, unitaire, complète et cohérente. »

p. 188 ; « Ceci posé, il ne serait guère difficile de montrer qu’Einstein était d’avis que la méthode permettant d’établir un savoir d’ordre scientifique s’appliquait aussi bien à la résolution de tous les problèmes ou peu s’en faut, y compris les problèmes moraux de la vie pratique.

(…) * Qu’on se reporte, par exemple, à ce passage des « Notes autobiographiques » d’Einstein (voir n. 2, infra, p. 189), qui pose la question « Qu’est-ce, au juste, que « penser »? »; et au texte d’Einstein sur « Les lois de la morale et les lois de la science », servant de préface à l’ouvrage de Philipp Frank, Relativity, a Richer Truth, Boston, Beacon Press, 1950, et repris in Aus meinen späten Jahren, op. cité, p p. 53-55 (trad. franç. inConceptions scientifiques, morales et sociales, op. cit.).

* A. Einstein, « In memoriam Marie Curie » (« A la mémoire de Marie Curie »), prononcé en 1935, repris in Aus meinen späten Jahren, op. cité, p. 207 (trad. franç., op. cité, p. 264). On retrouvera nombre des textes cités dans la présente étude, dans une traduction nouvelle de S. Bargmann, et rendus dans un anglais plus libre, dans le recueil : A. Einstein, Ideas and Opinions, New York, Crown Publishers Inc., 1954. »

p. 193 ; « En 1894 encore, Heinrich Hertz devait indiquer : « Tous les physiciens s’accordent là estimer que c’est la tâche de la physique que de ramener les phénomènes de la nature aux lois élémentaires de la mécanique. »

p. 195 ; « Si bien que « la conception purement mécaniste du monde en vint (…) à être abandonnée ». »

p. 234 ; « Pour reprendre le propos d’Einstein à cet égard, c’est pour se dégager du chaos du monde de l’expérience personnelle que le savant, l’érudit, ou l’artiste, met en place une « vision simplifiée du monde, s’embrassant d’un coup d’oeil », y reportant « le centre de gravité de sa vie affective ». »

p. 236 ; « Cet arc de la figure 1, cette trajectoire, cet essor, bond ou jaillissement (que nous désignerons désormais par J ), a des implications qui demandent qu’on s’y attarde plus longuement. Ainsi qu’Einstein devait lui-même le faire valoir, à mainte reprise, cette courbe, d’aspect lisse et d’un seul tenant, recouvre en fait, implicitement, deux ensembles de discontinuités d’ordre logique. Nous nous disposons au saut, aboutissant aux A , en nous attachant à « certains complexes de perceptions sensorielles, qui se répètent » et auxquels nous allons « coordonner un concept » (wird ihnen ein Begriff zugeordnet). Le concept forme, dès lors, un « lien mental » rattachant des expériences sensibles, noeud de la pensée, constituant un concept « premier » (primär) pour autant qu’il est intimement lié à l’expérience sensible. Mais la démarche par laquelle nous dégageons ce concept ne relève d’aucun impératif logique, et procède, en fait, « arbitrairement » en ce que, « à l’envisager (du point de vue de la ) logique, ce concept n’est pas identique à l’ensemble de ces perceptions sensorielles, mais représente une libre création de l’esprit de l’homme (ou de l’animal) ». (« (…) L’esprit de l’homme, ou de l’animal » : encore une distinction mise au rebut sans phrase.) »

p. 237 ; « Nous formulons de nouveaux concepts -quitte à ne les avancer, dans un premier temps que sous bénéfice d’inventaire- »

p., 238-239 ; « A ces lois élémentaires ne mène aucune voie logique ; seule (nous y amène) l’intuition, que sous-tend une sympathie immédiate avec l’expérience (…). » Cette insistance réitérée me paraît répondre à deux considérations. La première était l’hostilité dont Einstein faisait montre à l’égard du positivisme, dans la mouture qui avait cours à son époque, à l’égard de la thèse, par exemple, qui attribuait à l’activité scientifique la fin essentielle d’exprimer avec la plus grande économie des relations s’établissant entre observables.

(…) Quoiqu’il en soit, le propos d’Einstein à cet égard ne saurait en aucun cas s’entendre comme hommage à l’irrationnel, comme aveu de la primauté de l’intuition, ou autres notions de la même eau. A l’encontre, il exprime deux vérités dont Einstein s’était pénétré, pour ainsi dire, jusque dans sa chair. La première consistait en cette proclamation émancipatrice, que, du fait même que toute théorie est, en tant que pensée (das Gedankliche), « production de l’homme (Menschenwerk), résultat d’un procès d’adaptation hautement laborieux », elle sera « hypothétique, jamais pleinement assurée, toujours compromise et mise en question ». Quant à la seconde affirmation, elle venait, en contraste avec cette lugubre appréhension, prendre le parti du génie novateur et inventif, dans le domaine scientifique comme par ailleurs, fut-ce aux dépens des dogmes établis. (Rappelons cette boutade d’Einstein: « Faraday eut-il découvert la loi de l’induction électromagnétique, s’il avait bénéficié d’une formation universitaire en règle ? ».) Au reproche de faire redescendre, de leurs hauteurs olympiennes, « les concepts fondamentaux (dont use) la pensée dans les sciences de la nature, et de s’essayer à mettre en évidence leurs origines de ce monde » »

p. 240 ; « * Einstein, toutefois, devait reprendre Mach, ainsi que W. Ostwald, pour leur « position philosophique positiviste », qui les avait leurrés au point de récuser les théories atomistes. Ils avaient été victimes de « préjugés d’ordre philosophique », et spécialement de « la croyance (voulant) que les faits seuls devront- et (que seuls les faits) pourront-, en l’absence d’une libre élaboration conceptuelle, livrer la connaissance scientifique ». « Autobiographical Notes« , loc. cit., p. 49 (trad. franç., op. cit., p. 48). »

p. 257 ; « Aussi bien les théories doivent-elles être « hautement perfectionnées » et élaborées progressivement- d’abord dans l’esprit de l’innovateur, avant de faire l’objet d’une communication ; puis au sein de la communauté des hommes de science, par le biais de la discussion, ou de la polémique. »

p. 263 ; « Maxwell mit en place sa synthèse de l’électricité, du magnétisme, et de l’optique. »

p. 265 ; « La gouverne capitale est apportée par une contrainte qui informe l’oeuvre de tout homme de science lancé dans une entreprise de quelque portée, sur un terrain neuf … »

p. 266-267 ; les thêmata ; « il est possible de mettre en évidence l’intervention, voire, à certains stades de la pensée scientifique, la nécessité d’une postulation et d’une mise en oeuvre rigoureuse de conceptions de cet ordre, invérifiables, irréfutables, sans être pour autant arbitraires : une classe que je désigne sous le vocable de thêmata. Différents hommes de science seront sollicités par des thêmata différents, et se laisseront gouverner par eux à des degrés divers.

Au nombre des thêmata ayant gouverné Einstein, dans son oeuvre d’élaboration théorique, se trouvent manifestement ceux-ci : la primauté de l’explication formelle (plutôt que de l’interprétation matérialiste); l’unité (ou l’unification); l’échelle cosmologique (l’aptitude, pour les lois, à donner lieu à généralisation, et à une explication s’étendant, au même titre, à l’ensemble du règne de l’expérience), l’économie et la nécessité logiques; la symétrie ; la causalité ; le caractère complet ; le continu ; et, bien sûr, l’invariabilité et l’invariance. »

p. 272 ; « Je vais vous dire comment je suis parvenu à cette découverte, que je pense être la plus importante que j’ai jamais faite. Nous travaillions avec acharnement sur la radioactivité produite par des neutrons, et les résultats que nous obtenions ne rimaient à rien. un jour, en arrivant au laboratoire, il me vint l’idée d’interposer un morceau de plomb au-devant des neutrons incidents. Et, contrairement à mon habitude, je pris grand soin que la pièce de plomb fût usinée avec précision. De toute évidence, il y avait quelque chose qui ne me satisfaisait pas : je cherchais tous les prétextes pour reculer le moment où je devrais poser le morceau de plomb à sa place. Et lorsque, non sans rechigner, j’allais enfin le mettre à sa place, je me suis dit: « Non, ce n’est pas du plomb qu’il me faut ici ; ce qu’il me faut, c’est un morceau de paraffine. » Ce fut comme ça, tout simplement : à l’improviste, sans raisonnement conscient au préalable. Je pris sur-le champ un bloc de paraffine quelconque (…) et je le mis là où la pièce de plomb aurait dû venir. »

p. 277 ; « Mme (Joliot-) Curie faisait peu cas de la théorie. Un jour, alors que l’un de ses étudiants proposait une expérience, ajoutant que les physiciens théoriques d’à côté pensaient que celle-ci était prometteuse, elle répondit : « Ma foi, on pourrait tout de même essayer !  » Leur indifférence à l’égard de la théorie leur a sans doute coûté la découverte du neutron. »

p. 280 ; « Aucun principe, qu’il soit d’ordre esthétique, philosophique, ou quasi métaphysique n’aurait pu préoccuper ou retarder Fermi, si ce n’est celui de la simplicité. »

p. 281 ; « Dès le début, Fermi, tout à fait consciemment, a formellement refusé l’aspect mystique et trop philosophique de l’approche de Bohr et de quelques autres dont les travaux théoriques étaient au premier plan.

(…) Dès son adolescence, Fermi avait une vision du monde bien arrêtée, positiviste, bien qu’il n’eut sans doute pas accepté cette étiquette »

p. 316 ; « C’est ainsi que, par exemple, Lo Surdo, à Rome, prit la nomination de Fermi à la chaire de Rome comme un affront personnel. »

p. 317 ; « Nous ne nous préoccupions pas du tout à l’époque, de faire carrière rapidement. Cela ne m’intéressait aucunement, et c’est plus ou moins l’opinion générale. Nous trouvions que c’était si bien, ce que nous faisions, si agréable, si merveilleux, qu’il n’y avait aucune raison de partir pour trouver une meilleure situation. je m’en souviens, car nous avions eu de longues discussions à ce propos. Et l’un de nous de dire : « Eh bien , après tout, quelle raison y a-t-il de trouver une meilleure situation, pour aller dans un endroit où on ne travaille pas ! Ici, c’est tellement bien, c’est ce que nous sommes censés faire, c’est ici qu’on vit et qu’on travaille (…). » Nous étions tellement convaincus de faire de belles choses. »

p. 319 ; « C’est au cours de ce travail qu’ils tombèrent sur un effet qui devait, en dernière instance, faire naître l’hypothèse, dans l’esprit de fermi, que les neutrons lents pourraient avoir une section efficace de capture bien plus importante que ce qu’on avait jamais envisagé. L’observation clef fut celle de l’effet « miraculeux » qu’exerçait une table en bois, située dans un coin du laboratoire : avec l’échantillon placé sur cette table, les expériences d’activation donnaient des valeurs importantes, alors que sur une table en marbre, ces expériences ne produisaient qu’une faible activation. L’effet était dû au ralentissement et à la rétrodiffusion vers la cible de neutrons qui avaient pénétré le matériau sous-jacent, contenant de l’hydrogène, en l’occurrence le bois.) Ce fut précisément cette observation qui conduisit à l’explication de l’effet imputable aux neutrons lents, dont dépendirent les grands progrès de la fin 1934. Mais c’est justement ce genre d' »aubaine » qui, survenant dans un grand laboratoire affairé, aurait bien pu ne jamais venir à la connaissance de l’individu dont l’apport est indispensable pour transformer cette observation, de l’irritante irrégularité qu’elle était -et qui, d’ailleurs, aurait bien pu être évacuée sans problème, en procédant, par exemple, à n’effectuer les mesures que sur une table donnée-, en découverte amenant une mutation du savoir. »

p. 320-321 ; « Segrè fut enrôlé en 1927, et son cas illustre de façon frappante comment les relations de connaissance ou d’amitié devaient précéder les rapports établis du fait d’une collaboration intense, dans le domaine de la physique- au rebours de l’enchaînement usuel, qui serait plutôt l’inverse.

(…) Un jour, Segrè avait entendu Fermi parler de la théorie quantique, ce qui lui avait fait forte impression : « il était absolument évident que c’était là quelqu’un qui savait de quoi il parlait. » Ce fut Giovanni Enriques ou Rasetti qui suggéra à Fermi que Segrè était un candidat envisageable, à gagner à la physique aux dépens de ses études d’ingénieur ; de sorte que fermi et Segrè, cet été de 1927, se rencontrèrent, de façon caractéristique :

Nous allâmes plusieurs fois au bord de la mer, pour nager et nous baigner, etc. Alors, il me demandait : « Eh bien, comment ferais-tu ceci ? » (…) Il tenait une corde assez lourde, qui se balançait, fixée à un bout, et il fallait que j’en étudie les oscillations (…). Il voulait se rendre compte (…) s’il avait trouvé quelqu’un à faire entrer, entrer en physique (…). Je le flairais aussi, plus ou moins ; c’était un processus réciproque.

(…) Pontecorvo était un ami proche de la famille de Rasetti, et il demanda son transfert de Pise à Rome, afin de poursuivre ses études sous sa direction.

Amaldi fut recruté en partie grâce à l’intervention de Corbino

(…) Fermi passa l’été de 1925 dans les Dolomites. comme à leur habitude, plusieurs mathématiciens romains étaient là avec leur famille, pour échapper à la chaleur de la plaine : Levi-Civita, Castelnuovo, Bompiani, Ugo Amaldi et Francesco Tricomi (qui était) plus jeune. R. de L. Kronig, un jeune physicien très doué, se joignit également à la compagnie, et ils partaient, lui et fermi, en longues randonnées avec le fils d’Ugo Amaldi, âgé de dix-sept ans, Edoardo, qui venait de finir son lycée. il était fasciné par leur conversation, bien qu’il n’y entendît pas grand-chose. Plus tard, lorsque Kronig fut parti, Fermi et Edoardo Amaldi, les plus sportifs du groupe, firent tous les deux une randonnée éreintante à bicyclette, à travers les Dolomites. »

p. 329 : « En comparant les dépenses pour la recherche et le développement (R-D) au sein des pays membres de l’O.C.D.E., et d’autres pays, on s’aperçoit que l’Italie venait au dernier rang (5,80 dollars par tête en 1963, et 6,80 dollars par tête en 1965). Quant au nombre de chercheurs, d’ingénieurs et de techniciens qualifiés, elle est aussi à la dernière place . 6 pour 1000 habitants -soit entre le tiers et le quart des taux apparaissant dans les autres pays. En Italie, la part des dépenses publiques consacrées à la recherche dans l’ensemble du budget de l’État était de 2,4 % en 1967, soit à peu près la moitié du pourcentage pour des pays tels que la France et l’Allemagne.

(…) les dépenses pour la recherche et le développement en Italie représentaient 0,6 5 du produit national brut- ce qui correspond à la moitié ou moins du pourcentage dans la plupart des autres pays, seule l’Autriche venant après l’Italie. »

p. 336 ; « Lorsqu’il fut proposé pour la Légion d’honneur, Pierre Curie écrivit, en substance, à Paul Appell : « Veuillez avoir l’amabilité de remercier le ministre et de lui dire que je ne ressens pas le moindre besoin d’être décoré mais que, par contre, j’ai le plus grand besoin d’un laboratoire. »

(…) La lettre adressée par Einstein au président Roosevelt en 1939 fixe la date à partir de laquelle le soutien apporté à la recherche se trouve plus que décuplé dans un laps de temps étonnamment court. Depuis 1940, les crédits de l’administration fédérale octroyés à la science ont fait plus que centupler. »

P. 337 ; « Cette journée d’août 1945 a changé l’imagination de l’humanité tout entière -et avec elle, comme l’un de ses sous-produits, l’ampleur du soutien apporté au travail scientifique y compris sous forme d’accélérateurs, de stations expérimentales, d’observatoires et d’autres temples. »

p. 344 ; « Aucun fait concernant la science n’a jamais été aussi difficile à vérifier que le chiffre censé représenter les dépenses en matière de recherche fondamentale. Par exemple, le budget soumis par le Président le 19 janvier 1962 contenait 12,4 milliards de dollars au poste « Recherche et Développement » (y compris pour le ministère de la Défense et de la Recherche et de la Technologie spatiales). Sur cette somme, il était dit que 1,6 milliards de dollars étaient destinés à la recherche et à a formations « fondamentales » y compris les programmes des National Institutes of Health, de la National Science Foundation et de la recherche agricole, ainsi que des sommes considérables destinées à la Commission de l’Énergie atomique, à l’Espace ainsi qu’à des postes non précisés relevant du ministère de la Défense. Étant donné qu’au cours des dernières années le total des sommes de toutes origines dépensées pour la recherche fondamentale représente environ le double des crédits provenant du gouvernement fédéral, la facture totale se situerait entre 2,5 et 3 milliards de dollars pour la recherche fondamentale dans toutes les sciences pour l’année fiscale 1962, soit environ 0,5 5 du produit national brut. Cependant, partant d’une interprétation plus stricte du terme « recherche fondamentale », somme (soit, en moyenne, environ huit dollars par habitant des États-Unis) pour l’ensemble de la recherche scientifique fondamentale en physique, en métallurgie, en psychologie expérimentale, en biologie, etc. (Dix ans plus tard, ce dernier chiffre avait encore diminué.) »

p. 373 ; « Nous avons fait état, également, de l’appel direct aux compétences, indépendamment des barrières -réelles ou imaginaires- pouvant exister par ailleurs ; de l’aide octroyée dès les années d’étude en vue d’une formation permanente ; de la majorité de jeunes dans une profession où l’afflux de jeunes gens brillants s’accroît constamment ; et du sentiment de construire à partir des apports d’autrui. »

p. 400 ; « Il est clair, désormais, que le combat mené par les grands prêtres de la contre-culture, dans leur assaut contre une science taxée de rationalisme outrancier, tient pour une large part du simulacre : il s’agit essentiellement d’un combat contre un fantoche de leur invention. »

p. 418 ; « Qu’est-ce qui les a menés jusqu’au temple ? La réponse n’est pas facile à donner, et ne peut certes pas tomber sans nuance. Tout d’abord, je crois, avec Shopenhauer, que l’un des mobiles les plus puissants, conduisant à l’Art ou à la Science, est d’échapper à la vie quotidienne, avec ses cruelles rigueurs et sa morne désolation, (d’échapper) aux entraves des désirs à jamais mouvants du particulier. il pousse l’homme délicatement accordé hors de son existence individuelle, dans le monde de la contemplation et de l’appréhension objectives ; il est comparable, ce mobile, à cette nostalgie qui retient irrésistiblement le citadin, hors de ses banlieues de confusion (unübersichtlich) et de rumeurs, vers le calme du site de haute montagne, où le regard vole au loin, à travers l’air pur et silencieux, pour se poser sur des contours paisibles, qui paraissent créés pour l’éternité. Mais, à ce mobile négatif, s’en adjoint un positif. L’homme cherche à former, de quelque façon qui lui convienne, une vision du monde simplifiée, s’embrassant d’un coup d’oeil (ein (…) übersichtliches Bild des Welt), et à dépasser ainsi le monde du vécu, en ce qu’il aspire à le suppléer, jusqu’à un certain point, par cette vision. C’est ce que fait le peintre, le poète, le philosophe spéculatif, et le chercheur scientifique (Naturforscher), chacun à sa façon. C’est dans cette image, et dans sa configuration (Gestaltung), qu’il reporte le centre de gravité de sa vie affective, afin de trouver, par là, l’aplomb et la sérénité qu’il ne peut trouver dans la sphère par trop étriquée de l’expérience (Erlebens) personnelle avec ses tourbillons. »

p. 423 ; « Je dirais qu’aux États-Unis le pourcentage de scientifiques ayant une activité dans ce domaine (contribuant par exemple à la formulation ou à l gestion d’une politique scientifique sur des questions manifestement sociales ou même écrivant ou enseignant à l’occasion dans ce domaine) est de l’ordre de 1 %. »

p. 424 ; « Albert Szent-Györgyi qui aurait déclaré récemment : « Si un étudiant vient me dire qu’il veut se rendre utile à l’humanité et faire de la recherche pour soulager la souffrance humaine, je lui conseille de se consacrer plutôt aux bonnes oeuvres. la recherche a besoin d’authentiques égotistes qui recherchent leur propre plaisir et leur propre satisfaction et les trouvent dans la solution des énigmes de la nature. » »

p. 433 ; « Beaucoup plus que le reste de la population, ces scientifiques proviennent de familles où « l’on valorise (l’acquisition du savoir) comme fin en soi (…) et non pas pour obtenir des récompenses économiques ou sociales »

p. 434 ; « L’absence d’un intérêt précoce et durable pour les problèmes sociaux fait partie de ce schéma général aussi bien dans l’histoire de la vie que dans le travail et dans la structure de la personnalité

(…) D’autres informations allant dans ce sens ont été tirées par la suite de la banque de donnée du project TALENT, informatisée en 1968. Par exemple, les personnes dont les objectifs professionnels (à l’âge de vingt-trois ans) étaient de nature scientifique avaient eu, à l’âge de dix-huit ans, des notes remarquablement basses quant « au désir de servir la communauté ». »

Extraits de L’imagination scientifique par Gerald Holton (Paris, Gallimard, 1981).

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